Double X

Ok messieurs, c'est «mieux qu'avant», mais vous avez encore des gros efforts à faire

Titiou Lecoq, mis à jour le 16.10.2017 à 9 h 45

Oui, c'est vrai, la situation des femmes dans la société, et dans le ménage, s'est améliorée. Mais il ne faut pas s'en satisfaire.

Opération médiatique visant à promouvoir une nouvelle image de la femme et de l'homme dans leur rapport avec les tâches ménagères,  à Paris, le 8 mai 2004. AFP PHOTO DANIEL JANIN

Opération médiatique visant à promouvoir une nouvelle image de la femme et de l'homme dans leur rapport avec les tâches ménagères, à Paris, le 8 mai 2004. AFP PHOTO DANIEL JANIN

Depuis que j’ai commencé la promo de mon livre [Libérées, chez Fayard, ndlr], il y a une question que j’entends souvent, une remarque vaguement interrogative: «Pour les femmes, ça va mieux qu’avant, non?». En général, je fais des réponses courtes, format oblige, mais la question est importante et mérite un vrai développement.

 

Un sujet subalterne 

En terme de ménage, ça ne va pas mieux qu’avant non. Les femmes ont toujours la charge des maisons et de leurs habitants. On sait que grosso modo elles font deux tiers des tâches ménagères, mais ces chiffres ne tiennent pas compte de la fameuse charge mentale, le fait d’avoir en permanence dans un coin de la tête l’organisation de la vie familiale, d’avoir l’esprit saturé de préoccupations liées au bien-être des autres (et pas au sien). Mais quand on m’oppose l’argument du «ça va mieux qu’avant» on me rappelle évidemment les avancées des droits des femmes. C’est vrai que la lutte pour l’égalité se mène de façon ordonnée. On a d’abord lutté pour obtenir des droits légaux, désormais on s’intéresse au quotidien de nos vies. Mais en arrière-fond, il y a cette idée que le ménage est un sujet subalterne et que se taper les tâches ménagères, c’est pas le bout du monde. Il y avait des causes nobles, le droit de vote, le droit à l’IVG mais franchement, militer pour une répartition égalitaire des tâches ménagères, ça ne fait pas rêver. Or c’est précisément pour ça que la maison est un des grands lieux de perpétuation des inégalités. Parce qu’on n’y prête pas l’attention qu’elle mérite. Et cela révèle aussi une tautologie: le ménage est un sujet subalterne parce que c’est un sujet féminin, et c’est une corvée de femmes parce que c’est subalterne. Les féministes de la deuxième vague l’avaient déjà très bien analysé. On a beaucoup glosé sur les soutiens gorges qu’elles n’ont en réalité jamais brûlés. Pourtant, l’un des magazines de l’époque ne s’appelait pas le soutien-gorge brûle mais Le torchon brûle. 

Par rapport au 19ème siècle quand même… 

Oui, certes. Mais ça dépend de qu’on appelle «avant». On a souvent une vision de l’histoire qui partirait d’un état d’inégalité totale et irait inéluctablement vers l’égalité. En réalité, l’histoire est plus complexe que ce schéma. Par exemple, «avant», il n’y avait pas la même pression sur les mères de jeunes enfants. D’abord parce que l’enfance n’était pas sacrée comme elle l’est maintenant, et aussi parce que la psychologisation de la société tend à faire des mères les responsables de tout ce qui ne tourne pas rond dans la tête des enfants. Et puis, avec le droit à la contraception, avec cette possibilité de choisir si et quand on veut un enfant, on s’est retrouvé à payer une lourde contrepartie. Si on décide d’avoir un enfant, le discours ambiant nous dit qu’on doit se sacrifier pour lui (discours renforcé évidemment par la susdite psychologisation). L’idée de «c’est mieux qu’avant», et «ça va vers un toujours meilleur» est donc à nuancer. Les problématiques ne sont pas toujours les mêmes. Autre exemple, dans les années 80 en France, les femmes occupaient des emplois plus diversifiés. Maintenant, on les retrouve essentiellement dans les professions liées au soin, au care, à l’attention aux autres, au social. C’est un marqueur qui est en train de se renforcer et non pas de s’atténuer. Si on n’y prête pas attention, l’évolution des sociétés ne se fait pas «naturellement» vers l’égalité. Pour cela, il y faut de la vigilance et des luttes. 

Moins pire n’est pas égalité 

Enfin, la remarque est piégeuse pour une autre raison. Elle consiste à pratiquer une comparaison intra-sexe. On compare la situation des femmes françaises maintenant avec soit les femmes «avant» soit les femmes vivant dans des pays plus oppressifs. Ce serait parfait si on cherchait l’égalité entre les femmes. Mais le but des femmes en France c’est d’obtenir l’égalité avec les hommes en France maintenant. Il se trouve que c’est exactement ce biais de raisonnement que pratiquent beaucoup de couples. Ils savent qu’ils ne sont pas à égalité dans la répartition des tâches domestiques, mais ils considèrent leur propre inégalité supportable parce que les femmes comparent avec ce que faisaient leurs mères ou ce que font leurs amies, et les hommes comparent ce qu’ils font avec ce que faisaient leurs pères ou ce que font leurs amis. Or pour atteindre l’égalité entre les sexes, il faut pratiquer des comparaisons inter-sexes. Pour savoir si votre répartition domestique est égale, inutile de comparer avec les voisins, il suffit de mesurer combien fait votre conjoint·e. 

Ce que les féministes ont réalisé en, grosso modo, un siècle est extraordinaire. Mais il ne faut pas voir ces luttes comme ayant atteint leur point d’aboutissement et ce qui se passe à l’heure actuelle comme un simple ricochet, voire une dégénérescence des glorieux combats précédents. Le mouvement qui a été entâmé se poursuit. Le droit de vote n’était pas un aboutissement mais une étape dans la revendication pour l’égale possibilité pour chaque individu de s’épanouir. Ce qui a été obtenu n’est pas une raison pour s’en contenter (même si sur nombre de points c’est mieux «qu’avant») mais au contraire une motivation pour se dire que le changement est possible et qu’il doit se poursuivre – y compris devant un panier de linge sale.  

Titiou Lecoq
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