Culture

«En général, quand tu vas dans la chambre d'un mec, c'est pour qu'il te touche»

Thomas Messias, mis à jour le 19.10.2017 à 10 h 52

L'affaire Weinstein et le hashtag #balancetonporc ont inspiré Laurent Ruquier et sa bande, à l'antenne tous les après-midi sur RTL.

MARTIN BUREAU / AFP

MARTIN BUREAU / AFP

Il faut que je vous avoue quelque chose, et tant pis pour ma «street credibility»: depuis une quinzaine d’années, j’écoute chaque jour les émissions radiophoniques de Laurent Ruquier. C’est via des enregistrements sur cassette audio de «On va s'gêner!» –l’émission qu’il présenta sur Europe 1 de 1999 à 2014– qu’un camarade d’internat m’a initié à ce plaisir coupable. J’ai vite accroché à ce mélange hétéroclite que seul Ruquier semble savoir concocter: de la culture, des joutes verbales et une équipe brassant très large, de Steevy Boulay à Christine Ockrent en passant par Ève Angeli et Pierre Bouteiller.

Depuis, je n’en ai plus perdu une miette, allant jusqu'à me convertir aux «Grosses têtes» qu'il anime sur RTL depuis août 2014. J’ai du mal à expliquer ma fascination et mon addiction rapide: cela doit tenir à la façon qu’avait «On va s'gêner!» de me fournir chaque jour une dose de culture générale prémâchée –on pouvait y parler art moderne puis résultats footballistiques– dans un cadre chaleureux, comme un feuilleton radiophonique avec ses éclairs de génie, ses coups bas et ses nombreuses sous-intrigues. Durant certaines périodes de mon existence, les émissions de radio de Ruquier m’ont permis de m’informer sur l’état du monde et de conserver une fenêtre assez représentative sur la façon dont les Françaises et les Français appréhendaient l’existence et l’actualité. De l’easy listening me faisant gagner un temps fou, en somme.

Misogyne? Si peu

 

Je ne sais pas si c’est moi qui ai mûri ou si c’est le ton des émissions qui a changé, mais au cours de la décennie précédente, j’ai eu le sentiment qu'«On va se gêner!» glissait peu à peu vers plus de gauloiserie, avec des émissions plus riches en propos politiquement incorrects. Niveau railleries, il y en avait quasiment pour tous les goûts. Genre, couleur de peau, niveau culturel, morphologie, orientation sexuelle, âge, religion: chaque membre de la fameuse «bande à Ruquier» finissait souvent par être réduit à quelques caractéristiques assez sommaires, lesquelles faisaient l’objet de la plupart des traits d’humour. Jean Benguigui: petit, gros, chauve et juif. Christine Bravo: alcoolique, radine, mythomane et moche. Puis vint «Les Grosses Têtes», donc.

La semaine qui vient de s’écouler est assez représentative de ce que l’on a pu entendre dans les émissions radiophoniques de Laurent Ruquier depuis le début de ce siècle. Mardi 10 octobre, à l’occasion d’un passage sur la sortie prochaine d’une nouvelle aventure d’Astérix, Laurent Baffie a suggéré que le nom romain de Caroline Diament pourrait être «Cunnilingus» avant que Ruquier ne suggère «Jai10kilosdeplus».

Depuis son arrivée en 2003 dans «On a tout essayé» (France 2) et «On va s'gêner», il ne s’est pas passé une émission sans que la chroniqueuse soit raillée pour ses kilos en trop ou pour son prétendu appétit sexuel. Signalons que pour Laurent Baffie, il y a quatre catégories de femmes : «la grosse», «la vieille», «la pute» ou «la connasse». En toute décontraction. Et lorsqu'il est absent, d'autres prennent le relais: c'est ainsi que lundi 16, Ruquier a comparé Valérie Mairesse à un sumo. Le lendemain, c'était au tour d'Isabelle Mergault de se moquer du tour de taille de la comédienne. Principe régulièrement énoncé par Ruquier lui-même: le fait que la plupart des types et minorités soient représentés dans son équipe permet de formuler n’importe quelle vanne, même la plus gratuite, sur le fait qu’untel soit gay ou que unetelle soit en surpoids. L'animateur s'inspire là du fameux «Je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir», bien pratique pour se protéger des attaques.

Le prisme de l'affaire Weinstein

Mercredi 11, Baffie profitait de la visite d’Angela Merkel au salon du livre de Francfort pour la comparer à une grosse saucisse (saucisse, Francfort, vous l’avez?). Grand écart absolu avec le contenu d’une autre séquence dans laquelle étaient évoqués les noms de Balthus, Giacometti et Derain, puis d’une autre revenant sur la bataille d’Azincourt opposant Français et Anglais le 25 octobre 1415

L’expression «à boire et à manger» semble avoir été inventée pour «On va s'gêner» et pour «Les Grosses têtes». C’est comme si le centre Georges Pompidou et le Théâtre des Deux-Ânes tentaient en permanence de fusionner. Chaque jour, ces contradictions (et les miennes) m'interpellent. Je me marre régulièrement et j'apprends des choses plus ou moins utiles à ressortir en société, mais il faut aussi subir toujours les mêmes vannes grasses, toujours les mêmes traits d'esprits foireux.

Jeudi 12, peu après l’éclosion de l’affaire Harvey Weinstein, Ruquier et sa bande s’en sont donné à cœur joie, sans aucune limite, montrant de quoi était capable l’émission lorsqu’elle alliait thématiques graves et chroniqueurs en roue libre. Ça commence par la présentation de Pierre Bénichou, décrit ce jour-là par Ruquier comme «une grosse tête qui aurait rêvé d’être producteur à Hollywood». L’ex-directeur du Nouvel Obs a ensuite enchaîné les saillies tout au long de l’émission. «Celles qui veulent monter dans ma chambre montent dans ma chambre; les autres changent de métier», explique-t-il aux jeunes femmes du public sur le ton de l’humour. Un peu plus tard, et tout à fait sérieusement, il affirmera sans honte: «Il y a quand même des nuances. En général, quand tu vas dans la chambre d’un mec, c’est pour qu’il te touche.»

«Mais, enfin, faites quelque chose»

 

À ce stade, il faut que je vous explique la méthode Laurent Ruquier. Ruquier, c’est le type qui te met l’huile dans une main, le feu dans l’autre, et court se planquer en te laissant jeter l’une sur l’autre toi-même. Lorsque l’animateur aborde un sujet comme celui de Harvey Weinstein, il sait parfaitement ce qui va se produire, surtout s’il y a un Bénichou, un Baffie ou un Bigard dans la salle.

Lorsque les propos ou les blagues vont trop loin, Ruquier a généralement deux réactions. Quand les propos ne le choquent pas plus que cela, il recule son fauteuil à roulettes afin de rire loin du micro (les émissions radio filmées, c’est très pratique) et laisse son équipe se débrouiller sans lui. Quand il sent que cela va trop loin –et son degré de tolérance est TRÈS TRÈS ÉLEVÉ–, il choisit un nom de chroniqueur au hasard et lui demande d’intervenir. Cela donne généralement «Mais enfin Gérard Miller, faites quelque chose!», dit avec un air faussement scandalisé qui ne trompe personne. Et hop, sans transition, on passe à la suite en s’en lavant les mains.

Ce jeudi, Ruquier n’a pas employé son fameux «Faites quelque chose» auquel son auditoire est si habitué. Il s’est contenté de laisser faire et a même participé avec joie. Voici son chef-d’œuvre de ce jour-là:

«J’ai la liste de celles qui ont porté plainte contre Harvey Weinstein: Anne Roumanoff, Yolande Moreau… parce qu’elles n’ont rien reçu comme proposition.» 

Niveau culture du viol, le niveau de l’émission du jour est assez corsé. Dommage (si j’ose dire) qu’on ait coupé la parole de Christophe Dechavanne puis de Pierre Bénichou (encore lui), l’un semblant vouloir expliquer que tout cela était inévitable étant donné son physique repoussant –les beaux ne violent pas, c'est connu–, et l’autre étant davantage dégoûté par la laideur de Weinstein que par l’ignominie de ses actes –s'il avait été canon, les femmes ne s'en seraient sans doute pas plaint.

«Je suis déjà allé dans la chambre de plein de mecs, ils ne m’ont jamais touché»

Je ne sais pas comment ont pu se sentir les victimes de viol et d’agression sexuelles qui ont écouté «Les Grosses Têtes» ce jour-là. Mais il est certain qu’elles ont réellement dû apprécier le demi-milliard de blagues de comptoirs pondues sur le sujet par les différents chroniqueurs («Je suis déjà allé dans la chambre de plein de mecs, ils ne m’ont jamais touché», dit Christophe Dechavanne en feignant le regret; «Ton tour viendra», lui répond Steevy Boulay, toujours à l’affût).

Sans vouloir verser dans le #notallmen, on notera que Jean-Jacques Peroni, pourtant connu pour son côté gaulois, s’est prudemment tenu à distance, multipliant les raclements de gorge gênés et insistant discrètement pour que l’on change de sujet. Seule femme présente à la table (c’est fréquent), Caroline Diament a quant à elle eu assez peu la parole sur le sujet, et le fait qu’elle soit loin d’être la première à signaler le côté tactile de Pierre Bénichou («Il touche avec les yeux, mais parfois ses yeux ont cinq doigts au bout») n’est accueilli que par de nouveaux rires gras.

Le lendemain, Laurent Baffie est de retour. Cette fois, c’est le hashtag #balancetonporc qui occupe les premières minutes de l’émission. Le moment choisi par Cristina Cordula pour intervenir: «Je vais balancer mon porc, juste à côté, regarde, j’ai Laurent Baffie qui lève ma jupe. Je vais faire hashtag #balancetonporc». Réponse du meilleur copain de Thierry Ardisson, chez qui on l’a récemment vu tripoter Nolwenn Leroy: «Et moi, je fais ‘’Dénonce ton travelo’’.»

Baffie, Bénichou, Bigard, les trois «B»

 

À ce stade, une explication s’impose pour celles et ceux qui n’ont pas fait Baffie deuxième langue. Quand il entend le mot Brésil ou dès que Cristina Cordula s’exprime, il a un réflexe qui consiste à constituer le plus vite possible une phrase parlant de «travelos» ou du bois de Boulogne. Sauf quand il préfère imiter l’accent brésilien pour dire «Je vais te faire l’amour dans les fesses».

Car Laurent Baffie est extrêmement prévisible. C’est comme lorsqu’il entend parler de la Roumanie: en lui monte une force incontrôlable qui le pousse à brâmer «Sivoupléééé» en imitant un mendiant. Pas de vannes sur les Roumains dans cette émission-ci: il se sera contenté de faire des vannes sur l’anus de Jeanfi Janssens (ex-steward devenu humoriste, membre de l’équipe des «Grosses Têtes» depuis un an, et ouvertement homosexuel) et sur le nanisme de Jean Benguigui.

Baffie, Bénichou, Bigard: parmi les chroniqueurs réguliers de l’émission, les trois B sont les champions incontestés de l'humour qui tâche. On ne compte plus les blagues sur le viol balancées par le créateur du «Lâcher de salopes», qui avait récemment expliqué à l’antenne que le shibari (pratique, consistant à attacher son partenaire avec des cordes) était bien pratique pour se taper une fille qui ne serait pas d’accord.

Impossible de trouver une quelconque cohérence ou une once de convictions dans les choix de Ruquier, qui laisse dire tout et n’importe quoi à la radio –son média préféré, parce qu’il s’y sent plus libre– avant d’aller jouer les parangons de vertu dans «On n’est pas couché». Cela semble compliqué d’orchestrer un débat Moix-Angot-Rousseau extrêmement tendu puis d’aller faire des vannes sur Harvey Weinstein, mais Ruquier y parvient avec souplesse et sans se poser trop de questions. Il semble bizarrement bien moins surveillé à la radio qu’à la télévision. Avec une constante dans les deux cas: sa façon de se tenir sagement en retrait pour éviter d’être éclaboussé. «Les Grosses Têtes» réunissent en moyenne 1,4 million d'auditeurs chaque jour sur RTL entre 16 heures et 18 heures.

 

Thomas Messias
Thomas Messias (135 articles)
Prof de maths et journaliste
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