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Si vous aussi vous avez déjà hésité à cliquer sur un lien de peur que cela soit mal vu…

Jean Pouly, mis à jour le 17.10.2017 à 19 h 28

Si c'est le cas, vous voilà victime de «social cooling», un danger alarmant pour l'avenir de l'humanité connectée.

La peur d'être espionné… qui conduit à l'autocensure | via Pixabay/Wikimedia CC License by

La peur d'être espionné… qui conduit à l'autocensure | via Pixabay/Wikimedia CC License by

À l’heure du réchauffement climatique, qui serait lié aux activités humaines, une autre menace, beaucoup plus froide, pèserait sur l’humanité connectée: le social cooling. Un concept imaginé par un critique hollandais des technologies numériques, Tijman Shep, qui pense que la collecte et l’utilisation massive de nos données numériques personnelles conduisent à un refroidissement du corps social. Autrement dit, que les individus connectés se sachant massivement surveillés, s’autocensurent et policent leurs comportements. Une autorégulation des individus qui refroidit en quelques sorte les humeurs et les excès des comportements humains. Un scénario digne de 1984, le mythique roman de science-fiction de George Orwell.

Depuis quelques années, la surveillance généralisée d’internet s’est accentuée et surtout, nous dit Tijman Shep, la prise de conscience des citoyens commence à se faire. L'affaire Snowden en 2013, qui a révélé le système de surveillance massif d’internet par le gouvernement des États-Unis avec la complicité des grandes firmes numériques, a été un véritable électrochoc. Même si les gens ne le disent pas clairement, ils auraient complètement intégré que chaque fait et geste numérique, sur Facebook ou Google est consigné, pourrait être exploité à leur insu et contre leur intérêt. Et je dois reconnaître que, personnellement, comme internaute lambda, je pense exactement la même chose.

Une question de modèle économique

 

Ce qui pourrait être jugé par le corps social comme plus sensible est en première ligne : la santé, la situation familiale, les opinions politiques. Prenons des exemples concrets : l’orientation sexuelle d’un individu, ses déviances, ses addictions, les maladies qu’il a contractées, sa situation familiale, ses engagements politiques ou religieux. Chaque trace numérique est un petit caillou qui forme l’immense puzzle de notre vie.

Google, paraît-il, sait assez facilement si vous êtes enceinte en recoupant les données de vos mails et de vos recherches dans son célèbre moteur. Facebook sait si vous êtes hétéro ou gay même si vous n’affichez pas clairement votre orientation sexuelle dans votre statut.

Il faut savoir que le modèle économique des grandes plateformes numériques repose sur la collecte, le stockage, l’analyse et la vente de nos données. La formule la plus simple pour comprendre comment ce système fonctionne est la suivante : [« Si c’est gratuit, c’est que tu es le produit ! »

Autrement dit, nos données virtuelles, qui sont une traduction numérique de notre vie réelle, sont la valeur d’échange de la supposée gratuité des plateformes que nous utilisons. Ces dernières font donc le commerce de nos données, non pas pour nous espionner mais pour vendre les informations à des commerçants qui peuvent ainsi nous cibler plus précisément.

Les données restent privées, conformément aux législations de la plupart des pays développés, mais les traces numériques sont compilées analysées et revendues. Face à cette mécanique mercantile, pas étonnant que les citoyens commencent à changer de comportement.

Êtes-vous déjà refroidi?

Pour savoir si vous êtes atteint par ce refroidissement, posez-vous simplement la question suivante: «Avez vous déjà hésité à cliquer sur un lien de peur que cela soit mal vu ou préjudiciable?» Si c’est le cas, c’est que vous avez déjà intégré que vous êtes surveillé et que votre vie numérique n’est pas totalement privée. Votre comportement est déjà modifié. Vous êtes déjà «refroidi».

Cela conduit les uns et les autres à utiliser des avatars, de faux profils pour s’exprimer plus librement. Certains se désabonnent des réseaux sociaux. D’autres, plus avertis, sécurisent leur navigation et correspondances électronique en allant sur des réseaux sécurisés comme Tor. Mais la grande majorité se police, «retient ses coups», tempère ses réactions, choisit ses mots, ses photos, pour ne pas heurter, ne pas se dévoiler. Pour que ces traces ne lui reviennent pas un jour en boomerang.

Au bout du processus, c’est un nouveau conformisme social qui se met lentement et insidieusement en place.

Préserver la confiance en appliquant le droit

Dans ce contexte, le législateur doit intervenir pour garantir un cadre de confiance équitable en préservant la vie privée des internautes. Il existe ainsi le droit à l'oubli qui permet d’effacer ses traces en ligne, notamment par le déréférencement des résultats dans les moteurs de recherche. Ce droit est inégalement en vigueur et inégalement appliqué. Il redonne une certaine maîtrise de ses propres données, mais ne répond pas complètement à l’enjeu anthropologique posé par refroidissement social: celui du droit à l’erreur et à la protection réelle de la vie privée.

Mais il faudrait pour cela changer complètement le modèle économique de ces plateformes. Et serions prêts à payer chaque recherche dans Google? Si les gens perdent confiance dans les plateformes, si une dictature des notations en ligne s’impose et influence les banques, les assurances et les employeurs, il est probable que le système se grippe. Un peu comme dans la série d’anticipation britannique Black Mirror qui décrit la lente exclusion sociale de son héroïne, tyrannisée par un système de notation généralisée où tout comportement se mesure et se marchandise.

The ConversationL’homme n’est ni un numéro, ni une marchandise ni un résultat. Mais il va sans doute falloir qu’il réaffirme clairement cette singularité s’il ne veut pas se laisser refroidir par la transformation silencieuse qu’impose les big data.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Jean Pouly
Jean Pouly (1 article)
Expert en économie numérique
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