Economie

Emmanuel Macron, votre calcul sur les APL n'est pas le bon, deux Prix Nobel vous disent pourquoi

Pierre Rondeau, mis à jour le 16.10.2017 à 19 h 25

La théorie de la cordée est habile, mais elle tient difficilement dans les faits.

DAMIEN MEYER / AFP

DAMIEN MEYER / AFP

Dimanche 15 octobre, le président Emmanuel Macron a, pour la première depuis son élection, répondu aux questions des journalistes et a tenté d'expliquer sa politique économique, jugée très libérale.

Revenant sur les critiques adressées contre lui, notamment celle le décrivant comme «président des riches», il a justifié la suppression de l'impôt sur la fortune, la baisse de la fiscalité sur le capital, la fin des APL et la hausse de la CSG par une habile «théorie de la cordée».

Pour lui, contrairement à la «critiquable» théorie du ruissellement, sa politique permettra de redynamiser l'économie française et d'atteindre le plein-emploi «dans au moins deux ans»:

«Je crois à la cordée, il y a des hommes et des femmes qui réussissent parce qu'ils ont des talents, je veux qu'on les célèbre. [...] Si l'on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée c'est toute le cordée qui dégringole.»

En d'autres termes, soutenons les premiers, celles et ceux du sommet de la corde, ils guideront et aideront les autres. Mais cette vision se vérifie-t-elle vraiment dans les faits? A-t-elle déjà fait ses preuves et a-t-elle été confirmée par les études et les expériences économiques et académiques?

Les études ont-elles fait leur preuve?

 

Prenons l’exemple du logement. Le président a défendu une refonte des APL. Pour le gouvernement, citant des analyses universitaires, les aides au logement auraient provoqué, artificiellement, une inflation généralisée des loyers. Les propriétaires profiteraient des subventions publiques pour légitimer une hausse, sans remord ni regret. Mais seraient susceptibles de baisser les loyers si les APL baissaient.

Ils mettent en lumière ici l'étude de l'économiste Gabrielle Fack qui avait montré, en 2005, la corrélation certaine entre APL et hausse des loyers. D'après elle, «une hausse de 1 euro sur l’APL provoque 78 centimes de hausse des loyers». Elle rejoint les conclusions de l'Insee qui, en 2002, a montré l'effet négatif des aides au logement sur les loyers. Pour Anne Laferrère et David le Blanc, de l’Institut, «tout se passe comme si le propriétaire bailleur profitait de l'aide pour en récupérer une partie sous forme de loyer».

Tout semblerait ainsi justifier l'acte d'Emmanuel Macron et validerait sa position: la hausse des APL provoque la hausse des loyers, sa baisse permettrait une diminution proportionnelle. Pourtant, une analyse plus précise aurait été judicieuse. Il n'y a pas forcément de réciprocité dans l'acte, ce n'est pas parce que, à l'instant t, les propriétaires agissent dans leur intérêt, qu'à l'instant t+1, ils vont changer de comportement et s'adapter au nouvel environnement. «La cordée n'est plus assurée» pourrait-on dire.

L’irrationalité humaine

 

L'actualité académique aurait dû intéresser le président. Il aurait dû s'inspirer de l'économie comportementale, récemment récompensée par un prix Nobel, avec l'économiste américain Richard Thaler, et constater que les individus sont caractérisés par une rationalité limitée, sont incapables de prendre la meilleure décision possible et d'aboutir naturellement à l'optimum collectif.

Autrement dit, en laissant faire, on n'améliore pas les choses. Pis, on les amenuise et on réduit l'intérêt commun. Dans le cadre de la politique du logement, sans contrainte ni indication, sans «paternalisme libertaire», concept idéologique construit par Richard Thaler, pas de renforcement de l'utilité et pas d'équilibre global.

L'aversion à la perte

 

Cette considération rejoint les travaux d'un autre prix Nobel, le psychologue Israélien Daniel Kanheman, qui a montré, en 2002, «la faiblesse argumentative de l'esprit humain au moment de la prise de décision». Son analyse a notamment montré que les individus avaient une aversion plus importante à la perte que d'utilité au gain. Dit autrement, vous préférez ne pas perdre plus que gagner plus.

Dans une expérience de terrain, Kahneman avait demandé à des étudiants de fixer un prix à un bien en vente, un quelconque mug, qui ne leur appartenait pas, mais ils en récupéreraient l’argent issu de la vente. Avec un autre panel d'étudiants, il a commencé par leur donner le mug puis leur a demandé, quelques heures après, de le vendre, «au prix qu’ils décideraient». Résultat: les premiers fixèrent un prix faible, inférieur à 5 euros quand les seconds, tristes de perdre un bien, exigèrent un prix relativement élevé, supérieur à 10 euros.

Qu'est-ce que cela signifie? Que la mesure de l'utilité à la perte est plus importante que l'utilité au gain: les individus seraient plus apeurés de perdre quelque chose qui leur appartient qu'être heureux à l'idée de gagner quelque chose. La chose a ensuite été mesurée de façon neurologique et a admis un comportement général et profondément humain.

Daniel Kahneman pourrait dire les choses très simplement: jamais les propriétaires n'accepteraient de baisser des loyers qu'ils gagnent déjà, qu'il y ait ou non une demande officielle émanant de l'Élysée. Tant du côté de Richard Thaler, avec l'irrationalité des individus, que du côté de Daniel Kahneman, avec l'aversion à la perte, la baisse des loyers conditionnée par la suppression des APL n'est qu'un doux rêve. Et ce sont deux prix Nobel qui l'expliquent.

Et comment font les autres?

 

L'histoire le montre très bien. En 2010, le Premier ministre Britannique, David Cameron, avait imposé une réduction des aides au logement, surfant sur les études de corrélation entre subventions et loyers. Résultat? Les loyers n'ont absolument pas diminué et le nombre de bénéficiaires de minima sociaux a augmenté, du fait de la hausse des prix de l'immobilier.

Il faut, à l'inverse, suivre l'exemple de l'Allemagne, le modèle tant vanté par les représentants politiques. Outre-Rhin, le gouvernement ne consacre que 0,55% du PIB pour les aides au logement, contre 0,8% en France, mais les loyers sont plafonnés et encadrés. Ils appliquent ici le fameux «paternalisme libertaire»: laissons le marché tranquille, laissons agir comme ils l'entendent les individus, mais indiquons leur quand même le meilleur chemin à suivre.

Peut-être que Macron ferait bien de s'en inspirer...

 

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (26 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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