France

On nous prédisait que les hommes auraient peur d'être seuls avec une femme, on est à des années-lumières de ça

Titiou Lecoq, mis à jour le 13.10.2017 à 11 h 14

Il y a six ans, l'affaire DSK avait fait craindre à certains une américanisation extrême des rapports homme-femme, vue comme un repoussoir. Cette semaine, la polémique Cantat et le scandale Weinstein nous rappellent qu'en France et dans certaines sphères aux États-Unis, les mentalités évoluent très lentement.

Harvey Weinstein I VALERY HACHE / AFP II Dominique Strauss-Kahn I FADEL SENNA / AFP

Harvey Weinstein I VALERY HACHE / AFP II Dominique Strauss-Kahn I FADEL SENNA / AFP

Quelle semaine. Mercredi, je lisais avec un regard horrifié l’enquête du New Yorker sur Harvey Weinstein. En même temps, j’écoutais France Inter où Alain Ducasse expliquait qu’il y avait une cuisine de femmes, et contrairement à ce que je croyais elle ne consiste pas à mélanger du sang menstruel à la purée de patates, c’est une cuisine plus sensible alors que les hommes cuisinent de façon cartésienne, mais ça, c’est sans doute parce qu’ils ont un cerveau. Et puis, je vais sur Twitter pour me détendre et là, paf, je me prends la tête de Bertrand Cantat en une des Inrocks.
Wahou…

Faut vraiment que les féministes arrêtent avec leur posture de mauvaises joueuses alors que les femmes ont déjà tout gagné –si on met de côté les agressions sexuelles, le harcèlement, les viols, les féminicides, et les divers stéréotypes qui nient nos capacités intellectuelles. (Et je ne parle même pas du fait de prendre en charge la maison et la famille parce que j’ai peur de saouler tout le monde avec ça.) Comme elle disait l’autre jour:




Vous vous souvenez quand, notamment au moment de l’affaire DSK, on nous disait qu’il ne fallait surtout pas que la France s’américanise parce que les États-Unis, c’était cet horrible pays où les hommes n’osaient même plus prendre l’ascenseur avec une femme de peur de finir en prison? Cet argument de l’américanisation, il servait toujours à demander aux femmes de la nuance dans leurs revendications.

Or, quand on demande l’égalité –et le harcèlement sexuel c’est une question d’égalité puisqu’il repose sur un rapport de domination–, on ne demande pas l’égalité sous condition, en tenant compte du contexte et des circonstances, on demande l’égalité point barre. L’égalité, ce n’est pas une revendication pour laquelle on met «un peu d’eau dans son vin». On nous répondait qu’évidemment le viol c’était mal, mais il ne fallait pas non plus tomber dans l’excès inverse.

Quel est l’excès inverse au viol? La culture du consentement? C’était ça la terrible américanisation qui nous menaçait? Cette mécanique inhumaine qui allait empêcher, dans une réunion de boulot, un homme subtil et élégant de dire à une femme qui lui parle budget prévisionnel «ôtez de ma vue ce sein que je ne saurais voir» en matant ostensiblement ses nichons. (Si Molière avait su combien on allait en bâver avec sa putain de réplique…)

Parce que c’était ça la France, la culture française, nos charmants rapports de séduction, comme en témoigne cette hallucinante tribune de 2011 «Le coq gaulois a une longue tradition de charmeur bon enfant». Le problème, c’est qu’un certain nombre d’hommes, souvent des générations précédentes, semblaient incapables de comprendre que leur séduction élégante était constituée à 90% de remarques de gros lourds et que leurs «gauloiseries» foutaient les femmes mal à l’aise au travail. (Ce qui les délégitimait encore plus.)

Mais bref, l’américanisation était le repoussoir parfait, l’espèce de joker immuable qu’on nous sortait à tout bout de champ. Et puis, au bout d’un moment, je me suis dit: «Franchement, si l’américanisation, ça veut dire ne plus tirer sur mon pull quand je passe dans le couloir pour pas que le gros lourd me mate le cul, je suis assez preneuse.» 

Avec Harvey Weinstein, on découvre que les États-Unis eux-mêmes auraient en réalité besoin de s’américaniser un peu. Sur ce sujet, je vous conseille cet impeccable article de 2011 qui décrypte les faux exemples sur le féminisme et le fameux mythe de l’ascenseur.
Non, nous ne sommes pas à deux doigts de vivre dans un monde où un homme aura peur de se retrouver seul dans un ascenseur avec une femme. Nous sommes à des années-lumière de ça. Et l’oublier, croire que les «excès» inverses nous menacent, c’est très dangereux.

1°) L’égalité, la vraie, n’est pas pour demain.
2°) Les féministes n’en font pas trop. Elles ne sont pas devenues extrémistes.
3°) Elles n’ont pas un «fond de commerce».
4°) Et franchement, la plupart d’entre nous, on aurait autre chose à foutre. Moi, par exemple, je suis passionnée de généalogie et de séries télé. Je préférerais passer mes soirées à mater Fargo plutôt que de faire la liste des femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. 

Mais peut-être qu’on assiste, qu’on participe au début d’une révolution. Un révolution des mœurs et des esprits. Le seuil de tolérance a drastiquement diminué. La parole commence à se libérer, et pour cela il faut remercier toutes celles qui osent parler (Asia Argento, je t’aime et j’ai un respect dingue pour le courage que tu as eu) et ceux qui relaient leurs paroles comme Ronan Farrow. C’est le journaliste qui a publié une très longue enquête dans le New Yorker sur Weinstein. Il n’est pas le seul à l’avoir fait, mais son cas est particulier. Depuis des années, il interpelle les médias et le monde du cinéma au sujet de leur complaisance envers son père, Woody Allen, que sa sœur accuse de viol. Pour la famille Farrow, Woody Allen est la preuve vivante de l’échec de notre société à soutenir les victimes d’agressions sexuelles.

Peut-être que ça va changer parce que nous sommes, collectivement, en train de changer. Je me dis que Les Inrocks ne referont peut-être pas une couv avec Bertrand Cantat. Que six ans plus tard, on ne nous parle plus de la tradition de charmeur bon enfant du coq gaulois. Et je ne sais pas combien il y a de Harvey Weinstein en France mais j’ose espérer qu’ils dorment moins tranquillement depuis une semaine et qu’ils se souviennent qu’au même moment, des journalistes commencent leur enquête. Il a fallu à Ronan Farrow dix mois d’enquête…

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