Monde

Les Russes ne comprennent pas ce qu’on reproche à Harvey Weinstein

Amie Ferris-Rotman, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 19.10.2017 à 16 h 53

Dans la Russie de Poutine, les questions de harcèlement et de violence domestique sont soigneusement glissées sous le tapis.

Harvey Weinstein I ROBYN BECK / AFP

Harvey Weinstein I ROBYN BECK / AFP

Tandis que le nombre de femmes qui clament avoir été victimes d’agression sexuelle de la part du producteur d’Hollywood Harvey Weinstein continue d’augmenter, il existe un pays dont les habitants paraissent ne pas y croire: la Russie. Toujours prête à faire dans la dentelle, surtout quand il s’agit des États-Unis, la Russie a réagi au scandale qui se répand en Amérique et en Europe avec un mélange d’incrédulité et de perplexité.

En portant la main à la bouche dans un geste de gêne, Kseniya Alexandrova, candidate russe au concours Miss Univers qui doit se tenir le mois prochain, a expliqué aux journalistes qu’une telle chose ne serait jamais possible en Russie, et ce grâce au président Vladimir Poutine. La reine de beauté ne s’est pas étendue sur la manière dont le dirigeant russe procèderait pour atteindre un tel résultat. Polina Popova, candidate russe au concours de Miss Monde, a acquiescé et ajouté sa contribution au débat la semaine dernière:

«Tout dépend de la manière dont la femme se conduit à proximité des hommes. Il suffit que vous gardiez vos distances et tout va bien.»

«Pourquoi vous êtes-vous tues toutes ces années?»

 

Dans la Russie de Poutine, la question du droit des femmes a été sacrifiée, noyée dans une déferlante de conservatisme qui coïncide avec l’expansion de la puissante Église orthodoxe russe. Poutine a décriminalisé certains aspects de la violence domestique en février dernier, et un débat anti-avortement est en train de gagner du terrain. Il y a juste un peu plus de dix ans, le président russe lui-même avait été pris en flagrant délit de minimisation des agressions sexuelles concernant le président israélien de l’époque, Moshe Katsav, alors accusé –et condamné depuis– d’avoir violé une employée. Le Kremlin a ensuite expliqué que Poutine avait en réalité fait une plaisanterie dont les subtilités s’étaient perdues dans la traduction. [Ben voyons, NDT].

Les deux côtés du spectre politique d’une société russe profondément patriarcale s’en sont pris aux victimes dans le scandale Weinstein, où des dizaines de femmes célèbres accusent le magnat des médias de tout un chapelet de comportements sexuels déplacés qui vont des avances gênantes jusqu’au viol. Parmi elles figurent de grandes stars bien connues du public russe comme Angelina Jolie et Rose McGowan.

«Pourquoi vous êtes-vous tues toutes ces années?», a demandé Mikhail Kozyrev, présentateur de TV Dojd, aux femmes qui affirment que Weinstein les a harcelées et agressées sexuellement. «Qu’est-ce qui vous a empêchées à ce moment-là de vous éloigner et de dire: “Je ne travaillerai jamais avec cette personne” ou “Attention, danger!”», interroge Kozyrev, dont la chaîne est la seule forme de télévision indépendante du pays (1)

«Donc, on peut faire carrière en couchant»

Life, site tabloïd et chaîne de télévision pro-Kremlin qui a couvert cette histoire avec beaucoup d’enthousiasme, décrit Weinstein –dont le nom est transcrit en russe sous la forme «Vainshtein», nom de famille juif russe assez courant– dans des termes respectueux qui semblent être une tentative de justification, et le qualifie de «sex machine» qui serait juste «dingue de filles».

Sur la grande chaîne nationale Pierviï Canal, le présentateur Ivan Ourgant a ouvert son talk show de deuxième partie de soirée la semaine dernière avec les révélations Weinstein. «Donc on dirait que dans le show-business américain, on peut faire carrière en couchant» a lancé Ourgant au public présent sur le plateau. «Ce n’est pas comme ça chez nous», a-t-il ajouté, avant de raconter en plaisantant qu’un vigile de l’immeuble de la TV lui avait un jour proposé de le laisser entrer en échange de faveurs sexuelles.

Peu de protections légales

 

Si le scandale Weinstein soulève des questions autour de la culture du viol dans le monde et oblige d’autres branches des médias, notamment la presse, à examiner leur propre comportement, la Russie a soigneusement évité ce genre d’examen de conscience. Les questions de harcèlement sexuel et de violence domestique sont largement taboues en Russie, alors même que les deux sont très répandus, selon les militants.

Pourtant, le mouvement féministe russe naissant a condamné la propension à blâmer la victime dans l’affaire Weinstein. À la candidate au titre de Miss Univers qui avait remercié Poutine de permettre à la Russie de ne pas connaître de tels scandales, Alena Popova, militante pour le droit des femmes, a expliqué que le fait de parler de harcèlement sexuel était le signe d’une société en bonne santé.

«Peut-être remerciez-vous les autorités parce que nous avons des femmes qui gardent le silence sur le harcèlement qu’elles subissent, parce qu’on leur dit que c’est de leur faute», écrit-elle, sarcastique, sur sa page Facebook.

Popova –qui n’a pas de lien avec la candidate au titre de Miss Monde du même nom–souligne aussi que la loi russe prévoit très peu de protections légales efficaces pour les femmes harcelées au travail.

1 — C’est sur TV Dojd qu’a été récemment diffusée une interview avec un membre de la tristement célèbre «ferme à trolls russe» soupçonnée d’avoir tenté d’influencer les élections présidentielles américaines de 2016. Parmi d’autres révélations, on y a appris que les trolls russes qui y travaillaient étaient obligés de regarder la série House of Cards. Retourner à l'article

 

Amie Ferris-Rotman
Amie Ferris-Rotman (2 articles)
Correspondante à Moscou pour Foreign Policy
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