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#Balancetonporc: arrêtons de demander aux femmes de dévoiler le nom de leur harceleur

Léa Marie, mis à jour le 19.10.2017 à 16 h 55

Depuis l'explosion du hashtag #balancetonporc, de nombreux twittos font pression (avec plus ou moins de bienveillance) sur les victimes pour qu'elles dévoilent le nom de leur agresseur. Un piège dans lequel il ne faut pas tomber. 

«Pourquoi vous ne balancez pas les noms de vos agresseurs ?». La question revient sans cesse sous les tweets du hashtag #balancetonporc. Pour de nombreux internautes - principalement des hommes - dénoncer les agissements de harceleurs sans dévoiler leurs noms rendrait la démarche vaine, et laisserait planer le doute quant à la véracité des témoignages. Une accusation aussi dangereuse qu’injustifiée, pour de nombreuses féministes, qui luttent contre cette incitation à la délation nominative. 

 

 

Il est vrai que le nom du hashtag prête à confusion. Le verbe «balancer» ne signifie-t-il pas, en langage populaire, dénoncer une personne (à la police, initialement, puis à toute autorité et personne concernée par le délit en question) et ce, en révélant forcément son identité ? 

Ce n’est en réalité pas le but de #balancetonporc, explique Sandra Muller, la journaliste à l’origine du hashtag. «Je n’appelle pas à la délation mais à la dénonciation.», comme elle l'a expliqué à La Parisienne. Pourtant, lorsque la fondatrice et directrice de la rédaction de «La lettre de l’audiovisuel» a ouvert le bal, le 14 octobre dernier, elle n’a pas hésité à citer un nom. Depuis, ce tweet qui devait servir d’exemple a été partagé plus 2700 fois.

 

 

Parmi les près de 200 000 tweets du hashtag #balancetonporc, ceux qui mentionnent le nom de leur agresseur où qui le décrivent de manière explicite (ex : «l’ancien directeur de») sont toutefois minoritaires. D’abord, parce que la plupart des faits relayés concernent des hommes de l’entourage de la victime ou des anonymes - professeurs, collègues, personnes croisées dans le métro etc - qui ne bénéficient d’aucune notoriété. Ensuite, car la dénonciation nominative place auteures et auteurs des tweets dans une situation problématique. Elle les expose, en premier lieu, à des représailles de la part de la personne visée, qu’elle soit connue ou non. Ces dernières peuvent prendre la forme d’un règlement de compte: remise en cause de la parole de la victime, menaces, répercussions concrètes sur sa carrière et sa vie privée, ou encore agressions verbales et physiques; mais aussi, et surtout, elles peuvent déboucher sur des poursuites judiciaires, notamment pour diffamation. Dans tous les cas, le résultat va à l’encontre du but recherché en plaçant une fois encore les victimes dans une situation de vulnérabilité.

L'universalité des témoignages

Certes, la divulgation massive de l’identité des agresseurs pourrait rendre encore plus efficace la lutte contre ce sexisme endémique. Elle permettrait, comme le soulignent certaines et certains sur Twitter, que «la peur change de camp». Au risque également de transformer Twitter en jury populaire incontrôlable et incontrôlé, au sein duquel chaque utilisateur pourrait se livrer à un grand déballage. Le tout, dans un brouhaha qui relèguerait les témoignages de milliers de femmes au second plan. Comme le souligne Marylin Maeso, doctorante et enseignante de philosophie à La Sorbonne, «le but n'est pas de livrer des hommes à la vindicte populaire, ni de faire dans la délation, mais de rendre visible un problème grave». On vous laisse dérouler son fil explicatif sur Twitter.

La force de l’usage de l’anonymat, explique-t-elle, réside précisément sur le concept d’universalité de ces témoignages. Il s’agit davantage de démontrer l’étendue du phénomène, qui touche tous les milieux et toutes les catégories sociales, plutôt que de le réduire à une affaire personnelle visant un auteur identifié.

Les sommations à citer des noms apparaissent comme une injonction de plus pesant sur les victimes d’agressions sexuelles ou de harcèlement. S'il faut louer le courage de celles qui dévoilent l’identité de leur agresseur, il faut en revanche cesser d’exiger des autres qu’elles fassent de même. 

 

Léa Marie
Léa Marie (8 articles)
Journaliste
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