Monde

Pourquoi le Yémen est si pauvre

Brian Palmer, mis à jour le 06.10.2010 à 17 h 08

C'est à cause de la guerre, de la corruption et du qat.

Pour améliorer la sécurité au Yémen, les Etats-Unis ont envoyé l'an dernier 70 millions de dollars d'aide (quelque 50 millions d'euros) - ce sera le double en 2010, a indiqué le 1er janvier le général américain David Petraeus, chef du commandement central. Mais pour les spécialistes du contre-terrorisme, cet argent ne suffira pas à débarrasser la région d'al Qaida. Le Yéménite moyen gagne seulement 950 dollars par an (environ 660 euros), en partie à cause du déclin des réserves de pétrole du pays. Certains voisins du Moyen-Orient gagnent pourtant plus d'argent avec moins d'or noir. Le Liban par exemple génère six fois plus de richesse, sans pétrole. Alors pourquoi le Yémen s'en sort-il si mal?

Réponses: la guerre civile, la corruption et la mauvaise gestion économique. La production de pétrole au Yémen a dégringolé ces six dernières années, passant de 450 000 barils par jour à tout juste 180 000 barils. Cette tendance était jusqu'à récemment contrebalancée par les prix élevés du pétrole, qui constitue toujours 80% des revenus du gouvernement. Tandis que cette manne s'effondre, une part toujours plus grande de l'argent est utilisée pour combattre les rebelles chiites dans le nord du pays. Les Yéménites consacrent plus de 6% de leur PIB (Produit intérieur brut) aux dépenses militaires - ce qui les place au 7ème rang mondial. Toutefois, comme le déclin des revenus du pétrole, la guerre n'est qu'une petite partie du problème. Les six pays qui consacrent un pourcentage plus important de leur PIB à la défense - Oman, le Qatar, l'Arabie Saoudite, l'Irak, la Jordanie et Israël - sont tous au Moyen-Orient et sont tous bien plus prospères que le Yémen.

Peu de pays peuvent rivaliser avec le Yémen en matière d'intensité et de créativité de la corruption. Parmi les près de 100 000 combattants que les généraux yéménites dirigent, un tiers environ sont des «soldats-fantômes», qui soit n'existent pas, soit ne se présentent jamais. Les officiers qui commandent ces fantômes gardent pour eux leurs salaires, revendent leurs armes et leurs couvertures, et alimentent ainsi le marché noir. Des fonds non-militaires sont également détournés - des hommes d'affaires engrangent d'énormes profits par le biais de contrats à fournisseurs uniques. Et il y a aussi les mezaniyya, ces subventions que le gouvernement accorde régulièrement aux tribus traditionnelles pour les aider à préserver leurs structures; l'argent finit en fait souvent dans les poches des dirigeants tribaux.

Mais ce qui entrave surtout la prospérité à long terme du Yémen, c'est cette disproportion entre les besoins du pays et ses moyens. L'agriculture est un bon exemple: alors que 43% des hommes adultes qui travaillent sont agriculteurs, le pays importe 75% de sa nourriture. Il y a quelques dizaines d'années, les Yéménites étaient capables de se nourrir eux-mêmes; aujourd'hui, de nombreux fermiers sont passés à la culture du qat, une feuille dont l'effet stimulant est comparable à celui de l'amphétamine et qui est illégale dans la plupart des pays occidentaux. Faire pousser du qat est assez simple: c'est un arbuste à feuillage persistant, donc nul besoin de semer chaque année, et rien à faire après la récolte. Les cultivateurs ne font que cueillir les feuilles et les amener au marché. C'est, au final, six fois plus rentable de faire pousser du qat que n'importe quel autre aliment. Les Yéménites sont de gros consommateurs de qat: même si les prix alimentaires ont considérablement augmenté ces dernières années, nombreux sont les pères qui continuent à consacrer à peu près un quart de leur revenu à cette drogue, qu'importe si leur famille a moins à manger.

Et les choses ne devraient pas s'arranger. Les puits de pétrole seront complètement à sec dans les 10 ans, et le Yémen va devoir passer à une économie du travail. Mais en matière de coûts du travail, il ne pourra concurrencer l'Asie du Sud et les Philippines - les principaux exportateurs de main d'œuvre bon marché dans le Golfe - sans dégrader encore les conditions de vie de ses habitants. Si des écoles professionnelles font leur apparition pour former des ouvriers spécialisés, elles ne sont pas prêtes de répondre aux besoins d'une population qui doit quasiment tripler dans les 30 prochaines années.

Brian Palmer

Traduit par Aurélie Blondel

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Image de Une: Enfant yéménites dans un camp de réfugiés ayant fui les combats séparatistes, Khaled Abdullah Ali Al Mahdi / Reuters

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