France

Macron et les «premiers de cordée»: une histoire politique de l'ascension

Gaël Brustier, mis à jour le 22.10.2017 à 14 h 42

Le spectacle inquiétant de fonte des glaciers des Alpes comme les récits des grandes ascensions d’alpinistes rappellent que, depuis deux siècles, la montagne a contribué à façonner imaginaires et philosophies. Jusqu'à infuser le monde politique.

Randonnée | Goultard via Flickr CC License by

Randonnée | Goultard via Flickr CC License by

«Macron en premier de cordée», titre l'article de La Voix du Nord pour résumer l'intervention du président de la République dimanche soir sur TF1. Il faut dire que l'image a marqué les esprits.

«Je crois à la cordée, il y a des hommes et des femmes qui réussissent parce qu'ils ont des talents, je veux qu'on les célèbre. [...] Si l'on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c'est toute le cordée qui dégringole», a expliqué Emmanuel Macron pour défendre sa politique, accusée par certains d'être trop favorable aux riches.

Cette métaphore qui célèbre l'esprit des sommets peut en rappeler d'autres au dénivelé certain comme le célèbre bon mot de Jean-Pierre Raffarin alors Premier ministre: «Notre route est droite, mais la pente est forte.» Car l'esprit de la montagne a participé à façonner notre imaginaire collectif, y compris politique. François Mitterrand n'a-t-il pas fait de l'ascension de la Roche de Solutré un rituel singulier à partir des années 1980 suivi quelques années plus tard par Arnaud Montebourg et sa montée annuelle du mont Beuvray? Valery Giscard d'Estaing était lui un amoureux déclaré du ski.

Ethique, quête scientifique et conquête des cimes

 

Depuis des temps immémoriaux, la montagne suscite la fascination ou la peur, capte le regard, suscite les projets les plus fous. Dans la première partie du XXe siècle, la conquête de sommets et l’ouverture de voies particulièrement difficiles fut un enjeu de la politique de différents États démocratiques, autoritaires ou totalitaires. La conquête des cimes revêtait alors la même importance que la conquête des airs.

Le fait que le pouvoir politique voit dans les ascensions un enjeu le concernant n’a alors rien de récent. L’ascension du Mont Aiguille en 1492, date symbolique à plus d’un titre, fut réalisée sur ordre du roi Charles VIII. Par la suite, la montagne prit une importance bien plus grande dans nos sociétés… Dans la seconde moitié du XIXe siècle, de nombreux Britanniques furent les pionniers de l’alpinisme qui et de la conquête des Alpes, une épopée qui dessinait une vision de l’homme à la fois paré des vertus d’héroïsme et porteur d’aspirations à la découverte scientifique. 

L’essor de l’alpinisme et surtout de l’himalayisme au début des années 1950 – avec leurs grands noms français: Louis Lachenal, Lionel Terray, Gaston Rebuffat, René Desmaison–  mettent en lumière des aventures extraordinaires confrontant l’homme au gigantisme de la montagne, l’emmenant toujours plus haut et dans des recoins de la Terre jamais explorés par l’espèce humaine auparavant. Les femmes, à l’instar de Catherine Destivelle, s’imposèrent récemment dans un milieu très masculin et contribuèrent ainsi à universaliser l’imaginaire né de l’alpinisme.

Alpinistes investis en politique

 

Redescendus des cimes, parfois auréolés de gloire, certains alpinistes et himalayistes contemporains ont participé à la vie politique de leur pays. Ce fut le cas, en France, au firmament de la France gaullienne, de Maurice Herzog, qui fit partie des premiers français au-dessus de 8.000 mètres. Auteur d’Annapurna premier 8.000, Herzog fit partie avec d’autres personnalités comme Alain Mimoun ou Eric Tabarly du panthéon sportif de l’ère gaullienne.

L'Annapurna I via Flickr

Ce fut aussi le cas de ce géant de l’Himalayisme, Reinhold Messner. Italien, originaire de la Province autonome de Bolzano, c’est-à-dire du Sud-Tyrol, Messner réalisa le premier l’ascension des quatorze sommets de plus de 8.000 mètres ainsi que celle des sommets de chaque continent. Il réalisa ainsi l’ascension du «Toit du Monde», l’Everest, sans oxygène.

En 1999, il fut élu au Parlement européen sous l’étiquette des Verts. Son compatriote du Sud-Tyrol et camarade de cordée, Hans Kammerlander fit partie de l’aventure messnerienne lors de cinq ascensions, parmi lesquelles celle du Cho Oyu et de l’Annapurna au milieu des années 1980. Récemment, Kammerlander fit une discrète mais réelle campagne en faveur de Norbert Hofer, le candidat du FPÖ à la présidence autrichienne, qui s’était prononcé pour l’octroi de la nationalité autrichienne aux germanophones italiens du Sud-Tyrol. Clivage profond au sein d’une même cordée donc.

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En France, l’une des personnalités les plus extraordinaires de la Ve République a également été l’un des alpinistes les plus talentueux de sa génération: Pierre Mazeaud. Ce dernier confiait que s’il avait «tenu dans la vie politique», il devait sans doute à «la notion d’effort qu’il connaissait en montagne». Pierre Mazeaud, l’insoumis, d’Olivier Guillaumont, retrace ainsi le parcours de celui qui, compagnon de route de Jacques Chirac et Philippe Séguin, fut tour à tour Député et Ministre –Secrétaire d’Etat chargé de la Jeunesse et des Sports dans les gouvernements Messmer et Chirac– président du Conseil constitutionnel et gardien sourcilleux de l’héritage gaulliste.

Ecriture et montagne: un rapport au monde

 

Il n’y a, à l’évidence, pas de lien évident entre la pratique de l’alpinisme et une idéologie particulière mais davantage avec une endurance et une certaine conception du courage. Souvenons-nous des Cahiers de Prison d’Antonio Gramsci. Il marqua un véritable intérêt pour la vision du monde des romans d’aventure français qui reflétaient bien un état d’esprit, une vision cohérente du monde marquée par la concurrence des empires coloniaux français et britanniques. En France, le développement d’une vision du monde fut surtout l’apanage de la littérature «marine» assez cohérente avec l’idéologie «anglophobe», à la différence –soulignons-le– de la littérature relative à la conquête des cimes alpines, dépourvue de visée géopolitique.

Ami de Mazeaud, Dino Buzzati, en plus d’être un immense écrivain fut aussi un alpiniste émérite, qui consacra de grands passages de son œuvre à la montagne. La difficulté d’écrire la montagne est évidemment de restituer des expériences hors normes où se joue tout simplement la vie de ceux qui choisissent de pratiquer la haute montagne.

Via Flickr

Ce fut l’objet d’un passionnant débat entre Charlie Buffet (auteur de Cent Alpinistes) François Damilano, Fabrice Lardeau, sur France Culture, au cours duquel l’expérience de la montagne et celle de l’écriture furent confrontées, en mettant en relief que la vérité d’une ascension est intimement liée au récit qui en est fait, à la mémoire qui en est gardée et qui passe, sans doute d’abord, par l’écriture. Les romans à succès de Roger Frison-Roche furent un exemple d’intensité du récit montagnard couché sur le papier et qui ont marqué plusieurs générations.

Engagement par et pour la montagne

Le grand romancier Erri de Luca, membre de la direction de Lotta Continua en Italie dans les années 1970, romancier, est aussi connu pour ses talents d’alpinistes. Aujourd’hui engagé contre la ligne à grande vitesse Lyon-Turin, il a été relaxé par la justice après avoir été accusé «d’incitation au sabotage». La volonté de préserver l’espace alpin peut être soit une voie d’entrer dans le combat politique soit une manière de lui redonner un sens.

Ainsi, nombre de combats, inspirés par exemple par la philosophie de Mountain Wilderness, visent à promouvoir par des campagnes et la sensibilisation des élus la défense de la montagne, peuvent amener à développer une approche plus politique et militante de l’existence hors des périodes de pratique de l’alpinisme et des odyssées ascensionnelles.

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La montagne porte-t-elle donc au songe que l’on pourrait qualifier de «méta-politique», pousse-t-elle à se forger une vision cohérente de l’existence et, in fine, à la promouvoir? Quelle est donc la philosophie qui pourrait être commune à ceux que Lionel Terray définissait comme des «conquérants de l’inutile»?

Une certaine idée du risque

Si l’avenir de l’environnement montagnard façonne la perception des enjeux écologiques mondiaux, les ascensions contribuent aussi à faire réfléchir sur le risque en général… Dans un ouvrage passionnant paru en 2015, Alain Ghersen, professeur à l’Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme de Chamonix a poussé loin la réflexion sur la philosophie de «l’Homo alpinus». Celui qui enchaîna en soixante-six heures en 1990, la Directe Américaine aux Drus, la Walker aux Grandes Jorasses et l’Intégrale de Peuterey entraîne cette fois le lecteur dans une méditation sur le «risque et l’alpinisme» plus que bienvenue.

Via Flickr

«L’alpinisme se heurte, pour continuer d’exister, à une idéologie dominante inédite où le risque est par principe honni», écrit Ghersen qui rappelle «la place essentielle du corps dans ces expériences radicales où se joue une adaptation à un environnement sans concession» que constitue la pratique de la haute montagne et qui lui donne une apparence de mystère…

La pratique de la haute montagne contribue à modeler les styles et modes de vie de ceux qui s’y adonnent amenant, par exemple et lors des ascensions, par les «contraintes excessives» inhérentes à celles-ci, à «se sentir exister tout en se coupant simultanément du reste du monde». Surtout elle renseigne sur l’homme en général en s’intéressant à ce jeu renouvelé des praticiens de l’alpinisme avec leurs propres limites. La temporalité particulière de l’alpinisme, la quête de distinction expliquent une part de la logique propre à l’Homo alpinus. L’alpinisme n’est cependant pas une simple prise de risque, l’expérience intime du flirt avec les cimes, à chaque fois unique mais sans cesse renouvelée, laisse se dessiner une conception de la vie humaine d’une singularité réelle qui portera encore de nombreuses méditations…

Encore récemment, les différentes découvertes de corps congelés dans les glaciers des Alpes ont activé la dimension de crainte que suscite la montagne, tandis qu’à l’œil nu on distingue d’année en année les ravages des mutations climatiques… La montagne ne fournit pas qu’un immense terrain de jeu et un dense réseau de chemins de grande randonnée (les GR), elle nourrit réflexions, rêves et questionnements. Jusqu'au sommet de l'État.

 
Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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