Histoire

Benjamin Stora, l'incontournable «monsieur Algérie», historien engagé

Ariane Bonzon, mis à jour le 25.10.2017 à 10 h 49

Après l'engagement politique intense de sa jeunesse, Benjamin Stora a travaillé à une meilleure connaissance et compréhension de l'épisode douloureux de la guerre d'Algérie. Un travail d'historien, innovateur et parfois critiqué, qu'il a tenu à sortir des sphères académiques.

Benjamin Stora en 2010 I BERTRAND LANGLOIS / AFP

Benjamin Stora en 2010 I BERTRAND LANGLOIS / AFP

Cet article est le deuxième volet d'un portrait en trois parties de l'historien Benjamin Stora. À lire: Constantine, Sartrouville, Nanterre… Benjamin Stora, une jeunesse française

Tous ses amis le disent: «Chez Benjamin, il y a un avant et un après la mort de sa fille». À la suite d’un long et douloureux rhabdomyosarcome, un cancer des muscles de la face, Cécile s’est éteinte en 1992 à l’âge de 12 ans. Peu avant que le diagnostic ait été posé, l’historien avait quitté les trotskistes où il avait milité pendant une quinzaine d’années. «J’avais intégré un groupe d’experts chez les socialistes. Ça a duré deux ans et puis il y a eu la maladie de ma fille et là, ça été fini», dit Benjamin Stora lequel, dans un premier temps, garde une carte au PS, puis s’en éloigne.

«J’étais un peu seul, ma compagne travaillait, nous avions besoin d’aide pour accompagner Cécile, j’ai suggéré à mes copains socialistes d’instituer une allocation pour les parents d’enfants victimes du cancer, résume-t-il. Mais ils n’ont pas bougé. Je me suis dit que si être au pouvoir ne permet même pas de faire construire une maison pour les parents d’enfants malades à l’hôpital de Villejuif, alors à quoi bon, je m'en fous!»

Sésames

À l’époque, Benjamin Stora a déjà posé une partie des fondements de son œuvre. D'abord en 1978, sa thèse, sous la direction de Charles Robert Ageron, porte sur Messali Hadj, le fondateur du très ancien Mouvement national algérien (MNA), rival du Front de libération nationale (FLN). Grâce aux recommandations de Pierre Lambert, leader trotskiste du groupe portant son nom, il a rencontré la fille de Messali qui lui a «fait cadeau des mémoires de son père»: 4.000 feuilles écrites à la main.

MESSAKU HADJ À NIORT EN 1952 I AFP

Premier à en avoir fait la critique dans un média grand public, l’historien Laurent Theis se souvient: «J’ai connu Benjamin Stora encore permanent trotskiste, et en cours de transformation en historien. Il a su trouver, pour des raisons intellectuelles, mais aussi affectives car Benjamin est un sentimental, un sujet original, puisque le couvercle, voire la déconsidération, étaient alors refermés sur Messali Hadj.»

Puis, le jeune thésard s’intéresse aux cheminements des révolutionnaires algériens. Le sésame lui est fourni par Mohammed Harbi, historien algérien et ancien leader du FLN.

«Harbi m’a énormément aidé pour les 600 biographies du dictionnaire de militants que j’ai rédigées entre 1978 et 85. Il était plus âgé que moi, et ce qu’il me racontait c’était du vécu, de l’intérieur.»

Échange de bons procédés car Stora ouvre à son camarade une autre boite de Pandore: «une partie des fiches de surveillance des indigènes [algériens] récoltés au centre d’Aix-en-Provence: c’est à Benjamin que je dois de les avoir eues en main», révèle à Slate.fr Mohammed Harbi (au centre ci-dessous, photo AFP).   

À partir de là, les deux hommes ne se quittent plus. «Harbi et Stora sont les deux références pour ce qui concerne l’histoire du mouvement national algérien, et également sur l’histoire de l’immigration algérienne pour Stora», selon la chercheuse Séverine Labat.

«Harbi a donné à Stora une certaine légitimité», précise le journaliste Gérard Grizbec. «On se plagiait réciproquement», s’amuse Mohammed Harbi. Dans Un silence religieux, la gauche et le djihadisme, le journaliste Jean Birnbaum explique que pendant près de trois décennies, jusqu’au milieu des années 1990, les Français marxisants qui soutenaient les nationalistes algériens ont minimisé la dimension religieuse du FLN.  

Or, Mohammed Harbi, qui fut un leader nationaliste, a tiré très tôt la sonnette d’alarme sur l’importance du religieux au sein du mouvement de libération algérien.

Et c’est bien la crainte que le religieux l’emporte sur la démocratie, qui a convaincu Élie, le père de Benjamin Stora, de quitter Constantine pour la France en 1962.

Menacé de mort

 

Trente ans plus tard, à partir de 1991, l’Algérie connait une nouvelle décennie noire avec de 60.000 à 100.000 morts. C’est alors que Benjamin Stora redécouvre Camus, «un écrivain qui m’apparaissait dépassé, trop tiède, pas à la hauteur de enjeux. Et puis je lis Le Premier Homme. Ma fille vient de mourir, il y a une guerre civile en Algérie. Je m’identifie complètement à Camus qui dit la complexité, la solitude, l’isolement et refuse la haine. Et je pleure.»

Il n’en a pas fini avec les tourments. En 1995, le voilà dans l’œil du cyclone. Crise cardiaque, quadruple pontage. Puis quelques mois plus tard, il reçoit des menaces à répétition: messages anonymes sur son répondeur, courriers avec des bouts de linceul, versets du Coran encore sur son répondeur.

«Les flics allaient chercher mon fils à l’école et dormaient chez nous. Et puis les services savaient-ils qu’un commando de tueurs avait reçu pour mission de m’assassiner? Je ne sais toujours pas.»

Sa grande visibilité médiatique le désignait, pense-t-il, pour tous ceux qui voulaient déstabiliser la France, et l’Algérie. Également visé,  Mohammed Harbi, l’ami, le collègue, le complice.

Sans doute le Groupe islamique armé (GIA) est-il derrière ces menaces, «sauf qu’avec la guerre souterraine qui oppose alors l’État et les islamistes, on n’était sûr de rien», rappelle Benjamin Stora. 

Il faut partir vite, et loin. Ce sera le Vietnam. Le Quai d’Orsay lui fournit ainsi qu’à son épouse et à son fils des «passeports de service». Quoiqu’il ne connaisse l’Asie qu’à travers la guerre d’Indochine, l’historien est parachuté à l’École française d’Asie et d’extrême Orient.

Avec cette capacité de dégager le suc de toute situation même difficile, Benjamin Stora, «très gros bûcheur» comme le qualifient plusieurs de ses amis, compare les Imaginaires de guerre en Algérie et au Vietnam. Après Hanoï, ce sera New York, puis Rabat: sept années loin de la France pour travailler, et se mettre à l’abri.

Guerre des mémoires

Très tôt, Benjamin Stora a pris la mesure du traumatisme qu'a causé la guerre d'Algérie dans la société française. En 1987, les Lettres d’amour d’un soldat de 20 ans, écrites par le chanteur Jacques Higelin lui avaient «ouvert les yeux» sur «tous ces personnages connus, Serge Lama, Eddy Mitchell, qui avaient fait la guerre d’Algérie mais n’en parlaient jamais».

Or, ni les appelés, ni les pieds noirs, ni les combattants pour l’indépendance de l’Algérie, ni les harkis, ni les membres de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) –et par extension leurs descendants– ne pensent la guerre d’Algérie de manière identique, les uns se sentant moins légitimes à parler que d’autres. Et au fil des années, c’est une véritable guerre des mémoires qui s’installe.

Un autre grand historien de l’Algérie, Guy Pervillé, en fait remonter le premier épisode à 1991. Dans un livre à paraître en 2018, il rappelle qu’à l’époque cinq historiens –dont Mohammed Harbi et Pierre Vidal-Naquet– ayant tous un passé de militants anticolonialistes reprochent à Benjamin Stora, qui en est le conseiller historique, l’auteur et la voix off, d’avoir confondu la mémoire et l’histoire dans un téléfilm, Les Années algériennes, diffusé sur Antenne 2. Le jeune historien se défend en arguant que cette série n’a pas pour objet la guerre d’Algérie mais les mémoires françaises qu’elle a enfantées.

À l’époque, Guy Pervillé qui vient de «découvrir l’importance de la mémoire à travers les analyses pionnières de Stora dans La Gangrène et l’oubli voit alors un malentendu» dans cette bronca de cinq contre un seul.

Oral contre écrits

 

Vingt-cinq ans plus tard, Benjamin Stora a prolongé et amplifié par plusieurs ouvrages ce travail sur le refoulement de la mémoire. Mais Guy Pervillé est devenu plus offensif et émet l’hypothèse que son collègue s’est «trop détourné de l’histoire académique, pour se fier plus à ses contacts personnels qu’à la recherche dans les archives. Comme notre maître commun, Charles-Robert Ageron, je crois que l’histoire est  fondé sur les sources écrites plus que sur la mémoire qui disparaît». Et Guy Pervillé de prendre comme exemple le rapatriement des pieds noirs:

«Contrairement à ce qu’a retenu la mémoire douloureuse des rapatriés, le rapatriement avait été pensé et préparé par l’administration française, il y a un énorme décalage entre les représentations et la réalité ».

Or, ce qui importe aussi à Benjamin Stora, c'est de mettre en lumière la façon dont ces mémoires coloniales d'hier façonnent et expliquent en partie notre scène politique d'aujourd'hui. En particulier à l'extrême droite, qui a fait de cet historien de gauche sa bête noire. 

«Sortir de la sphère académique»

 

Sans réfuter le titre d’«historien des mémoires», Benjamin Stora se revendique historien engagé. Dans les années 1970, quand les visiteurs de prison étaient professeurs plutôt qu’imams, il a «enseigné aux détenus trois heures par semaine».

Aujourd’hui, le modus operandi a changé, l’auditoire s’est élargi mais c’est bien lui et non son hologramme que l’on vient voir et écouter. Dans les conférences, séminaires, colloques à Paris et en Province, il semble incontournable quand il s’agit d’Algérie. Boulimique aussi: écriture de films, débats télévisés, émissions de radios, et même réalisation d’une bande dessinée…

«Oui, je veux parler et être entendu! Cela tient à mon héritage politique, confirme-t-il mi-sourire, mi-sérieux. Et puis, je ne fonctionne pas sur des a priori idéologiques. Je veux sortir de la sphère académique pour que tous les Français sachent la tragédie engendrée par cette histoire.» 

Il se désole que les universitaires se tiennent en retrait du débat public: «On est passé à la télé de Michel Foucault à Éric Zemmour.»

Gagner sa vie

 

Homme public, Benjamin Stora n’a cependant  jamais cessé d’enseigner à l'université depuis trente-cinq ans et a été nommé au poste fort convoité d’inspecteur général de l’Éducation nationale depuis 2013. Il a dirigé une vingtaine de thèses. «C’est par mon travail d’enseignant que j’ai gagné ma vie, touché un salaire», tient-il à rappeler. L'universitaire Jean-Loup Salzman raconte une anecdote illustrant tout à la fois la détermination et l’attachement de son ami à son métier de professeur. Cela se passe en 1995 à Paris 8.

«Benjamin monte l’escalier un peu plus difficilement qu’à l’habitude mais commence tout de même son cours, il se sent mal mais il veut le finir, quand soudain un de ses étudiants, un ancien médecin se lève brusquement, lui dit qu’il est en train de faire un infarctus, l’emmène illico au centre de cardiologie et lui sauve ainsi la vie.»    

Il s’en est fallu de peu que Stora meurt devant son tableau comme l’a fait un dénommé Jean-Baptiste Poquelin sur scène il y a trois siècles…

Touche à tout?

 

«Benjamin est goulu. Il touche à beaucoup de domaines, et je crains qu’il ne se disperse un peu parfois», commente paternellement et affectueusement Mohammed Harbi avec lequel il a coordonné, en 2004, une somme sur la guerre d’Algérie à laquelle historiens français et algériens ont contribué à parts égales. 

«Vous imaginez qu’un historien proche des thèses de l’Algérie française puisse être invité partout comme Stora et mener la  carrière universitaire qu’il a eue? Jamais!», s’exclame Thierry Rolando, président national du Cercle algérianiste, la plus importante association des Français d'Algérie, à droite, qui dénonce Stora comme «l’historien de la pensée unique».

 «Son  itinéraire personnel lui a permis, je pense, d'éviter le moralisme, de comprendre les différents points de vue sans renoncer au sien propre, et surtout de ne jamais s'avancer sans avoir établi et vérifié les faits jusque dans le détail», défend au contraire l’historien Laurent Theis.

«La grande force de Benjamin Stora, commente le philosophe Joël Roman qui fut son éditeur, c’est qu’il est respecté tout à la fois par les Algériens, par certains anciens pieds noirs, par les juifs venus d’Algérie et par les Franco-algériens issus de l’immigration. Voilà sa singularité

Ce n'est pas la seule. Alors que cette histoire mémorielle est devenue une véritable affaire d’État entre la France et l’Algérie, s'il en est un qui a l'oreille de l'Élysée, c'est bien Benjamin Stora. 

 

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (220 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte