Culture

«Tous les rêves du monde», une vie à s'inventer face aux défis de l'identité

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.10.2017 à 16 h 55

Laurence Ferreira Barbosa magnifie son héroïne tout en accompagnant son parcours en banlieue parisienne et au Portugal, chemin escarpé où la jeune fille s'invente.

«Tous les rêves du monde»

«Tous les rêves du monde»

D’abord, on chante. On mange et on boit. Bientôt on part en voyage, au soleil. Plus tard, on tombera amoureux/se. On se disputera, se cachera, s’enfuira. Les rêves dont parle le titre, ce sont les énergies pour avancer, les ressources pour s’inventer.

Elle s’appelle Pamela. Elle va avoir 18 ans, elle habite avec ses parents en banlieue parisienne. Elle vient de rater le bac. Ses cheveux sont chatains, puis blonds, son corps et son visage bien en chair. Les étés, elle les passe à la campagne, au Portugal, là d’où viennent ses parents. Elle fait du patin à glace. Elle est…

Elle est qui? Elle est quoi? On ne sait pas, elle non plus. Voilà le film.


Et c’est la plus belle, la plus émouvante des aventures. Une exploration menée pas à pas, aux côtés d’une jeune fille qui devient elle-même.

Attachante, pas spécialement séduisante d'abord, agaçante parfois, courageuse et puis renfermée, maladroite, elle se fraie un chemin, entre famille aimante/envahissante, garçon à qui elle plait mais elle n’est pas sure, meilleure-copine avec qui se fâcher-se réconcilier.

Beauté généreuse

C’est l’histoire d’une personne, donc. Et cette personne est d’autant plus merveilleuse que d’emblée rien ne la distinguait spécialement des autres, les autres filles du lycée, les habitantes de la cité, les membres de l’association où se retrouvent les Portugais et leurs enfants dans ce coin de métropole française lui-même sans signe très particulier.

Là, exactement, se joue la beauté généreuse du film: dans la capacité à déployer peu à peu tout ce qui rend infiniment précieux, digne d’estime, d’affection, d’admiration, de séduction, qui n’était a priori marqué d’aucun signe exceptionnel.

Soit, sans doute, une idée du rapport aux autres, mais aussi une idée du cinéma, de sa puissance de reconnaissance de l’humain. Lorsqu’on l’écrit, c’est lourdaud, tant pis. Lorsqu’on le voit et l’éprouve, c’est magique et simple. Tant mieux.

L’expérience de spectateur est d’autant plus heureuse que, plan après plan, séquence après séquence, situation après situation, chacun aime un peu plus Pamela, la trouve un peu plus belle et intéressante. Son évolution, sa construction, sont aussi celles de qui regarde ce que filme si bien Laurence Ferreira Barbosa.

État de grâce

Elle retrouve un état de grâce qu’on ne lui avait pas connu depuis son premier film –celui qui révéla Valeria Bruni Tedeschi il y a plus de vingt ans!–, dont le titre, Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel, pourrait convenir aussi à ce sixième long métrage.

La cinéaste paraît inventer son film, dans une complicité à la fois attentive et étonnée avec la jeune interprète. Tous les rêves du monde est une fresque immense composée avec des riens, les faits et objets du quotidien. Il est, à l'unisson du parcours de Pamela, cette aventure de montrer et de raconter.

Si Tous le rêves du monde était «seulement» ce qu’on vient d’évoquer, ce sera déjà admirable. Mais avec Pamela, c’est du même élan tout un ensemble de questions qui se posent –ou plutôt la même question, mais formulée simultanément à plusieurs échelles.

Appelons ça (hélas!) l’identité.

Le défi identitaire

Le film raconte comment une jeune fille se construit comme individu avec et contre ce qui est supposé la définir –ses origines, son environnement, son âge, son niveau scolaire... Mais chemin faisant, le film met en jeu tout autant des définitions plus vastes, dont celle, désormais si active, de la communauté.

Pamela et ses parents, qui savent ce qui est bon pour elle.

«Française d’origine portugaise», ça veut dire quoi? La question vaudrait aussi pour «Français d’origine maghrébine», pour «Français d’origine chinoise», et bien sûr «Français d’origine» tout court. Mais avec cette singularité d’une présence non conflictuelle des immigrés et descendants d’immigrés portugais associée à un attachement très fort au pays d’origine.

Cette configuration permet à la cinéaste, sans cesser de raconter son histoire au plus près de son héroïne –Pamela est, au plein sens du mot, une héroïne– de rendre sensible la réalité et les limites, voire les dangers, de ce qui prétend caractériser les personnes.

Dans la campagne portugaise chargée d’archaïsme et d’affects comme dans les labyrinthes d’une modernité urbaine instable ou au gré des codes générationnels, se recomposent sans cesse des attachements réversibles, qui sont à la fois des ressources pour avancer et de possibles carcans.

Au-delà de son cas individuel, la belle aventure de Pamela est aussi l’exploration vive, incarnée, de l’urgent et difficile et très actuel défi d’avoir à s’inventer comme personne, avec et parmi les autres. Ni seul ni réduit à quelque «appartenance» que ce soit.  

Tous les rêves du monde

de Laurence Ferreira Barbosa,

avec Pamela Ramos, Rosa Da Costa, Antonio Lima, Mélanie Pereira, Alexandre Prince.

Durée: 1h48.

Sortie le 18 octobre 2017

Séances

             

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (490 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte