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L'étonnante résilience commerciale de la Corée du Nord

Justin Hastings, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 19.10.2017 à 16 h 58

Les pénalités commerciales? Kim Jong un s'en fout!

En vente I Ed JONES / AFP

En vente I Ed JONES / AFP

Deux nouvelles séries de sanctions des Nations Unies ont été adoptées contre la Corée du Nord depuis le début du mois d'août, dont des restrictions ou des interdictions totales portant sur les exportations nord-coréennes de fer, de charbon, de plomb, de fruits de mer, de textiles et de main d'œuvre, ainsi que sur les importations de pétrole nord-coréen. On espère que ces mesures vont finir par mettre la Corée du Nord à genoux, ou du moins à la table des négociations.

C'est pur fantasme. Si la Corée du Nord va très probablement souffrir de ces sanctions, elles ne sauraient en aucun cas produire l'effondrement économique espéré, car l'économie nord-coréenne s’est depuis longtemps adaptée afin de résister –et même de prospérer– face à de telles difficultés.

Un royaume pas si ermite

 

Il serait bien sûr exagéré de suggérer à l’inverse que grâce à ces sanctions, la Corée du Nord est en plein essor –les problèmes de malnutrition y sont importants, surtout en dehors de Pyongyang, une grande partie du réseau de transport interne est en panne, et les célèbres images satellitaires prises la nuit de la Corée du Nord de nuit suggèrent que l'électricité demeure un luxe dans les campagnes. Pourtant, selon la banque centrale sud-coréenne, l'économie officielle de la Corée du Nord a connu une croissance de 3,9% l'an dernier, Pyongyang connaît un boom dans le secteur de la construction, et le pays semble combler chaque année toujours un peu plus son écart avec la Chine.

Cela s'explique en partie par le fait que la Corée du Nord, malgré sa réputation internationale de «Royaume Ermite», n'est pas si isolée qu’il y paraît. La Corée du Nord est certes depuis longtemps un paria sur le plan politique et se livre à des actes de provocation qui minent sa réputation au sein de la communauté internationale, mais elle a survécu sur le plan économique en se connectant de manière créative au reste l'économie mondiale et en bâtissant des réseaux commerciaux étonnamment solides avec le monde extérieur. Les Nord-Coréens, de la base de la société jusqu'au sommet, comptent parmi les entrepreneurs les plus adroits du monde moderne.

De l'argent par tous les moyens

 

Suite à la grande famine des années 1990, qui a vu l’effondrement de la société et a contraint les citoyens à se débrouiller seuls, la Corée du Nord est devenue un pays où tout le monde s'efforce de gagner de l'argent par presque tous les moyens qui permettent de survivre. Presque toutes les organisations du pays, qu'elles soient publiques ou privées, génèrent des revenus d'une manière ou d'une autre et ont donc fait en sorte de s’adapter pour échapper aux sanctions, aux prédations du gouvernement nord-coréen, au gouvernement chinois ou aux trois.

Au sommet, les entreprises d'État –qui sont la cible des sanctions de l'ONU en raison de leur implication dans la vente d'armes à l'étranger et de la dotation du pays des moyens de produire des armes de destruction massive– ont mis au point des méthodes sophistiquées pour échapper aux sanctions et notamment des réseaux de sociétés écran en perpétuelle évolution avec de faux numéros d’enregistrement, des comptes bancaires multiples et des documents officiels erronés ou volontairement flous.

À travers le monde, les ambassades de Corée du Nord sont devenues les lieux d’opérations de sociétés écrans et de courtiers d’hommes d'affaires clandestins, où se concluent nombre d’accords secrets. Mais le plus bel exploit sans doute, c’est d’être parvenu à faire en sorte que des personnes étrangères à la Corée du Nord échappent aux sanctions à leur place.

Tout est à vendre

 

Ainsi, ce sont des entreprises étrangères qui gèrent la quasi-totalité des achats et des ventes ainsi que la chaîne logistique mondiale jusqu'à la frontière nord-coréenne, de sorte que le rôle exact de la Corée du Nord est impossible à déterminer sans des enquêtes approfondies. Les Nord-Coréens n’ont alors plus qu’à trouver le moyen de récupérer l’argent qui leur est dû et à acheminer les biens depuis ou jusqu’à la frontière.

Pour résumer: les Nord-Coréens ont créé de multiples petites entreprises privées non enregistrées, qui achètent et vendent des marchandises sur les marchés privés et sont en charge de leur commerce extérieur, principalement avec la Chine et la Corée du Sud. En Corée du Nord, tout est à vendre, y compris le statut de société d'État: la Corée du Nord continue en effet d'interdire les entreprises privées, et les sociétés privées se déguisent donc en sociétés d'État, le propriétaire initial étant engagé comme gestionnaire par le fonctionnaire d'État référent, ce  qui lui permet ainsi d’obtenir une protection politique moyennant une redevance et une ponction de ses bénéfices.

Ed JONES / AFP

Les Nord-Coréens ont également bâti de puissants réseaux de contrebande, avec le consentement tacite de la population et des Chinois, des entreprises et des représentants du gouvernement. C’est tous ensemble qu’ils ont mis au point une série de moyens permettant de passer la frontière entre la Chine et la Corée du Nord. Durant l’été, des bateaux traversent le fleuve Yalu (à l’ouest) et le fleuve Tumen (à l’est), et en hiver, quand les fleuves sont gelés, ce sont des camions qui roulent sur la glace, tandis que des gardes frontières soudoyés regardent ailleurs. En mer, les passeurs chinois rencontrent leurs partenaires nord-coréens dans les eaux internationales, pour procéder à des échanges.

Un terrain politique instable

 

Un des trafiquants à qui nous avons pu parler a ainsi conclu un accord avec les autorités locales chinoises pour qu'un certain pourcentage de ses marchandises soit saisi lors de chaque campagne de répression de la contrebande, afin qu'il puisse continuer à travailler et que les autorités respectent les quotas de saisie imposés par leurs supérieurs. Par ailleurs, ceux qui commercent en toute légalité dissimulent régulièrement des marchandises de contrebande dans leurs cargaisons qui franchissent les points de contrôle dans  l'espoir que les marchandises illicites compensent le coût prohibitif des activités commerciales en Corée du Nord.

Ironie de l’histoire, les réseaux qui organisent la contrebande entre la Corée du Nord et la Chine sont précisément efficaces parce que la Corée du Nord est totalement prise dans une nasse économique. D’après des recherches conduites avec Yaohui Wang à l'université du Kansas, une grande partie du commerce de la Corée du Nord, qu’il s’agisse de minerais, de textiles ou de fruits de mer, était déjà un commerce de contrebande, avant même l'imposition de sanctions à ces marchandises.

Cela vient en grande partie des déficiences politiques et juridiques qui entravent depuis longtemps les marchés nord-coréens. De nombreux commerçants préfèrent la contrebande, sanctions ou pas, car elle leur permet de minimiser l'impact de l'instabilité politique de la Corée du Nord. Car sous ses dehors monolithiques, le gouvernement nord-coréen est régulièrement le théâtre de revirements politiques soudains et préjudiciables –la réforme monétaire de 2009, qui a vu le won nord-coréen réévalué (100 won valait désormais 1 won!), en est un exemple. Mais Kim Jong Un, connu pour ses purges régulières de dignitaires potentiellement déloyaux et pour ses remaniements constants du personnel de sécurité et du commerce extérieur, a rendu la Corée du Nord encore plus incertaine qu’autrefois.

L'importance de la contrebande

 

Notre recherche a démontré que si les commerçants s’adonnaient à la contrebande de fruits de mer, c’était aussi parce que leurs cargaisons seraient gâtées s’il fallait passer par les postes frontières, la douane, tout en arrosant les fonctionnaires nord-coréens corrompus. Les commerçants passent également des minerais en contrebande (c’était jusqu’à récemment la principale matière exportée par la Corée du Nord) parce que les sociétés d'État ayant accès aux minerais n’arrivaient pas toujours à obtenir du gouvernement nord-coréen l’autorisation de les vendre.

Des commerçants ont également introduit clandestinement de la nourriture et des médicaments en Corée du Nord car le gouvernement nord-coréen contrôlait et limitait l'accès de la population à la nourriture et aux médicaments. Ils ont également fait clandestinement sortir de l'or du pays vers la Chine, car certains hommes d'affaires et fonctionnaires nord-coréens souhaitaient accumuler des réserves de devises au cas où ils auraient eu besoin de s’enfuir rapidement. Cette contrebande est très importante. Selon un commerçant que nous avons interrogé, 70% des biens commerciaux traversant la ville de Dandong, la principale ville chinoise à la frontière nord-coréenne, sont des biens de contrebande.

Mais ce qui est sans doute le plus surprenant, c’est que si l'activité commerciale nord-coréenne prospère malgré le gouvernement nord-coréen, et non à cause de lui, il parvient malgré tout à tirer profit des activités qu'il tente officiellement de réprimer. Pour faire des affaires en Corée du Nord, légales ou pas, il faut arroser les fonctionnaires de pots-de-vin et accepter une ponction de ses profits en échange d’une protection politique.

Ces fonctionnaires, qui n’ont guère d’autre choix que de profiter de leur position et de participer à des activités parallèles pour survivre, doivent évidemment arroser leurs supérieurs pour qu’ils ferment les yeux et ainsi de suite, jusqu’au plus haut sommet de l’État. Ainsi, en plus d’avoir fait preuve d’une belle capacité d’adaptation pour contourner les sanctions, le gouvernement nord-coréen dispose de sources de revenus en provenance des biens qui ne sont pas frappés par les sanctions et par la contrebande.

Le rôle clé de la Chine

 

Le développement économique de la Corée du Nord n’est pas sans conséquences politiques: Kim peut en effet adopter plus sereinement un comportement susceptible de lui attirer des sanctions puisqu’il sait que ses revenus ne vont pas s’assécher et que les Nord-Coréens trouveront toujours le moyen de survivre, quelle que soit la sévérité des sanctions.

KIM WON-JIN / AFP

La Corée du Nord peut certes s’adapter, mais pas de manière infinie, et la Chine a entrepris quelques démarches visant à rendre plus difficile, par Pyongyang, le contournement des sanctions. Des centaines de sociétés commerciales nord-coréennes se sont installées dans la région frontalière chinoise afin de traiter avec leurs homologues chinois sans avoir à se déplacer en Corée du Nord. Les récentes décisions chinoises de mettre fin aux joint-ventures sino-nord-coréennes, d'encourager les entreprises chinoises à quitter la Corée du Nord et de chasser les entreprises nord-coréennes de Chine, si elles devaient être appliquées, auraient pour effet premier de faire s’effondrer tout ce système visant à pallier les dysfonctionnements de la Corée du Nord.

Si les autorités frontalières chinoises ne se sont jusqu’alors guère souciées de la contrebande en Corée du Nord, et même en Chine tant que les passeurs ne tentent pas de transporter de la drogue ou des armes, un tel laxisme pourrait également prendre fin. Au cours du mois dernier, certains rapports publiés par des hommes d'affaires chinois indiquaient que les réseaux de contrebande et les marchés privés nord-coréens qu'ils approvisionnaient étaient en difficulté, au moins temporairement, en raison des mesures de rétorsion commerciales prises par la Chine.

Et maintenant?

 

Mais au vu de la robustesse des réseaux commerciaux nord-coréens, il faudrait que la Chine et la Russie interdisent officiellement tout commerce à travers leurs frontières respectives et qu’elles organisent des patrouilles tout du long de ces frontières (et notamment dans les montagnes) afin de faire cesser les activités des contrebandiers –tout en patrouillant dans leurs eaux territoriales afin de s’assurer que des navires n’entrent ni ne sortent de Corée du Nord avec des cargaisons. Pour faire court, il faudrait un embargo.

Si la Chine n’est jamais allée aussi loin dans ses sanctions contre la Corée du Nord, son objectif en les adoptant n’est évidemment pas de provoquer l’effondrement de la Corée du Nord mais de lui signifier son mécontentement et de contraindre Pyongyang à revenir à la table des négociations. Au cours de notre enquête, nous avons pu constater que tant les commerçants que les représentants des autorités chinoises de la zone frontalière ne nourrissaient pas de bons sentiments à l’égard de la Corée du Nord. Mais leur avis compte bien peu à Pékin. Couper vraiment la Corée du Nord du reste du monde nécessiterait un changement complet de la stratégie chinoise, un changement qui, pour l’instant, semble peu probable.

 

Justin Hastings
Justin Hastings (1 article)
Collaborateur à Foreign Policy
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