Culture

«Braguino», l'art contemporain dans toute sa splendeur

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 21.10.2017 à 17 h 31

Film, installation, livre, création sonore, l'œuvre de Clément Cogitore se déploie simultanément de manières différentes qui l'enrichissent et la questionnent.

Le phénomène se nomme Braguino. Il est à la fois exceptionnel et exemplaire. On le doit à un des jeunes artistes contemporains français les plus en vue, Clément Cogitore. Photographe, vidéaste, plasticien, cinéaste, Cogitore a de nombreuses cordes à son arc –comme bon nombre d’artistes d’aujourd’hui. Il les active avec un talent qui lui vaut d’enchaîner expositions et réalisations, et d’accumuler les invitations et les récompenses dans le monde des musées et des galeries. Son premier long métrage, Ni le ciel ni la terre, a été une découverte majeure en 2015.

Mais avec Braguino ou la communauté impossible, Clément Cogitore fait quelque chose de différent, et de beaucoup plus rare. Un même projet, artistique et de recherche, donne simultanément naissance à quatre œuvres distinctes, différentes par leur support bien que nourries des mêmes éléments narratifs et visuels: une exposition, un livre, un film et une création sonore.

Sortilèges réalistes

Artiste très créatif, Cogitore est aussi quelqu’un qui aime s’appuyer sur des faits, des situations, souvent au prix d’une recherche approfondie. C’est ainsi qu’il entend parler en 2012 d’une famille russe qui s’est établie à des milliers de kilomètres de toute agglomération, dans l’extrême Nord Est de la Sibérie.

Sacha Braguine, le fondateur de la communauté

Les Braguine, menés par celui qui est désormais leur patriarche, Sacha, ont reconstitué un mode de vie tribal, où un certain mysticisme se mêle à un amour et une intelligence de la nature. Mais des cousins des Braguine, les Kiline, sont ensuite venus s’installer à côté.

En apparence, ils se ressemblent, mêmes bandes de gamins blonds, mêmes corps de chasseurs et de bûcherons, mêmes dentitions en mauvais état… En fait, ils s’opposent.

Les nouveaux venus ont entrepris de rentabiliser l’environnement sauvage en louant leur services à de riches amateurs de chasse, qui débarquent en hélicoptère avec armes automatiques, monceaux de bouteilles d’alcool et une arrogance conquérante, celle des nantis corrompus de la Russie actuelle.

L'ile des enfants, entre les territoires revendiqués par les deux familles.

Désormais, une barrière sépare le territoire des Braguine de celui des Kiline. Dans les maisons de rondins construites par les pionniers, angoisse de l’avenir, fierté du mode de vie choisi, chaleur et rigueur de la vie commune font écho aux multiples formes de la violence réelle, celle de la chasse, celle de l’agression par le pouvoir, l’argent et l’égoïsme.

De cette situation authentique, qu’il a observée et filmée durant son séjour sur place, Clément Cogitore fait un conte aux échos obscurs et inquiétants.

Une atmosphère de conte cruel

Dans les forêts immenses hantée par des ours qui semblent sortis d’un mythe, sur la rivière lumineuse, dans l’île entre les deux territoires où jouent les enfants sans se mélanger, à la lueur d’un feu qui fait danser les visages ou sous le tonnerre d’un rotor qui fait taire les hommes et les bêtes, ce sont les sortilèges réalistes d’une fable très contemporaine qui se déploient.

On y discerne une parabole écologique et anticapitaliste, mais aussi bien d'autres choses, plus archaïques et plus troubles.

La passe de 4

Ce déploiement prend donc la forme d’une installation, visible au Bal, haut lieu de recherche et de présentation des images à Paris, jusqu’au 23 décembre.

Neuf grands écrans vidéo présentent chacun un extrait des images filmées par Cogitore en Sibérie. Au dos de chaque écran, une photo très sombre d’un paysage local inscrit ces fragments dans un contexte à la fois géographique et fictionnel.

L'installation vidéo et photo au Bal

La discontinuité et le côté lacunaire de ce qui est présenté se révèle une force supplémentaire, incitant, au-delà des informations fournies par les cartels, à imaginer beaucoup à partir de ce qui semble peu, et est en fait très fécond. Puissance du hors-champs.

Loin d’être le catalogue de l’exposition, le livre coédité par Le Bal et Filigrane est une autre proposition à partir du même matériau: le choix et l’organisation des photos, la grande simplicité des mots en petit nombre, la typographie et la mise en page contribuent à proposer une autre façon, moins abstraite mais plus pérenne, d’aborder cette proposition.

Le 1er novembre sortira en salle Braguino ou la communauté impossible, le film. Le montage de 50 minutes, images et son, présente ce qu’on pourrait désigner comme la version longue et continue de ce qui avait été offert au Bal sous forme fragmentaire.

En fait, c’est à nouveau une manière singulière, et tout aussi ouverte, d’entrer cette histoire, d’inviter aux émotions et à la méditation. Le film sera sur Arte le 20 novembre.

Enfin, France Culture a diffusé le 28 septembre dans le cadre de «Création on air» sous le même titre une version uniquement sonore, toujours disponible sur le site de la radio.  

Il y a, forcément, un biais, qui dépend de l’ordre dans lequel on découvre les différents modes d’existence de cette œuvre. L’avoir vue d’abord sous sa forme exposée, et avoir apprécié l’immense espace laissé à l’imagination par ce dispositif, oriente inévitablement la manière dont on la retrouvera dans d’autres formats.

Du moins cette multiplicité aide-t-elle à percevoir la singularité des ressources de chaque médium, sans compétition entre eux.

Artistes aux multiples langages

C’est une des vertus collatérales de ce travail impressionnant, qui cristallise à un degré inaccoutumé les éléments d’une réalité bien plus vaste. Nombreux sont aujourd’hui les artistes qui ne veulent, ou ne peuvent se contenter d’un seul medium, et d’un seul espace de présentation de leurs œuvres.

«Palimpsestes» de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Prix Marcel Duchamp 2017

Le 16 octobre, le prestigieux Prix Marcel Duchamp dédié à l’art contemporain était attribué à Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, grands artistes d’aujourd’hui qui sont aussi des cinéastes importants, comme on le sait au moins depuis Je veux voir avec Catherine Deneuve, ou The Lebanese Rocket Society, qui était déjà une œuvre aux multiples formats d’existence.

Cogitore, Joreige et Hadjithomas «viennent» des arts plastiques, mais des cinéastes, à commencer par Agnès Varda, désormais grande dame des cimaises autant que des salles obscures, témoigne que les voies sont multiples, et à multiples sens.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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