France

Pour Macron, la grande réforme de l'entreprise est encore à venir

Eric Le Boucher, mis à jour le 16.10.2017 à 15 h 20

Lors de son intervention ce dimanche soir sur TF1, le président a laissé entendre qu'il allait redéfinir ce qu'était une entreprise pour reconnaître davantage l'apport des salariés. Ce, près de soixante ans après que De Gaulle a mis en place la participation.

PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

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Pas d’annonce lors de l’interview télévisée du président Macron sur TF1, sauf une, mais de taille. Après la flexibilité (loi travail), la sécurité (refonte de la formation permanente et l’apprentissage), un troisième acte social viendra en 2018: une réforme de l’intéressement  et de la participation et, surtout, une redéfinition de l’entreprise, celle-ci ne serait plus seulement une association d’actionnaires mais verrait son but élargi aux intérêts des partenaires dont les salariés. 

L’annonce est de taille d’abord politiquement. Emmanuel Macron chausse décidément les bottes du général de Gaulle. D’un de Gaulle progressiste qui refusait autant le communisme que le libéralisme (l’URSS et les États-Unis) et, voulait concilier les intérêts des employés et ceux de leur entreprise. Le fondateur de la Ve République savait que la participation est une idée qui remonte à loin dans l’histoire sociale française, on la trouve dès 1830 chez Saint-Simon et Fourrier et la liste est longue ensuite des défenseurs et des détracteurs.

Le Général n’est pas socialiste, pas du tout, mais il est humaniste et chrétien, la participation est présente aussi chez les réformateurs catholiques. Jean-Marcel Jeanneney, son ministre, écrira: «Tout au long des discours et écrits du général de Gaulle, féru d'histoire et de culture humaniste, on retrouve une obsédante préoccupation de justice sociale en même temps qu'un constant souci d'efficacité économique.»

Notez le «en même temps»

Un «ordre social nouveau»

 

Président, Charles de Gaulle met en place, en 1959, par ordonnance (!),  une loi qui distribue une partie des résultats des entreprises aux salariés. Cette «participation» est encore facultative. En 1967, il la généralise pour les entreprises de moins de 50 salariés:

«Les travailleurs français participent d'une manière organique et en vertu de la loi, aux progrès de l'expansion dès lors que ceux-ci se traduisent en bénéfices ou en enrichissements.»

De Gaulle veut avancer vers «un ordre social nouveau» malgré les oppositions du patronat, des syndicats et d’une grande partie de ses ministres dont George Pompidou. La participation en représente à ses yeux la clé: elle est «la règle et le ressort d'une France renouvelée».

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En réalité, la participation ne fait qu’améliorer le revenu des salariés, elle ne leur donne aucun moyen de co-gestion. Mai 68 viendra écraser ce «renouveau», la rue veut la révolution, la participation est «un piège à cons». Le général de Gaulle perdra le référendum de 1969 et sa tentative de renouveau sera oubliée. Mais la participation subsistera. Aujourd’hui, 5 millions de salariés la touchent. Il est étonnant de voir combien Emmanuel Macron épouse les idées de ce de Gaulle ni gauche ni droite, réformiste et «transformiste» comme il dirait.

Rétablir l'harmonie?

 

Ira-t-il plus loin que son inspirateur? Le troisième acte social d’Emmanuel Macron dépassera-t-il cette participation-revenu pour ouvrir une porte juridique vers un début de commencement de co-gestion? C’est ce que laisse, peut-être, entendre «la loi entreprise» dont il a parlé sur TF1. Le sujet est central: l’entreprise a une définition juridique multiple mais qui ne dit nulle part qu’elle est une association qui intègre les salariés comme partie prenante aux côté des actionnaires et des dirigeants. Le moment est-il venu et sous quelle forme?

 Au sein des syndicats, la CFDT pousse depuis toujours dans cette voie. Ce serait pour Macron une occasion de ramener Laurent berger son secrétaire général à ses côtés après la déception de ce dernier sur les ordonnances Travail. Au sein du patronat, l’opposition sera forte, comme sous de Gaulle. Seule une minorité, dont Antoine Frérot, PDG de Véolia, et président de l’Institut de l’Entreprise, estime que «c’est le moment historique pour réécrire la définition juridique de l’entreprise»:

«Il est temps de réconcilier les Français avec l’entreprise en montrant qu’elles ne servent pas seulement des intérêts particuliers, ceux des actionnaires, mais ceux des salariés et de tous les Français. Il faut l’inscrire dans la loi», nous explique-t-il.

Et Antoine Frérot de plaider aussi pour l’entrée de représentants des salariés aux conseils d’administration. Il pense que c’est le bon moyen pour rétablir «une harmonie» dans les entreprises, au bénéfice de tous.

La révolution impossible?

 

Cette transformation mettrait fin à la très forte dérive du «capitalisme actionnarial» depuis trente ans. Sous Reagan-Thatcher, les actionnaires ont repris le pouvoir sur les dirigeants, fin de l’ère dite managériale, à qui ils n’assignent désormais plus qu’une seule mission: valoriser leur patrimoine. Ce capitalisme domine aujourd’hui mondialement les grands groupes et des fonds se sont même spécialisés pour attaquer les récalcitrants afin que leur gestion soit toujours axée sur la valeur boursière et les dividendes.

Jusqu’où ira Emmanuel Macron? Dans quelle mesure une transformation du capitalisme est possible dans un seul pays, sans contre-effets négatifs? Peut-il agir avec Angela Merkel sur le sujet? Bref, réussira-t-il là où de Gaulle a échoué?

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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