Double XCulture

Peut-on encore parler musique avec Bertrand Cantat?

Nadia Daam et Eric Nahon, mis à jour le 16.10.2017 à 8 h 01

Le retour médiatique de Bertrand Cantat, en prélude à la sortie de son premier album sous son nom, a déclenché une violente polémique. Peut-on encore parler sereinement de musique à son propos? Faut-il distinguer l'artiste de l'homme et l'homme de l'œuvre? Deux de nos journalistes dialoguent.

En une des Inrockuptibles, Bertrand Cantat évoque dans une longue citation sa «reconstruction» musicale après une période où «émotionnellement, [il était] incapable de lire, d'écouter». En pages intérieures, l'ancien chanteur de Noir Désir raconte ses tentations passées de suicide au rédacteur en chef de l'hebdomadaire, Jean-Daniel Beauvallet, qui suit la carrière du groupe depuis plusieurs décennies: «Tout me semblait tellement dingue que ça paraissait la seule solution: vivre était insupportable après ce qui s'était passé.» Le musicien publie le 1er décembre Amor Fati, premier album sous son nom, sept ans après la séparation officielle de son ancien groupe et treize ans après sa condamnation à huit années de prison –il en a purgé la moitié– pour «meurtre commis en cas d'intention indirecte indéterminée» sur la personne de sa compagne, l'actrice Marie Trintignant, le 27 juillet 2003 à Vilnius (Lituanie).

Amorcé le 6 octobre par la diffusion sur France Inter d'un premier single, «L'Angleterre», ce retour médiatique a déclenché une salve de protestations. La secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa s'est insurgée sur Twitter: «Et au nom de quoi nous devons supporter la promo de celui qui a assassiné Marie Trintignant à coups de poings. Ne rien laisser passer.» L'ancienne ministre des Familles Laurence Rossignol a dénoncé «presque du négationnisme des violences faites aux femmes». Plusieurs personnalités du monde du cinéma, comme Emmanuel Devos, Marina Hands, Vanessa Paradis ou Mélanie Thierry, se sont indignées.

Pour éclairer ce sujet, nous avons demandé à deux collaborateurs de Slate de dialoguer: Nadia Daam, qui a consacré à la polémique une de ses chroniques matinales sur Europe 1, et Éric Nahon, qui avait publié en 2013 sur Slate un article consacré à Detroit, projet musical de Bertrand Cantat et du bassiste Pascal Humbert.

Éric Nahon: J’ai toujours beaucoup aimé la musique de Noir Désir… Tout petit déjà, «Aux sombres héros de l'amer» m’avait ému. «Tostaky» était un incontournable des soirées de mes quinze ans, même si j’aimais les musiques plus calmes. Mon album phare reste 666.667 club, un vrai cap pour moi (l’époque «Un jour en France» ou «L’homme pressé», nerveux, malins). Plus tard, devenu journaliste musical, j’ai tout réécouté avec attention. Je ne me suis jamais défini comme un fan, mais c’est un groupe que j’aime beaucoup.

Nadia Daam: J’avais quinze ans dans les années 1990, donc Noir Désir, c’était incontournable. J’ai écouté par pur panurgisme et en dilettante pendant quelques années, jusqu’à 666.667 club, qui est en effet leur meilleur album, et d’ailleurs le seul que je réécoute parfois. Après 2003, donc le meurtre de Marie Trintignant (il faut le répéter et ne pas faire d’ellipse en disant simplement «2003» ou «Vilnius»), j’ai tout simplement arrêté d’écouter. Ça m’était insupportable. Je me souviens des gens qui se pensaient follement spirituels en faisant des blagues sur Des visages, des figures/«défigure» et qui fouillaient dans les textes de Cantat pour trouver des mots prémonitoires. Je trouvais ça immonde. Pour moi, Cantat n’était plus un artiste, mais l’auteur d’un meurtre. Alors, quand il a commencé à revenir à pas de loups, avec un concert surprise ici, une collab’ par là, j’ai senti le truc venir. Il n'allait pas s’en arrêter là. On allait devoir en bouffer du Cantat et de «ses fêlures». Je ne me suis pas trompée.

Éric Nahon: Je continue d’aimer certains titres et s’ils passent, je les écoute avec plaisir. Pour moi, Noir Désir n’a jamais été uniquement Cantat. Quand j’écoute «Tostaky» ou «L’homme pressé», je pense à Serge Teyssot-Gay, dont j’admire profondément le travail et l’intégrité. Mais quand il s’agit d’expliquer le rock à ma fille de neuf ans, j’oublie de lui faire écouter Noir Désir… Pas envie qu’elle s’entiche de ce groupe. En 2010, quand j’ai appris que Bertrand Cantat était remonté sur scène avec Romain Humeau et Eiffel, je me suis dit «Déjà?». J’ai été gêné. Professionnellement, j’ai continué à le suivre (et suivre Sergio), mais je n’ai pas eu envie d’écrire sur lui ou sur Detroit. J’ai plus eu envie d’expliquer qui était Pascal Humbert, l’autre membre de Detroit, et pourquoi il était logique que ces deux fassent de la musique ensemble.

Nadia Daam: Il y a quelques temps, j’ai arrêté de zapper quand ma playlist Spotify en random lançait un Noir Désir. Il m’arrive même d’écouter quelques titres, sans repenser immédiatement à Marie Trintignant. Mais de toute façon, la question n’est pas là. Personne ne dit qu’il faut foutre ses albums au feu et ne plus écouter sa musique. En revanche, je n’écouterai pas «Angleterre», ni tout ce qu’il fera après.

«Quand on donne son avis, on n’a plus le droit d’être gris»

Éric Nahon: Ce qu’il fait après ne peut évidemment pas se dissocier du meurtre commis. Mais en tant que journaliste, je me dois de l’écouter. Quand j’ai entendu que Cantat revenait en solo avec un single, je me suis dit «Allez, c’est reparti». Va-t-on pouvoir parler musique avec Cantat? Les commentaires et les tweets ont commencé à se déverser. J’ai eu le sentiment d’un flot de haine outrancier et d’un procès d’intention. D’ailleurs, les «défenseurs» de Cantat m’ont mis dans le même état: les arguments étaient nuls de tous les côtés.

Quand j’ai vu la une des Inrocks, je suis resté stupéfait. Je me suis dit que c’était osé. Je n’avais pas saisi, je pense, à quel point il est devenu un symbole des violences faites à toutes les femmes. Le premier truc que j’ai fait mercredi matin en sortant, c’est de les acheter et lire le (magnifique) papier de JD Beauvallet. Il n’évite rien, parle de musique, de création. Et je ne l’ai pas trouvé complaisant. Journalistiquement, ils ont eu raison de faire cet article et cette interview. Ils ont fait le job, même si on peut regretter que le mec continue de publier des disques. Le papier est glaçant, terrible et juste. C’est gris, et aujourd’hui quand on donne son avis, on n’a plus le droit d’être gris.

Après, la une… c’est un choix éditorial, qui sert à vendre, à faire parler. C’est réussi (on verra pour les ventes). Je comprends que de nombreuses personnes puissent se sentir bafouées et choquées… Au final, si je devais livrer un avis dépassionné: cette couverture est violente pour de nombreuses personnes. Elle ne choque pas, n’interpelle pas. Elle est juste violente pour les uns, provocatrice pour les autres. Ça n’est donc pas une bonne une. L’interview, elle, reste pertinente.

Nadia Daam: Je suis plus que choquée par la couv', le papier, la photo, les questions, les réponses. Je suis écœurée. Et il faut le dire clairement, les Inrocks nous prennent pour des cons. C’est le summum de la mauvaise foi de jouer les étonnés face aux réactions. Cette une a été fabriquée pour cela. Pour choquer, pour faire «subversif», pour faire comme s’ils étaient au-dessus de la mêlée, plus malins que nous, moins dans l’émotionnel et la réaction. Le but, c’est de vendre du papier. Point. De faire causer. Et ça a marché. C’est d’ailleurs emblématique de ce que sont devenus les Inrocks: pas structuré éditorialement et opportuniste.

C’est exactement la même chose que quand un magazine fait sa une avec un personnage «problématique» ou un titre putassier et fait semblant de tomber de sa chaise face aux réactions. Ca va de Tennis Magazine qui met en couverture une photo de fille quasi cul nul à Gala qui tisse des lauriers à Johnny Depp et fait d’Amber Heard un portrait dégueulasse car celle-ci se dit victime de violences conjugales On a alors droit aux mêmes réactions: «On peut plus rien dire», «police de la pensée», gnagnagna… La pauvreté des arguments...

Éric Nahon: La question n’est pas ce que l’on peut dire ou pas, mais comment le dire? Je te rejoins là-dessus. Les Inrocks ont fait le pari de parler musique avec lui. Je respecte cela, surtout qu’ils le font bien, journalistiquement parlant.

Nadia Daam: Tout est violent: la photo en une, la citation tire-larmes qui l’accompagne et l’interview. J’aurais probablement été moins dérangée s’il n’avait été que question de musique. Or ici, la musique est un alibi pour le faire causer de ses états d’âme. Franchement, on s’en fout de savoir s’il a du mal à dormir et s’il n’arrive plus à écouter Nick Cave. C’est d’une indécence totale de lui faire dire que c’est dur d’être seul face à lui-même. De l’appeler romantiquement «le fauve». Il est glamourisé. On parle de l’interview d’un meurtrier: c’est là le seul «choix éditorial», comme tu dis. On ne reparle pas musique. JD Beauvallet joue les confesseurs avec une fausse neutralité bienveillante et je ressens, à la lecture, le plaisir qu’il a pris à le faire. Ça me dégoûte.

Éric Nahon: Je ne l’ai pas vu comme ça, mais je comprends ta grille de lecture et ta sensibilité. Le sujet est casse-gueule. C’est pour moi un reportage sur la création d’un album fait par quelqu’un qui a commis l'irréparable. Je n’ai pas vu de complaisance. Mais une consoeur m’a fait remarquer qu’elle n’avait pas lu le nom de Marie Trintignant cité dans le papier. Maintenant qu’elle me l’a fait remarquer, ça me fait tiquer…

Tout comme le thème du single, même si celui-ci ne m'a pas déplu, me fait tiquer: «Mec… Descends un peu… Tu es qui pour nous parler des migrants et du Brexit aujourd’hui? Tu es mal placé pour nous faire la morale, je crois…» Sur le sujet,  je n’ai jamais aimé quand Cantat faisait la morale prêchi-prêcha, alors maintenant, ça ne va pas changer.

Nadia Daam: En effet, Cantat se place sur le terrain de la morale. Mais la légitimité, la cohérence, c’est essentiel! Le messager est tout aussi important que le message. En s’accaparant une question liée aux droits humains, il essaye de se normaliser. Là, aussi, il y a une stratégie. C’est même plutôt malin de sa part, parce qu’il était connu pour ça, pour la portée politique de ses chansons. C’est une façon de nous dire «Je suis le même qu’avant». Mais non, entre temps, il a tué une femme, avec ses poings.

«La société n’est pas la famille de la victime»

Éric Nahon: Notre travail de journaliste est de donner la parole à tous et à tous les points de vue qui ne sont pas contraires à la loi. On touche du doigt un truc de fou que l’on vit en ce moment: cette polarisation des avis, surtout quand ça concerne des artistes, des personnalités publiques. Ce côté «Tous éditorialistes» me rend dingue. On jette son avis en ligne en 140 signes... c’est compliqué.

J’avoue que j’ai été surpris par tes tweets à ce sujet. Je comprends quand tu dis «C’est NON». Mais pas quand tu remplace la légende de la couv'…

 

 

Nadia Daam: J’ai remplacé le texte sur la couv' parce que j’ai relu le rapport du médecin légiste. Tu savais que le choc subi par Marie Trintignant équivaut à la force d’une moto projetée à 200 km/h sur un mur? Les ellipses de Beauvallet dans son papier de 2013 («drame de Vilnius»...) occultaient déjà tout ça… Ça enterre les faits. J’ai voulu rééquilibrer. Le rapport du médecin légiste en dit plus que de Cantat que les questions sur la qualité de son sommeil.

Éric Nahon: Nous sommes censés faire partie d’une société qui, à défaut d’être bienveillante, se doit d’accorder à celui qui a purgé sa peine le droit de faire ce qu’il veut (et ce qu’il peut). À titre personnel, je comprends la réaction du père de la victime. À sa place, je ne pardonnerai jamais. Mais la société dans son ensemble n’est pas la famille de la victime, fût-elle une actrice de talent.

Nadia Daam: Tu raisonnes comme les gens qui m’accusent de vouloir le condamner à perpétuité, de nier la justice ou de lui refuser le droit de vivre. Mais qui a dit ça? Cantat n’est pas victime d’une injustice, c’est tout le contraire, il est réhabilité en permanence. Le simple fait qu’on ait cette conversation prouve qu’on l’a ramené à nous. Qu’il fait à nouveau partie de nos vies. Ce n’est donc pas exactement ce que j’appellerai une mise au ban de la société. Que je sache, personne ne lui jette des cailloux quand il circule. Il y a des gens qui achètent ses albums, qui vont à ses concerts, et c’est leur droit le plus strict. Mais le décrire comme un paria est factuellement faux.

Par ailleurs, tu as lu ce qui se dit encore sur Marie Trintignant? Droguée, alcoolo, hystérique, érotomane… et il a d’ailleurs contribué à ça avec ses déclarations lors du procès. C’est elle qui est salie tous les jours. Elle dont on juge la moralité, et dont certains se demandent si c’est une «bonne victime».

Ensuite, cet argument qui consiste à dire «Il a payé sa dette à la société» est inaudible. Ça veut dire quoi, «payer sa dette»? Il y a la justice: il a été jugé, il a fait de la prison. Soit. Mais la prison n’est pas là pour réparer quoique ce soit. Ce n’est pas une absolution. On n’en sort pas purifié de ses actes. Bien sûr, chacun a le droit de vivre sa vie après une condamnation (y compris pour des actes innommables). Mais de quelle vie on parle?

Il y a un truc qui m’interroge: pourquoi retourner à une carrière publique? Déjà, il y a mille manières de «refaire sa vie», mille métiers, qui n’impliquent pas de devenir un sujet médiatique. S’il a besoin de faire de la musique, qu’il en fasse! Mais le fait de faire des disques, d’en assurer la promo ensuite, de faire des séances photo… ça éclaire quelque chose sur le narcissisme du mec. Je le crois incapable de ne pas être dans la lumière. Il dit qu’il a du chagrin. Moi, quand j’ai du chagrin, je ferme ma gueule et je me terre. Je le trimballe pas partout avec moi en disant «Regardez comme je souffre». C’est de l’attention whorisme le plus basique.

«Une femme victime de violence est toujours sommée d’être une bonne victime»

Éric Nahon: À sa place, je ferais quoi? Je deviendrais plombier? Roadie? Non, je ne crois pas… Il s’en explique dans cette interview et convoque une citation de Nietzche qui donne son titre à son album, Amor Fati: «Accepte ton destin, vis avec.» Et franchement, personne n’a envie d’être à sa place. Je comprends que Cantat refasse de la musique… Que faire d’autre? Voilà où on en est aujourd’hui: faut-il accepter qu’un homme qui a tué une femme puisse à nouveau évoluer dans la sphère publique artistique? Personnellement, je me laisse la chance d’être ému par la musique ce mec, comme j’ai pu être ému par d’autres… Mais je ne pourrai jamais effacer de ma mémoire l’acte barbare qu’il a commis. C’est une évidence. Il ne redeviendra jamais ce mec qui se payait Messier pendant les Victoires de la Musique, c’est certain.

Nadia Daam: Personne ne dit qu’il faudrait passer tous les artistes, vivants ou morts, au scanner de la moralité. On sait que des écrivains, des chanteurs sont ou ont été des chiens, des ordures… Et surtout personne ne dit qu’il faut arrêter d’écouter Cantat, sa musique… De lire Céline ou de voir des films de Woody Allen. Cette rhétorique est épuisante. Parce qu’elle vise à caricaturer la démarche qui consiste à dire «Je suis heurtée quand on tend un micro à un meurtrier.» C’est jouer au plus malin que de dire à quelqu’un «Non, mais tu surréagis et tu confonds tout ».

Et c’est d’un snobisme dingue, parce qu’on ne se pose pas la question pour les ordures qui n’ont pas de création artistique. Personne ne dit «Guy Georges a tué et violé des femmes mais [insérer ici un truc cool qu’il aurait fait dans la vie]». S’il faut dissocier quelque chose, c’est éventuellement l’homme et son œuvre, davantage que l’homme et l’artiste. Je continue à regarder des films de Woody Allen, mais qu’on ne me mette pas sous le nez une interview dans laquelle il traiterait Mia Farrow ou son fils de menteurs. Je ne regarde plus les films de Polanski (parce que c’est devenu de la merde) mais il m’arrive d’en revoir de plus anciens. Mais, sérieusement, que l'académie des Césars ait songé un seul instant à le nommer président cette année, c’est bien la preuve qu’on passe notre temps à absoudre ces mecs. Et c’est une chose que l’on fait TOUT LE TEMPS, avec les violeurs, les tueurs, les harceleurs… On passe notre temps à les normaliser, à les insérer dans la société. Et ils chouinent et hurlent à la silenciation dès que quelqu’un suggère que peut-être, il faudrait se faire tout petit et la ramener un peu moins.

Denis Baupin qui veut porter plainte parce qu’il a mal vécu que Sandrine Rousseau parle de lui chez Ruquier, tu te rends compte? S’il se sent autorisé à faire ça, c’est précisément parce qu’on dissocie en permanence les hommes de leurs actes, on les déresponsabilise. Et à l’inverse, une femme victime de violence est toujours sommée de fournir des preuves, d’être une bonne victime (vaillante, mais pas trop chiante). Marie Trintignant est morte, et certains continuent à se demander si quand même, elle ne l’aurait pas cherché. C’est ça qu’on doit interroger. Pourquoi on passe tout aux hommes, et presque rien aux femmes. Alors franchement, c’est vraiment un problème de riche, ce truc de distinguer l’artiste de l’homme. Un luxe qu’on ne peut pas se payer.

Nadia Daam
Nadia Daam (197 articles)
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