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Sur les campus américains, l'impossible définition du mot «viol»

Claire Levenson, mis à jour le 28.10.2017 à 8 h 03

À la fac, un nombre croissant d'actes sexuels sont classifiés comme des délits passibles d'expulsion. Pendant trois ans, une journaliste a enquêté sur l'impact de cette redéfinition radicale.

Un étudiant de Stanford avec une pancarte "un viol est un viol" le 12 juin 2016 à Palo Alto. GABRIELLE LURIE/AFP

Un étudiant de Stanford avec une pancarte "un viol est un viol" le 12 juin 2016 à Palo Alto. GABRIELLE LURIE/AFP

Pour son livre sur les agressions sexuelles à l'université, la journaliste Vanessa Grigoriadis a interviewé une centaine d'étudiants qui avaient des conceptions très différentes de ce qui constitue une agression sexuelle et un viol. Pour une étudiante de l'université de Syracuse qui bloguait sous le nom de Blackout Blonde, une relation sexuelle sous l'effet de l'alcool et qu'on regrette le lendemain, ce n'est pas la fin du monde.

Elle décrit une soirée où elle s'est retrouvée nue dans le lit d'un autre étudiant sans vraiment se souvenir de ce qui s'était passé. Quand Grigoriadis lui demande si elle se considère comme victime d'agression sexuelle, elle répond que non, absolument pas. Pour elle, la seule «personne» responsable est «José Cuervo», une marque de téquila. 

«Mauvaise conduite sexuelle»

 

Contrairement à Blackout Blonde, Chloe, qui est a l'université de Wesleyan, un des campus les plus engagés dans le militantisme féministe, pense que ce genre de situation constitue un viol. Selon les règles des universités sur le consentement, si une personne est trop ivre pour pleinement consentir, la relation est considérée comme non consensuelle et il s'agit donc d'une agression.

Étant donné que dans ce genre de cas, il y a en général très peu de preuves, les militantes ne recommanderaient pas d'aller voir la police, mais plutôt de porter plainte aux autorités universitaires, qui ont créé un système de discipline dans ce domaine. Pour des faits comme ceux décrits par Blackout Blonde, un homme pourrait être passible d'expulsion de la fac, mais contrairement aux activistes, les administrateurs ne parleraient pas de «viol» mais de «mauvaise conduite sexuelle». 

Lorsque Chloe et ses amies se promènent sur le campus avec la journaliste, une des étudiantes s'écrie: «Il y a tellement de violeurs sur ce campus et on ne peut jamais savoir qui en est un.»

Anciennement «expérience foireuse à la fac»

 

Grigoriadis se décrit comme féministe, mais ayant elle-même été étudiante à l'université de Wesleyan vingt ans plus tôt, elle trouve l'utilisation du mot «violeur» un peu étrange. Il y a comme un décalage générationnel: à son époque personne n'aurait utilisé ce terme de façon aussi large.

«De plus en plus d'actes sexuels que les générations précédentes auraient qualifié “d'Expérience Foireuse à la Fac” sont maintenant classifiés comme des délits passibles d'expulsion», écrit la journaliste.

Le titre de son livre Blurred Lines: rethinking sex, power and consent on campus (Frontières floues: repenser la sexualité, le pouvoir et le consentement sur les campus) souligne l'incertitude quant aux faits et à la façon dont il faut les qualifier. Parfois, Grigoriadis note que ce que certains jeunes appellent «agression» serait vu par d'autres comme une relation sexuelle peu éthique, où l'homme ne s'intéresse qu'à son propre plaisir. 

«Plusieurs filles ont parlé de mecs qui guident leur tête pour faire une fellation pendant les préliminaires. C'est pas super, mais avant, personne n'aurait décrit ça comme une agression.»

Dans un cas qui a mené à des années de procès à l'université de San Diego, une jeune fille a porté plainte contre son petit ami car elle dit avoir été trop ivre pour donner son consentement un jour, mais pas le lendemain, où les relations avaient été consensuelles, sauf pour un cas de pénétration digitale. Dans ce cas très flou, sans aucune preuve et avec des textos amicaux pendant des semaines suivant les faits, l'étudiante parlait de «viol». 

Statistiques controversées

 

Grigoriadis explique que si, en tête-à-tête, les militantes féministes reconnaîtraient qu'un viol par un inconnu qui utilise de la force physique est pire que ce genre de scénario, elles ne le diraient pas publiquement, car il est plus efficace rhétoriquement d'utiliser le mot viol pour tout.

«Je crois en l'efficacité de ce qu'elles font pour le progrès social. On va dans la bonne direction, précise Grigoriadis dans une interview téléphonique. Cela ne veut pas dire pour autant que la façon dont elles poussent le bouchon est toujours valide et rationnelle. Ce sont des jeunes de 19 ans avec une expérience sexuelle très limitée.»

Mais l'utilisation des mots prête à confusion. En France et ailleurs, la presse a beaucoup cité la statistique selon laquelle une femme sur cinq est victime d'agression sexuelle sur les campus américains. Parfois même, le mot «viol» est remplacé par «agression sexuelle» mais ces statistiques ont une histoire compliquée.

Le chercheur à leur origine, Christopher Krebs, a demandé qu'on arrête de les citer car elle n'étaient pas représentatives au niveau national. (Il avait étudié deux universités). Un organisme gouvernemental lui a alors demandé de refaire une étude en 2016. Il est de nouveau tombé sur un taux d'une femme sur cinq victime d'agression sexuelle, mais il précise que le terme «agression sexuelle» recouvre des incidents  comme une main aux fesses pendant une soirée ou un baiser forcé. 

«Qu'est-ce qu'on veut dire par viol?»

 

Une autre universitaire interviewée dans le livre, Callie Rennison, se dit «horrifiée» par la façon floue dont est définie la «violence sexuelle»:

«En tant que chercheurs, nous devons nous demander, qu'est-ce qu'on veut dire par viol? Qu'est-ce qu'on veut dire par agression sexuelle? Les gens balancent la statistique un sur cinq de Krebs et personne n'a aucune idée de ce que cela veut dire.»

Il y a sur les campus américains des cas évidents d'agressions sexuelles, notamment certains où des hommes ont des relations sexuelles avec des femmes complètement inconscientes. La plupart du temps, la police s'en charge, comme dans le cas d'une équipe de foot à Vanderbilt et de Stanford, où les jeunes hommes ont écopé de peines de prison. Il y a des cas où des étudiants sont expulsés de la fac, mais où la police considère qu'il n'y a pas assez de preuves pour inculper, comme pour l'équipe de foot des Golden Gophers à l'université du Minnesota. 

Il y a aussi de plus en plus, des accusations ambigües, où deux personnes sont restées en bons termes pendant des semaines, il n'y a aucun temoins, mais une étudiante trouve que rétrospectivement, tel acte sexuel, telle partie d'un acte sexuel, n'était pas consensuelle. Parfois, des hommes sont expulsés, et de plus en plus, lorsqu'ils se sentent injustement accusés, ils font des procès à leurs facs pour obtenir des dommages et intérêts. Beaucoup ont été dédommagés.

La loi et l'esprit de la loi

 

C'est notamment le cas de Paul Nungesser, qui était accusé d'avoir violé Emma Sulkowicz (connue pour avoir porté un matelas en signe de protestation) pour une pénétration anale non consensuelle dans le contexte d'une relation consensuelle. Étant donné qu'il n'y avait aucune preuve –à part des textos et messages montrant qu'ils étaient restés en contact amical– l'université ne l'avait pas sanctionné. Mais sur le campus, Nungesser avait été qualifié de «violeur».

Dans son livre, Grigoriadis essaie de comprendre les deux points de vue. Elle ne pense pas qu'Emma mente –elle s'est visiblement sentie dégradée par ce qui s'est passé cette soirée-là– mais elle ne pense pas non plus que Nungesser aurait dû être expulsé de la fac comme le demandaient les militantes. Elle défend le fait qu'une femme puisse qualifier de viol telle expérience qu'elle a mal vécue mais elle admet que l'exigence de punition pose problème.

Si elle comprend que l'on puisse appeler cet acte un viol, elle pense aussi qu'il faut cesser de qualifier publiquement les étudiants comme Nungesser d'«agresseur sexuel» ou de «violeur» dans ce genre de cas confus, et à la limite les forcer à suivre des formations sur la sexualité, pas les expulser.

«Parfois, ils ne sont pas innocents selon la lettre de la loi parce que les règles de consentement affirmatif sont très strictes, mais ils sont innocents selon l'esprit de la loi car ils n'avaient pas l'intention de faire du mal.»

De nombreuses avancées

 

Après avoir parlé à de nombreux étudiants, Grigoriadis s'est rendue compte que de nombreuses relations sexuelles sur les campus laissaient un goût amer aux femmes. Elles avaient l'impression de ne pas avoir été respectées ou écoutées, mais cela ne veut pas pour autant dire qu'il s'agissait d'actions criminelles. On est dans une zone grise, floue.

Dans le livre, Chloe, la militante de Wesleyan, explique qu'en matière de sexualité, il ne faut pas seulement combattre ce qui est «illégal», aussi ce qui est «contraire à l'éthique». Le problème, c'est que si le combat des féministes est pour une sexualité plus «éthique», moins sexiste et plus égalitaire, le vocabulaire utilisé suggère l'illégalité, et dans les campus, les punitions (souvent l'expulsion) sont réelles.

Depuis les années 1970, de gros progrès ont été faits grâce aux féministes en ce qui concerne la définition du viol. La justice ne considère plus que la force physique doit nécessairement utilisée –il peut y avoir d'autres types de contraintes– et le viol au sein du couple est aussi reconnu. Tout cela représente des avancées. Plus récemment, la dernière phase a été de définir le viol comme un acte de pénétration non consenti, mais la définition du consentement est devenue très complexe. Dans environ la moitié des universités américaines (et dans quelques États où c'est la loi officielle), il faut obtenir un accord explicit pour toute étape de l'acte sexuel. 

«Puis-je élever le niveau d'intimité en touchant tes fesses?»

En 1993, l'émission «Saturday Night Live», que tout le monde considère comme progressiste, avait fait un sketch pour se moquer des règles de «consentement affirmatif» mises en place par Antioch College en 1991, avec des questions comme:

«Puis-je élever le niveau d'intimité en touchant tes fesses?»

À l'époque, la plupart des gens trouvaient ça drôle; maintenant, ce sketch ferait scandale, car la plupart des universités –ainsi que plusieurs États– ont adopté des politiques similaires à celle d'Antioch.

Grigoriadis est en faveur des règles de consentement affirmatif, mais elle pense que les punitions pour infraction ne doivent pas être l'expulsion, plutôt l'éducation. Elle explique que la position radicale des féministes et de certaines universités a créé un retour du bâton antiféministe très fort: 

«La création des mouvements masculinistes et de l'alt-right est intrinsèquement liée à certaines exagérations rhétoriques sur le viol, cela a permis à ces hommes conservateurs d'avoir une position crédible dans le domaine.» 

Affaire privée ou sociétale?

 

Dans un débat très tendu: entre mouvements masculinistes et jeunes féministes, Grigoriadis maintient une honnêteté intellectuelle devenue rare sur ces questions. Elle pense que les féministes ont permis d'améliorer les choses et que c'est grâce à leur militantisme, par exemple, que les médias ont pris au sérieux les accusations contre Harvey Weinstein: «Il y a quelques années, ça aurait été vu comme une affaire privée, maintenant c'est une question sociétale.»

Dans le livre, elle rencontre aussi des jeunes hommes expulsés de leurs facs pour des incidents dans lesquels les frontières du consentement n'étaient pas très claires. Et elle compatit avec eux et avec leurs parents.

Du point de vue de certaines féministes, ces nuances et cette complexité sont déjà suspectes:

«Je suis féministe... mais en tant que journaliste, j'ai essayé de rapporter les choses le plus honnêtement possible. Il y a eu une critique de mon livre dans un magazine pour jeunes et une journaliste a écrit que mon point de vue nuancé était mauvais pour le mouvement. C'était exactement le genre de critique auquel je m'attendais».

 

Claire Levenson
Claire Levenson (140 articles)
Journaliste
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