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Ayn Rand, la romancière qui fascine les Américains mais que la France ignore

Stéphane Legrand, mis à jour le 16.10.2017 à 9 h 53

En écrivant «Atlas Shrugged», cette émigrée russe a fourni les héros de la mythologie capitaliste.

Ayn Rand. Phyllis Cerf, CC BY-NC-SA

Ayn Rand. Phyllis Cerf, CC BY-NC-SA

Il y a 60 ans, le 10 octobre 1957, sortait le roman souvent présenté comme le plus influent aux Etats-Unis, Atlas Shrugged - La grève en français. Son auteure : Ayn Rand, philosophe de l’objectivisme quasiment inconnue chez nous, malgré quelques articles dans la presse généraliste et un cycle d’émissions qui lui furent consacrées sur France Culture cet été. Spécialiste de Foucault, le philosophe et écrivain Stéphane Legrand lui consacre un livre, Ayn Rand, femme capital, publié aux Editions Nova. Un regard très français, engagé et parfois enragé, pour tenter de comprendre celle qui fascine les Américains, de l’aile conservatrice du Parti Républicain aux membres les plus progressistes de l’industrie hollywoodienne. Nous en publions ici quelques extraits.

 

«Deux romans sont susceptibles de changer la vie d’un adolescent de quatorze ans avide de lecture. Le Seigneur des anneaux et La Grève (Atlas Shrugged). L’un des deux est une fantaisie infantile qui engendre fréquemment chez ses lecteurs une obsession durable pour ses héros invraisemblables, conduisant à une vie adulte socialement inadaptée et émotionnellement atrophiée, qui les rend incapables d’affronter le monde réel. Dans l’autre, il y a des orques.» (John Rogers

Ayn Rand, le lecteur français en sera sans doute surpris, est vraisemblablement l’écrivain le plus célèbre et le plus influent de toute l’histoire de la culture américaine. Un sondage effectué en 1998 par la Modern Library, une importante maison d’édition, fait apparaître que les lecteurs ayant pris la peine d’y répondre classent ses deux principaux livres, Atlas Shrugged et The Foutainhead, comme les deux plus grands romans de langue anglaise écrits au XXe siècle. 

Hemingway et Faulkner sont invités à aller se rhabiller. Plus signifiatif encore, une enquête menée conjointement par la Bibliothèque du Congrès et le «Club du Livre-du-Mois» (étrange alliance mais qu’importe) trois ans plus tard, établit qu’ Atlas Shrugged est le second livre dont les Américains considèrent qu’il a eu le plus d’impact sur leur vie. On pourrait hausser les épaules devant cette infamante médaille d’argent; mais il faut préciser que le premier est la Bible, et qu’on est aux États-Unis. Rand, aussi athée que mégalomane, aurait quant à elle sans doute été outrée1

Cette auteure, qu’on a pu décrire d’une formule saisissante et synthétique comme «the ultimate gateway drug to life on the right» (l’ultime drogue de passage vers une vie de droite), n’a pas seulement suscité frissons romantiques et enthousiasmes acnéiques chez les étudiants marginaux avides de s’identifier à des surhommes solitaires, ou parmi les housewives des salons de lecture amatrices de chardonnay. Sa philosophie (car elle se voulait aussi philosophe, un peu comme Sartre se voulait écrivain) a exercé et continue à exercer une influence considérable sur tous les courants de la droite américaine la plus musclée – du courant libertarien à l’anarcho-capitalisme en passant par les ultra- conservateurs du Tea Party mais aussi auprès de nombreuses personnalités de premier plan du mouvement républicain. Elle fut le mentor du jeune Alan Greenspan, on a pu la considérer comme «la philosophe officielle de l’administration Reagan», et aujourd’hui encore de joyeux drilles tels que Paul Ryan ou Ted Cruz ne parviennent pas à l’évoquer sans étouffer de pieux sanglots. [...]

Un inspiration paradoxale de la pensée conservatrice américaine

L’œuvre d’Ayn Rand demeure pour la pensée conservatrice, surtout aux États-Unis, une inspiration aussi puissante que paradoxale. Elle la met à certains égards face à ses contra- dictions – notamment pour ce qui touche à l’attachement profond de cette droite aux valeurs qu’elle considère curieusement comme chrétiennes, que l’athéisme militant de Rand embarrasse. Mais elle a aussi contribué à donner forme, qu’on y voie une tension féconde ou un habile tour de passe-passe, à certains de ses dilemmes constitutifs. Comment obtenir l’approbation des foules au moyen d’une idéologie opposant l’individu solitaire et génial aux masses apeurées et abruties? Comment concilier un désir névrotique de contrôle sur les désirs, la pensée et le corps des populations (leurs options sexuelles ou leur droit à avorter par exemple) avec une philosophie de la responsabilité personnelle, de l’autonomie individuelle et du moindre gouvernement? Comment susciter l’enthousiasme quasi hypnotique des couches les plus précarisées pour un projet social dont la finalité est de les broyer? Par quelle mystfication métamorphoser le maintien du statu quo ou l’imposition de dynamiques rétrogrades en paradigme de l’innovation audacieuse et en monopole des «vrais projets d’avenir», cependant que toute tentation progressiste se verra requalifiée en nostalgie passéiste ou engraissage du Mammouth? Quelle mystérieuse alchimie permettra de transsubstantialiseer l’éthique de la lutte pour la survie en tant que way life et d’en tirer un paternalisme rassurant? 

Ayn Rand, sa pensée et son influence persistante représentent un engrenage essentiel dans la genèse de cet hybride moderne qu’est la pensée néoréactionnaire, mélange improbable de conservatisme exacerbé et d’ultralibéralisme. Il s’agit d’un mariage contre nature (car Dieu a décrété que l’Homme copulerait avec la Femme, pas Adam Smith avec Max Stirner2), et Ayn Rand a officié aux noces. 

On pourrait le résumer autrement. Elle est peut-être le principal artisan du rebranding contemporain d’un vieil artisanat jadis documenté par La Boétie: l’extorsion au peuple de sa soumission volontaire, adaptée aux contraintes modernes de la production en série, repensée sous un nouveau design et disponible dans toutes les couleurs (à condition que ce soit le blanc). 

Une dernière chose. Deux mots me paraissent essentiels dans la citation que j’ai précédemment donnée. «L’ultime drogue de passage...»: Rand est un intoxiquant chimique plutôt qu’une lecture sereine; elle n’attire pas par son argumentation mais par une certaine euphorie ineffable qu’elle induit, elle n’a pas pour e et de convaincre mais d’hypnotiser, elle ne séduit pas tant qu’elle n’entraîne à l’extase3 – «... vers une vie de droite»: l’effet Rand ne tient pas aux pensées qu’on développe ou aux opinions qu’on professe mais plutôt à un ethos qu’on adopte, un mode d’existence auquel on s’identifie, une manière d’être à soi-même et face aux autres, dans les plus subtils recoins de sa subjectivité. 

Et c’est cela que j’aimerais comprendre. [...]

 

«Tiens, ça ferait un bon sujet de roman.»

Depuis 1945, Ayn avait en tête d’écrire un jour, comme elle l’avait noté dans son journal, «un roman beaucoup plus social que The Fountainhead». L’un des traits les plus marquants de l’écriture romanesque de Rand est que ses actions se situent dans des univers dystopiques, comme on a pu le voir en évoquant We the Living, ou en analysant plus en détail The Fountainhead, et comme cela se confirmera lorsque nous relirons Atlas Shrugged. Cette dimension dystopique sert à matérialiser la catastrophe à laquelle aboutira inévitablement notre monde (l’Amérique) s’il continue à suivre la ligne de pente dans laquelle il est engagé. Heureusement, il existe dans ce royaume (où quelque chose est pourri) des solitaires géniaux qui font face au désastre en latence, et dont la fiction organise le triomphe pour nous indiquer la voie à suivre, si nous voulons restituer l’Amérique à son essence originelle et en accomplir toutes les potentialités. [...]

La couverture de l'édition originale d'Atlas Shrugged. DR.

On raconte qu’Ayn Rand aurait eu la première idée de ce qui allait devenir Atlas Shrugged lors d’une conversation téléphonique avec Isabel Paterson. Rand se plaignait de l’incompréhension des critiques quant au message profond de The Foutainhead, et Paterson émit l’hypothèse que la chose était peut-être due au véhicule littéraire de ces idées. Elle lui suggéra de présenter sa philosophie individualiste sous la forme d’un essai théorique, pour obvier à cette confusion. Rand fit valoir, comme on pouvait s’y attendre, que tout ce qu’elle avait à dire était clairement exposé dans son roman, et que si les lecteurs avaient besoin de plus de pédagogie, elle n’en avait cure, après tout elle n’était pas une altruiste! 

Comme Paterson insistait, la colère d’Ayn ne fit que monter, elle se mit à rager que les besoins des gens n’étaient pas son problème, qu’ils n’avaient qu’à se débrouiller par eux- mêmes au lieu de constamment demander à ce qu’on fasse le travail à leur place, et qu’est-ce qu’ils feraient s’il n’y avait pas, toujours, des êtres supérieurs pour leur donner la béquée, hein, comment ils se débrouilleraient si je me mettais en grève, ces minables, si tous les esprits créatifs du monde se mettaient en grève! Reprenant un semblant de calme, elle ajouta dans un murmure : «Tiens, ça ferait un bon sujet de roman.» Je ne crois pas l’anecdote mensongère, mais je ne pense pas qu’elle ait joué un rôle si crucial qu’on l’affirme habituellement. Tout d’abord, l’idée apparaissait déjà dans The Fountainhead, quoique sous la forme d’une question manifestement rhétorique: «Que se passerait-il dans le monde sans ceux qui font, pensent, travaillent, produisent?» Surtout le thème de la grève des hommes supérieurs était au cœur des montages psychologiques d’Ayn depuis très longtemps. N’était-ce pas ainsi qu’elle avait qualité la situation de son père lorsque ce dernier ne parvenait plus à trouver d’emploi à la hauteur de ses compétences dans la Russie bolchevique? Ce qu’elle affirmait de son amour de jeunesse, Lev Bekkerman, lorsqu’il s’enfonçait dans la médiocrité et le don juanisme de bas étage? Ou encore de son falot de mari, au moment où ce dernier ne trouvait plus de rôles à Hollywood? Le renversement fantasmatique de l’inactivité en une forme d’activité supérieure et de protestation contre l’état du monde est profondément ancré dans sa Weltanschauung, et Atlas Shrugged va lui donner une forme littéraire et mythologique. [...]

Derrière le motto «Who is John Galt?»

Atlas Shrugged est un ouvrage que l’on range en général dans le genre de la science-fiction – même si la question reste débattue. Il s’agit en tout cas d’une dystopie dont le postulat de départ est que le monde s’est obscurci sous l’influence délétère des «pillards» (looters) et des «parasites» (moochers). Les premiers ont subverti le gouvernement fédéral et détourné à leur profit la Constitution, pour s’engraisser sur le dos des honnêtes capitalistes en les taxant de manière éhontée et en saisissant leurs propriétés, sous prétexte de subvenir aux besoins de la masse des parasites, dont les prétendues nécessités vitales servent de caution morale à leurs menées déprédatrices. Le principe du collectivisme est donc attaqué sur deux fronts : celui de sa perversité morale, car il fonde le droit aux richesses produites (qu’il s’agisse de nourriture, de logement ou d’accès à la santé) sur la notion de besoin et non sur celle de mérite; celui de son cynisme foncier, car il est en fait la justification avancée par une bande de vulgaires «gangsters» pour satisfaire leur appétit de pouvoir. Une telle situation est bien sûr présentée comme mortifère, car elle entraîne progressivement la nation dans l’incurie et le chaos, par la décrépitude progressive des infrastructures technologiques, l’irrationalité dans la circulation des biens, l’appauvrissement généralisé et le frein mis au progrès dans la mesure où les authentiques créateurs, les forces productives du pays sont maintenus sous la tutelle des gangsters incompétents. Qui plus est ces «hommes de l’esprit» semblent mystérieusement disparaître l’un après l’autre de la surface de la Terre au l du roman. Mais il s’agit en fait d’une fuite concertée, d’une grève agressive, qu’orchestre dans le plus grand secret l’énigmatique John Galt. 

La première phrase du livre, «Who is John Galt?», devenue aux États-Unis un symbole et parfois un cri de rallie- ment, fonctionne tout au long de l’ouvrage comme un mantra dépressif. Car, en dépit de sa nature grammaticale, cette formule n’est pas vraiment une question, plutôt une exclamation fataliste. La phrase «Who is John Galt?», pour la quasi-totalité des protagonistes du roman, constitue ou bien une lamentation désabusée («Comment en sommes-nous arrivés là?»), ou bien une interrogation métaphysique («Avons-nous mérité de tomber si bas?»), un soupçon paranoïaque («Qui donc est derrière tout ça »), ou encore et surtout une sorte de soupir résigné («Qu’est-ce que nous pouvons y faire de toute façon?»). Il est signicatif que le héros du roman et son «premier moteur», celui qui a secrètement initié les événements principaux qu’il déploie, apparaisse tout d’abord comme un pur symbole, mieux: comme une simple fonction du langage, ambiguë de surcroît. [...] Il n’apparaîtra d’ailleurs en chair et en os que tardivement dans le roman, Rand se conten- tant entre temps de distiller sur son compte des informations lacunaires, de manière à l’élever au mythe. [...]

Rand écrira quelques années après la parution du livre que «le thème d’Atlas Shrugged est le rôle de l’esprit dans l’existence humaine». Il charrie également, comme on a pu l’entrevoir, nombre de thèmes subordonnés mais capitaux: une critique du rôle joué par l’État dans l’existence, une conception de la prépondérance de la science dans les activités humaines, ou encore une conception de ce en quoi consiste le plein accomplissement d’un être. Et les grandes lignes du récit permettent de coordonner et d’entrelacer ces thématiques, puisque c’est le retrait des hommes accomplis, ceux qui justement vivent de et par l’esprit, qui prive les hommes de l’accès aux bienfaits de la science et, en entraînant de ce fait le pays dans la ruine et la désolation, fait apparaître en pleine lumière le rôle pervers et l’effet désastreux d’un État hypertrophié. 

1 Je dois ces références à la biographie de Jennifer Burns, Goddess the Market. Ayn Rand and the American Right, Oxford University Press, 2009.  Retourner à l'article

2 — Qui peuvent être considérés, respectivement, comme lespères fondateurs de l'économie libérale moderne et de l'anarchisme philosophique. Retourner à l'article

3 — J'aurais volontiers écrit qu'elle est l'opium du peuple, mais je crois que la formule est prise. Retourner à l'article

Stéphane Legrand
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