Culture

Les films que vous ne verrez jamais: «Ronnie Rocket» de David Lynch

Michael Atlan, mis à jour le 22.10.2017 à 14 h 54

C'est l'oeuvre d'une vie pour le réalisateur de Mulholland Drive: une comédie surréaliste et absurde sur l'électricité. Quarante ans qu'il essaye de la tourner sans succès. Récit de l'histoire d'un film atypique qui a pris vie ailleurs que sur les écrans de cinéma.

Des affiches imaginaires d'un film jamais réalisé.

Des affiches imaginaires d'un film jamais réalisé.

Cet article est le deuxième volet d'une série sur des projets de films avortés. À lire: le Jeanne d'Arc de Kathryn Bigelow (volé par Luc Besson)

C’est l’histoire d’un détective cherchant un vortex pour s'échapper d’une ville dont on ne peut pas sortir. Dans son enquête, il croise le chemin de Ronald D’Arte, un homme à la forme «à peine» humaine que des chirurgiens, en voulant lui offrir un corps parfait, ont transformé en Ronnie Rocket, une créature aux cheveux rouges condamnée à se brancher toutes les quinze minutes à l’électricité pour recharger la machine implantée dans sa poitrine. Mais, grâce à cette difformité, Ronnie se découvre de formidables capacités musicales et devient, grâce à des performances plus spectaculaires les unes que les autres, le chanteur d’un groupe de rock. Problème: elles atténuent ses capacités mentales et physiques à mesure qu’il tire sur l’électricité, ressource qu’un gangster tente d’absorber pour la transformer en arme.

Difficile de résumer en quelques lignes les deux versions du scénario de Ronnie Rocket que l’on trouve très facilement en ligne. Non que les films de David Lynch soient habituellement simples. Bien au contraire. Mais ils peuvent quand même, le plus souvent, être convertis en pitch à l’efficacité redoutable, outil essentiel d’un auteur à Hollywood pour séduire agents et producteurs. Si j’étais un producteur en 1984, j’aurais ainsi vraiment eu très envie de voir un film sur un jeune homme qui, après avoir trouvé une oreille humaine, se retrouve confronté à une bande de criminels psychopathes ayant kidnappé l’enfant d’une chanteuse de boîte de nuit.

En 1988, j’aurais aussi eu très envie de suivre les aventures de Sailor et Lula, deux jeunes amants qui s’enfuient sur les routes américaines avec à leur trousse les tueurs psychopathes engagés par la mère de Lula pour tuer Sailor, voire même, en 2001 celles d’une aspirante et naïve actrice blonde à Hollywood et sa très sensuelle et mystérieuse histoire d’amour avec une belle brune amnésique. C'est toute la force de la radicalité du cinéma de David Lynch: surfer sur des pitchs à la fois fascinants, mystérieux et terriblement efficaces.

Un scénario pas assez calibré

 

Mais Ronnie Rocket est invendable. Personne ne veut de cette «histoire d’électricité et de type de 90 cm avec des cheveux rouges coiffés en pompadour», comme le décrivait Lynch aux studios. Son ambiance très influencée par les années 1950, son style de film noir industriel et kafkaïen et son goût pour les difformités, les cauchemars et le romantisme morbide ont beau être aujourd’hui bien connu des fans du cinéaste (et des autres), il était encore difficile de percevoir tout le potentiel iconique qu’une telle histoire, racontée par le réalisateur du «plus grand film du XXIe siècle», pouvait avoir.

Car à la fin des années 1970 et début des années 1980, l’heure n’est plus à la fête pour les auteurs comme Lynch. Les échecs cuisants (et souvent très coûteux) de films comme La Porte du Paradis de Michael Cimino, Le Convoi de la Peur de William Friedkin, New York New York de Martin Scorsese ou Blow Out de Brian De Palma ont conduit les studios à plus de prudence et à se pencher sur de grosses machines commerciales comme Star Wars, Les Dents de la Mer ou E.T.

Eraserhead

Au moment où David Lynch veut réaliser Ronnie Rocket, malgré le succès culte d’Eraserhead, son surréaliste et très sombre premier film, dans les projections de minuit et l’admiration de nombreux cinéastes célèbres –on dit que Kubrick montrait le film à son équipe pour les mettre dans l’ambiance qu’il cherchait pour son Shining–, on lui propose donc plutôt des produits très calibrés et conventionnels comme Le Retour du Jedi (qu’il refusera après un étrange rendez-vous avec George Lucas), Elephant Man (qu’il finira par faire avec Mel Brooks à la production) et la grande épopée spatiale Dune (avec le nabab italien du cinéma mondial, Dino De Laurentiis, dont la fille a été bouleversée par Elephant Man).

La piste Coppola

 

Seul Francis Ford Coppola qui, avec la fortune amassée grâce au Parrain et Apocalypse Now, n’hésite pas, en dehors de toute logique commerciale, à produire ses idoles comme Jean-Luc Godard (Sauve qui peut (la vie)), Akira Kurosawa (Kagemusha) ou de jeunes metteurs en scène débutants (The Grey Fox de Phillip Borsos), propose de jeter un oeil attentif à Ronnie Rocket.

«Quand Lynch est arrivé chez Coppola dans sa maison de la Napa Valley pour parler de Ronnie Rocket, il a rencontré une vraie rock star, le charismatique Sting, ex-chanteur du groupe Police et un acteur en devenir (Brimstone & Treacle, 1982). Lynch a patiemment attendu que Coppola lise Ronnie trois fois mais a rechigné à faire à son potentiel producteur une lecture supplémentaire, allongé, les yeux fermés, sur un canapé», racontait Greg Olson dans sa biographie du réalisateur, Beautiful Dark.

De toute façon, l’échec colossal de son film Coup de Cœur en 1982 poussera Coppola et sa compagnie American Zoetrope au bord de la faillite, réduisant à néant l’espoir de voir Ronnie Rocket un jour sur les écrans.

«Ronnie Rocket aurait été une comédie. Je ne suis pas sûr que je puisse le faire maintenant. Je l’ai réécrit et je l’adore. C’est un gros, long et très absurde script, une absurde et abstraite comédie. Mais je suis désolé de dire que la flamme s’est éteinte. Ça me prendrait longtemps de le faire. Personnellement, je l’adore mais je ne suis pas sûr que ça intéresse quelqu’un», disait en 1986 Lynch, désabusé, dans un article de Cinefantastique au titre révélateur “Y a-t-il une vie après Dune?”.»

Un nouvel espoir

 

Ce n’est qu’à la fin des années 1980 que Lynch, tout auréolé du succès de son Blue Velvet, son film le plus personnel en une décennie, retrouve espoir: il signe un accord de trois films avec Dino De Laurentiis, producteur de Dune puis de Blue Velvet, ce qui lui permet de débuter la préparation du tournage. Il trouve alors chez Michael J. Anderson, le comédien qui pourrait incarner le rôle-titre, ainsi que les décors à Hoboken dans le New Jersey.

Pourtant, dans un jeu d'acharnement du sort qui n'est pas sans rappeler la pire journée de Bill Murray, David Lynch doit se confronter aux aléas de la finance hollywoodienne et de ses lubies. En 1987, le nanar Million Dollar Mystery (et sa très coûteuse campagne marketing) ruine la compagnie du nabab italien, condamnant Lynch à, de nouveau, abandonner Ronnie Rocket. Cette fois, vraiment pour de bon, DeLaurentiis en possédant les droits.

C’était sans compter sur les ressources du réalisateur qui tient à son projet plus qu’à aucun autre. Après le succès phénomène de la première saison de sa série Twin Peaks, il signe un nouveau contrat de trois films avec Ciby 2000, la jeune société de production du groupe Bouygues. En 1990, il explique donc à David Breskin que Ronnie Rocket est «très très très loin d’être mort».

«Il est difficile de dire si ce sera mon prochain projet mais il n’est définitivement pas mort. J’en ai tellement parlé au cours de années. Des scénarios circulent même. J’attends la prochaine étape pour le faire, s’il y a une prochaine étape. (...) Un film comme Ronnie Rocket est effrayant car ce n’est pas un film commercial. C’est un film que j’aimerais faire mais je ne sais pas si beaucoup de gens l’aimeront. C’est très abstrait. (...) D’un point de vue narratif, c’est très linéaire mais c’est absurde. Ce n’est pas comme un film normal. (...) Je veux prendre mon temps pour rentrer dans ce monde, vivre avec, et cela coûte cher. Je ne veux pas d’un tournage normal de onze semaines sur Ronnie Rocket. Je voudrais une petite équipe, construire les décors, vivre dedans quelques temps et laisser la patine du temps faire son effet.»

Mais le premier des trois films avec Ciby 2000, le très expérimental Twin Peaks: Fire Walk With Me, est un échec si cuisant que l’enthousiasme sur Ronnie Rocket s’évapore. Il tournera à la place Lost Highway en 1997 et Une histoire vraie en 1999.

«Les graffiti ont tué la possibilité de revenir en arrière»

Dans sa biographie publiée en 2008, Greg Olson indique bien que Jennifer Lynch lui a avoué que son père «avec une lueur dans les yeux» pensait encore à faire le film, ce à quoi le réalisateur aurait répondu à l’auteur «tu ne devrais pas trop écrire là-dessus». En 2013, sans pour autant renier la possibilité d’un tournage, il disait même que «les contre-fenêtres bas de gamme et les graffiti avaient ruiné le monde de Ronnie Rocket. Les graffiti sont pour moi la pire chose qui soit arrivée au monde. Ils ont ruiné l’ambiance des lieux. Les graffiti ont tué la possibilité de revenir en arrière.»

David Lynch n’a, de toute façon, pas réalisé de films depuis 2006 et le très expérimental (et très long) Inland Empire, le grand mal-aimé de ses films. Il préfère mettre son nouveau statut au service de l’art contemporain, de la musique, d’apparitions dans des séries télé (Louie, The Cleveland Show), de courts-métrages expérimentaux (Dumbland, Rabbits, Idem Paris…), de pubs, de captations de concerts, de clips ou même de boîtes de nuits parisiennes.

«Je n’ai pas la grande idée. J’ai quelques fragments qui me viennent mais pas la grande idée. Si j’ai une idée dont je tombe amoureux, j’irai travailler le lendemain. C’est juste que je ne l’ai pas», disait-il en 2012 au Los Angeles Times.

Ronnie, es-tu là?

 

Ronnie Rocket est-il mort pour autant? À défaut de son corps, son esprit est en fait bien vivant. Le réalisateur américain Jonathan Caouette, dont le fabuleux documentaire autobiographique Tarnation avait été comparé à Lynch en 2004, avait par exemple fait part à Salon.com de son rêve d’un jour réaliser le scénario de Lynch pour Ronnie Rocket.

En plus des films de fans qui hantent YouTube, on peut également voir l’évidente influence du scénario sur les univers urbains de Dark City et Blade Runner (à Starlog en 1984, Lynch disait que «quand j’ai entendu parler de Blade Runner, je me suis dit que je devais le faire. Je me suis identifié à 100%. Je sais que les gens qui l’ont fait ont vu Eraserhead») ou sur les personnages étranges et marginaux de Bad Boy Bubby et Electric Dragon 80.000 V qui, eux aussi, se découvrent des talents musicaux, parfois grâce à l’électricité.

Ronnie Rocket est aussi largement présent dans l’oeuvre de David Lynch lui-même, de l’Angleterre industrielle d’Elephant Man qui aurait, selon ses biographes, ressemblé à cette ville dont on ne peut pas sortir, à la crise d’identité de Lost Highway, en passant par le ton absurde de Twin Peaks et par Michael J. Anderson lui-même vu plus tard dans Twin Peaks et Mulholland Drive. Sans oublier que, comme dans Ronnie Rocket, la série culte offre une place très importante à l’électricité, cette obsession très lynchienne.

Poussières d'étoile

 

Son esprit est aussi bien présent dans toutes ces histoires non-conventionnelles qui ont de nouveau le vent en poupe à Hollywood, sous pression des plateformes de streaming qui n’hésitent pas, elles, à financer des projets atypiques. Ronnie Rocket vit dans ce (timide) retour à la provocation, à l’expérimental et à la lenteur que l'on trouve dans des films comme Okja,  Mother! ou Blade Runner 2049. Après tout, grâce à Amazon, on pourra bientôt voir L’homme qui tua Don Quichotte, le projet maudit que Terry Gilliam tentait de réaliser depuis 1998! Grâce à Netflix, on pourra même voir, quarante-huit après le début du tournage, The Other Side of The Wind, le film inachevé d’Orson Welles.

Surtout, Ronnie Rocket vit dans cette promesse tenue, celle de Laura Palmer de revenir vingt-cinq ans plus tard. Il vit, même en pleine Peak-TV, dans la radicalité de cette (inespérée) troisième saison de Twin Peaks. Comme le box-office des films de Darren Aronofsky et Denis Villeneuve, ses audiences sont (très) limitées mais sa simple existence est un signe encourageant de vitalité. À 71 ans, David Lynch, comme son héros à la Pompadour rouge, s’est rebranché au courant.

C’est ce qu'on appelle «l’absurde mystère des forces étranges de l’univers», comme disait le regretté Miguel Ferrer dans le troisième épisode de Twin Peaks 2017 en apprenant la mystérieuse réapparition de l’agent Cooper après deux décennies d’absence. Une réplique qui n’est autre que le sous-titre de… Ronnie Rocket.

Michael Atlan
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