Life

Le buzz des tablettes

Jack Shafer, mis à jour le 06.01.2010 à 10 h 38

Le salut de la presse papier? Certainement pas.

Sports Illustrated a épaté amateurs comme allergiques aux nouvelles technologies en présentant il y a quelques semaines la démo de sa tablette électronique - encore au stade de prototype - dont la sortie est prévue pour 2010. Aussi hallucinante que certains gadgets du Minority Report de Spielberg, la tablette SI promet de la vidéo en plein écran, un affichage en quasi-temps réel des pages à mesure que vous les tournez, et la possibilité de personnaliser votre joujou à votre guise.

Time Inc., propriétaire de Sports Illustrated, n'est pas le seul éditeur à se lancer dans l'aventure numérique. Engadget a parlé il y a quelques temps d'une démo similaire - bien que moins aboutie - de Condé Nast d'un Wired électronique, et la Hearst Corp lancera en 2010 un magazine online appelé Skiff, et qui disposera de son propre e-reader.

Tablette Apple

Pendant ce temps-là, GQ et Esquire lancent leur édition payante spéciale iPhone, le Kindle s'est trouvé un concurrent - le Nook de Barnes & Noble's -, et la rumeur d'une tablette Apple révolutionnaire ne cesse d'enfler.

En tant que journaliste, je ne peux qu'applaudir ces initiatives de l'industrie de la presse, qui pour sauver sa peau tente d'exploiter une nouvelle plateforme de publication. Mais ce buzz autour de la tablette me rappelle toutes ces nouvelles technologies de l'édition qu'on a vues se succéder; une tendance que Pablo J. Boczkowski a parfaitement bien capturée dans son livre Digitizing the News: Innovation in Online Newspapers, publié en 2005. Les éditeurs ont dépensé des millions de dollars pour transformer leur contenu en videotex, audiotex, fax, CD-ROM, services propriétaires comme America Online, Prodigy, Compuserve, ou Ziff Interchange.

Qui a oublié l'excitation suivant l'annonce de la version CD-ROM de Newsweek en novembre 1992? OK, personne ne s'en souvient, mais croyez-moi, à l'époque c'était quelque chose ! Le trimestriel, baptisé Newsweek Interactive, fut le premier magazine généraliste à bénéficier d'une publication sur CD. On y trouvait des interviews audio, des vidéos, des dessins et des photos, et le contenu de trois mois de Newsweek, plus des articles du Washington Post. Et comme c'est toujours le cas aujourd'hui, l'industrie n'ayant pas trouvé de standard universel, le premier numéro de Newsweek Interactive ne pouvait être lu qu'avec un lecteur multimédia Sony à 699 euros, rapporte le New York Times.

Avantage concurrentiel

Richard M. Smith, PDG de Newsweek, confiait alors au Times que leur statut de précurseur obtenu grâce à cette édition CD-ROM leur avait donné un avantage certain sur la concurrence.

L'avantage de se planter, oui. Le CD-ROM et toutes les nouvelles technologies de l'époque se sont ramassés pour un tas de raisons : trop chers, trop encombrants, trop propriétaires, trop austères.

L'échec du CD-ROM prouve la difficulté à changer la forme d'un média. Mais la presse est loin d'être le seul exemple ; à la télévision, les premiers bulletins d'infos consistaient en un présentateur lisant un prompteur devant une caméra - ce qui revenait à écouter la radio, mais devant un écran. Et même plus récemment, les tentatives de certains groupes de s'élargir en proposant un nouveau média se sont rapidement révélées catastrophiques. Le New York Times par exemple, a perdu des millions de dollars en lançant sa propre chaîne câblée, Discovery Times, sur le réseau Discovery. Et mon employeur, le Washington Post, a échoué à rendre viable la Washington Post Radio, qui émettait sur une station AM à D.C. (Vous pouvez même lire sa nécro.) Les tentatives pour transformer People, Wired et USA Today en émissions de télé se sont toutes soldées par un échec. La société Time Warner, persuadée que le portail Web ultime devait comporter la totalité de ses publications, a perdu une fortune dans le projet. Le site s'appelait Pathfinder.com. Il nous paraît évident aujourd'hui que ce qu'aurait dû faire mais n'a pas fait Time Warner à l'époque, c'est lancer un super moteur de recherche.

Media original

Comme l'écrit Boczkowski, même lorsque ce sont des grands groupes de médias qui se lancent dans des concepts novateurs, leur engagement vis-à-vis du média original reste trop important pour qu'ils y aillent à fond, alors ils finissent par répartir les risques. Ce qui n'est pas une mauvaise chose en soi, et c'est même plutôt sensé. Mais si vous jouez cette carte trop longtemps, vous risquez de louper une transition extrêmement profitable (exemple: l'industrie musicale). L'industrie du livre, que le marché électronique faisait sauter de joie il y a encore quelques mois, a fini par faire marche arrière : Hachette, Simon and Schuster, Macmillan et HarperCollins ont tous reporté la sortie électronique de certains de leurs nouveaux titres pour mieux protéger leur version papier.

À sa décharge, la presse a toujours entretenu une relation à la fois passionnée et méfiante vis-à-vis du Web, et ce depuis 1996. Dessiner l'avenir des journaux a toujours été plus compliqué que pour tout autre média. Aujourd'hui, la plupart des éditeurs presse proposant une version online gratuite a l'impression d'avoir été dupée. Ils se plaignent que les revenus du média online sont bien inférieurs aux prédictions, et reprochent au Web d'avoir tué la presse papier et la pub.

Maintenant qu'ils sortent des tablettes électroniques et des applis iPhone, ils jurent de ne pas répéter l'erreur de la gratuité. Mais est-ce que vous vous attendiez vraiment à une version iPhone d'Esquire à 2 euros? Je n'ai rien contre le magazine, mais son appli iPhone me semble tout aussi indispensable que Newsweek sur CD-ROM... Pareil pour la version électronique de Sports Illustrated, qui je l'espère rencontrera un franc succès, mais au sujet de laquelle je ne peux pas m'empêcher de me poser certaines questions. La tablette SI espère-t-elle vraiment concurrencer mon abonnement aux dizaines de chaînes câblées proposées par ESPN, Versus, etc? Puisque SI et Esquire ont l'air d'être de tels foyers de créativité et d'innovation technologique, pourquoi leur site Web ne reflète-t-il rien de tout cela? Vous pensez vraiment qu'à choisir, les technophiles dont je fais parti, intéressés par de nouveaux outils vidéo, vont mettre 300 ou 400 euros (parfois plus) dans une tablette avec une autonomie limitée, ou bien s'acheter une deuxième télé HD (qui leur coûtera moins cher)? Chérie, dis bonjour à la nouvelle télé.

Quelle tablette?

Je ne dis pas que la tablette n'a aucun avenir, je dis seulement qu'en tirant des leçons du passé, on peut penser que les tablettes n'auront bientôt plus rien à voir avec les prototypes de SI ou Wired, tout comme à l'époque Pathfinder a échoué à devenir le Web de demain. Il est plus probable selon moi que les jeunes employés d'une startup réussiront à créer «la» tablette bien avant SI ou Slate. Car comme l'a appris à ses dépens le PDG de Newsweek, être précurseur n'est pas toujours un avantage.

Pablo Boczkowski explique dans une interview pourquoi selon lui les magazines-tablettes ne rencontreront pas le succès escompté: «La plupart des gens ne lisent pas de la même manière la presse online et la presse papier,» indique-t-il. Ce qui les intéresse online, plutôt que lire de longs articles, c'est survoler, effectuer des recherches, cliquer sur des liens, bref, entretenir une relation bien plus interactive. «Si vous préférez, lire les infos sur le Web ça se rapproche plus du surf que de la plongée. Et la majorité des gens n'ont besoin que d'une simple planche de surf plutôt que d'un équipement de plongée coûteux et compliqué.»

La donne risque évidemment de changer dans un futur proche, puisque suivant la loi de Moore les tablettes seront de plus en plus abordables. Mais à mesure que le prix baissera, elles s'enrichiront de plus en plus de possibilités, et petit à petit, ressembleront moins à des gadgets du futur qu'à de puissants minis-ordinateurs. (C'est déjà ce qu'il est en train de se produire pour l'iPhone et tous les autres smartphones.) Une fois que toutes ces tablettes et ces téléphones auront muté en PC super légers, les consommateurs pourront enfin envisager les publications électroniques comme de banals sites Web, et les éditeurs, persuadés d'avoir trouvé une nouvelle poule aux oeufs d'or, devront tout faire pour se différencier des milliers d'autres sites offrant le même contenu. Retour à la case départ.

Jack Shafer

traduit par Nora Bouazzouni

Image de Une: photo Flickr/Jeremy Brook

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