Culture

Karen Carpenter, star d'une Amérique en crise

Florine Delcourt, mis à jour le 23.10.2017 à 14 h 01

Avec son frère Richard, Karen Carpenter a signé quelques uns plus grands hits de l'époque. Avant de sombrer.

1969. Les États-Unis bombardent le Vietnam, Brian Jones se noie dans sa piscine et la Californie, jadis foyer de la protestation contre les valeurs traditionnelles américaines, devient le théâtre d’une jeunesse qui s’abîme dans les faubourgs de l’exil. Deux ans après le «Summer of Love», la réalité mortifère succède à l’utopie libertaire: les crimes de Charles Manson ouvrent les portes de l’enfer, le suicide devient monnaie courante chez les rock stars et la poudre blanche scelle la légende noire d’Hollywood. 69, année chaotique: le vernis s’effrite, la vérité reste impénétrable, mais la réalité morose, bien palpable. 

C’est dans ce contexte que deux gamins de 22 et 19 ans signent leur premier contrat chez A&M Records: ils s’appellent Richard et Karen, sont frère et sœur et forment The Carpenters. Enfants du baby boom, ils incarnent les  modèles d’une Amérique édulcorée qui souhaite effacer les traces du mouvement hippie.

Invités plusieurs fois à la Maison-Blanche par Richard Nixon, le groupe connaît la consécration immédiate, unanime, dévastatrice. Karen, d’une naïveté apparente, apprend la batterie, mais c’est sa voix spectrale, l’une des plus grandes de la pop, qui la rend célèbre. Richard, musicien virtuose, arrange les titres et contrôle l’image du groupe avec une rigueur militaire. 

En 1970, «(They Long to Be) Close to You», leur reprise du standard écrit par Hal David et composé par Burt Bacharach atteint le sommet du hit-parade et leur ouvre la voie vers un avenir pailleté.


The Carpenters enchaînent les succès: ils vendent 100 millions de disques durant leur carrière, remportent trois Grammy Awards et passent derrière les miroirs sans tain de l'industrie du rêve en présentant une émission musciale, «Music, Music, Music» sur la chaîne ABC. Le frère et la sœur deviennent si célèbres qu’ils cessent d’être réels. Derrière cet écran vierge aux allures de destin magique, se cache une fatalité tragique: aveuglée par le succès, l’anorexie et la mélancolie, Karen Carpenter est retrouvée morte, dans la maison de ses parents, le 4 février 1983, à l’âge de 32 ans. 

Notoriété et entourage malveillant

Cette histoire, le journaliste indépendant et cofondateur du label Dirty Clovis Goux la raconte dans La Disparition de Karen Carpenter: une biographie du groupe et de sa chanteuse, préfacée par Simon Liberati. Sans nostalgie latente, le journaliste dépeint un tableau de la société américaine des années 1960 et 1970 où les destinées ont le parfum de crépuscule anticipé.

Le récit se fait l’élégie intime de Karen Carpenter, femme en proie à une angoisse existentielle violente, figée entre la pression médiatique, la notoriété et un entourage malveillant. S’il y a dans la vie de chacun un moment où il faut choisir de fuir ou de résister, Karen a choisi, dans un premier temps, de ne pas céder. Son arme? L’anorexie.

Clovis Goux l’explique: en maîtrisant son corps, elle affirme son pouvoir sur le monde tout en se donnant l’illusion d’asservir son propre destin. L’anorexie –anorexia, en grec– signifie l'absence de désir ou la mue en ectoplasme du corps d’un individu. Si elle représente «l'expression directe de la tentative de s'exprimer», selon les mots de Paul Auster, Karen Carpenter échoue, malgré tout, à échapper à sa condition de sœur, de fille, de star. 

En 1973, elle regarde l’enregistrement d’une émission dans laquelle elle était invitée: lorsque son frère lui fait remarquer qu’elle semble plus grosse à l’écran que dans la réalité, elle répond qu’ «elle a l’intention de faire quelque chose à propos de ça». Désormais, pendant que Richard s’abrutit avec des sédatifs, Karen se gave de laxatifs. Deux ans plus tard, elle ne pèse plus que 36 kilos. Prisonnière d’une forteresse décharnée, la chanteuse exhibe volontiers son corps émacié. 

Un soir, Richard découvre, épouvanté, la robe aux épaules dénudées que Karen souhaite porter: 

« - C’est ce que tu vas mettre ce soir?

- Oui. Tu y vois un problème.

- Si j’étais toi, je mettrais autre chose. Tu fais peur là-dedans…

- Moi, je la trouve sexy…

- Si tu trouves qu’un squelette est sexy alors je ne peux rien faire pour toi…

- C’est pour me balancer ce genre d’amabilités à la gueule que tu es venu me voir ou tu as quelque chose de sérieux à me dire? 

- Oui, j’ai décidé qu’on devait m’introduire en premier sur scène avant le concert comme on le fait pour les chefs d’orchestre…»

Une nouvelle fois, Richard décide de la marche à suivre.

Fractures béantes d'une Amérique agonisante

En 1979, Karen Carpenter rencontre Phil Ramone. Le producteur de Blood on The Tracks de Bob Dylan souhaite casser l’image de l’adolescente nunuche de la chanteuse. Ils enregistrent, malgré les réticences de Richard Carpenter, un album disco qui ne verra jamais le jour. Sa tentative d’indépendance est un fiasco: elle se retrouve seule face à sa faim, seule face à son sort, seule face à sa mort.

Antihéroïne kafkaïenne, artiste de la faim prise au piège dans une réalité qu’elle a voulu défier, mais qui a fini par la consumer, la vie de Karen Carpenter reflète les paradoxes irréductibles à l'oeuvre de toute existence et symbolise les fractures béantes d'une Amérique agonisante. 

L’histoire de la pop se nourrit de ces vies brisées: tandis que le réalisateur Todd Haynes consacre un court métrage à la chanteuse, en 1987; les New-Yorkais de Sonic Youth lui rendent hommage avec «Tunic (Song for Karen)», sur l'album Goo, en 1990: la voix de Kim Gordon devient celle de Karen après sa disparition. La chanteuse de Sonic Youth souligne l'ambivalence, la complexité et la tristesse de la jeune femme, dans une lettre ouverte que l'on retrouve dans l'ouvrage Sonic Youth: Sensational Fix:

«Les mots qui sortent de ta bouche ne sont pas ceux que je lis dans tes yeux; ceux-là disent Aidez-moi, je suis perdue.»

Quatre ans plus tard, le groupe reprend Superstar, le tube de Richard et Karen Carpenter, sorti en 1994. 


La Disparition de Karen Carpenter, ou, dans les détails de l'histoire d'un couple caché derrière le marbre de la gloire, celle d'un pays qui tâche de faire oublier ses calamités. 

Florine Delcourt
Florine Delcourt (1 article)
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