Culture

«L’Assemblée», Nuit debout à ciel ouvert

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.10.2017 à 16 h 57

Tourné pendant le grand mouvement politique du printemps 2016, le documentaire de Mariana Otero raconte au plus près des participants la quête de nouvelles manières de débattre et de décider.

Ils sont une quinzaine, assis à même le sol. Il pleut. Ils sont épuisés, et conscients d’être proches d’une impasse. Depuis plus de deux mois, ils font partie des plus actifs participants à Nuit debout, ce mouvement qui, sur la Place de la République à Paris, s’est constitué en réaction à la réforme du droit du travail connue alors sous le nom de «loi El Khomri». C’est un des plus beaux moments du film de Mariana Otero.


Sans surprise pour qui connaît le travail de la cinéaste d’Entre nos mains et de À ciel ouvert elle s’est dès le début intéressée à ce mouvement, et s’y est intéressée en cinéaste.

Inventant au débotté les moyens d’un tournage, elle a accompagné depuis le début d'avril 2016 le déroulement du mouvement, avec une évidente sympathie pour ses buts et pour ceux qui y participent. Mais le film qui en résulte n’est pas la chronique engagée ou militante d’un moment politique très spécifique –ou en tout cas pas seulement, et de loin.

À partir de ce qu’elle voit et entend, ressent et comprend Place de la République, Mariana Otero s’attache à rendre sensible une réflexion politique au sens à la fois le plus élevé et le plus vaste du terme.

Cette réflexion concerne tous ceux, infiniment plus nombreux que les participants et sympathisants de Nuit debout, qui s’interrogent sur les formes possibles de la vie politique aujourd’hui et de demain.

Tentatives de formes nouvelles de prises de décision.

Tous ceux qui, rejetant les schémas traditionnels de pouvoir, éprouvent le besoin de réinventer les modes de circulation des idées, les articulations du singulier et du collectif, les dispositifs de prises de décision alternatives au dirigisme centralisé, au technocratisme opaque et à la main invisible mais très intéressée et inégalitaire du marché.  

La présidentielle de 2017 ont montré qu’il s’agit, avec des réponses infiniment variées voire contradictoires –de l’abstention militante à un certain vote Front national et d’En marche à la France insoumise– de l’immense majorité de la société française actuelle.

Ni Nuit debout ni L’Assemblée ne détiennent les réponses, bien sûr. Mais ce qui s’est joué jour après jour, soir après soir, Place de la République au printemps 2016, a bien été un laboratoire de réflexions et de tentatives d’invention de nouvelles formes d’expression et de décision –certaines inspirées notamment de l’expérience du mouvement des places espagnol, qu’avait déjà documenté Vers Madrid de Sylvain George.

Et le film montre aussi bien les limites, les errements, les contradictions de cette recherche que la joie de débattre et de réfléchir et l’énergie mise à la mettre en œuvre par les «commissions» (les groupes de réflexion dédiés) comme par l’assemblée dite «générale» qui se tenait chaque début de soirée.

Un film collectif

 

Ainsi la scène évoquée au début, son attention aux visages, aux gestes, aux silences, marque-t-elle par sa sensibilité, affective et politique. Il incite, au-delà de ce qu'ont effectivement fait ceux qui se trouvaient Place de la République, à «mettre en œuvre une pratique politique qui sorte de l’alternative entre l’intégration au système représentatif et la simple dénonciation de son illusion au profit des luttes réelles», comme l'écrit Jacques Rancière dans l'ouvrage le plus lucide qu'aient inspiré les mouvements protestataires récents, En quel temps vivons-nous? (La Fabrique éditions).

Le film est donc aux antipodes des rhétoriques militantes. Focalisant son attention justement sur la rhétorique, au bon sens du mot, sur les manières de s’adresser aux autres, il se défie de ses propres effets de manche et possibles prises de pouvoir sur ses spectateurs.

Malgré l’empathie pour les participants, a fortiori confrontés à une violence policière croissante et volontairement disproportionnée, la lucidité du travail de la cinéaste consiste à trouver aussi les manières de filmer qui accompagnent ce processus dont il ne masque ni les illusions, ni le poids des schémas et des incantations «révolutionnaires», tout aussi archaïques que les formes de domination qu’ils entendent combattre.

Ce travail porte sur le passage du temps, le langage corporel, l’évolution des gestes, des mots, de la manière de formuler les idées. Elle repose surtout sur le parti-pris de ne pas isoler des «figures», de ne pas construire des personnages, repères ou guides, procédé si commun aussi dans le documentaire.

Enquête et réflexion sur un mouvement collectif réfléchissant à de possible formes nouvelles de collectif, L’Assemblée est lui-même un film collectif, dont la forme interroge également la «démocratie représentative» de la narration audiovisuelle, et en explore les alternatives.

Il le fait avec, pourrait-on dire, davantage de succès que Nuit debout elle-même. Mais c’est qu’il est plus facile de produire des formes renouvelées de démocratie dans un film que dans l’exercice de la vie collective.

C'est encore plus vrai sur une longue durée, à laquelle le cinéma n’est pas confronté, surtout si, face au collectif pris en charge par le film, un regard singulier, celui d'une cinéaste, compose et décide. C’est aussi ce qu’aide à percevoir L’Assemblée.

L'Assemblée

de Mariana Otero

Durée: 1h39.

Sortie le 18 octobre 2017

Séances

 

    

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (491 articles)
Critique de cinéma
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