Monde

Le trentenaire qui peut prendre l'Autriche

Daniel Vernet, mis à jour le 14.10.2017 à 9 h 22

Le jeune autrichien est un personnage ambigu qui a vite progressé au sein du parti conservateur.

Sebastian Kurz lors d'un meeting à Vienne en Autriche, le 23 septembre 2017 |
HERBERT PFARRHOFER / APA / AFP

Sebastian Kurz lors d'un meeting à Vienne en Autriche, le 23 septembre 2017 | HERBERT PFARRHOFER / APA / AFP

Dimanche soir, à l’issue des élections législatives autrichiennes, Emmanuel Macron pourrait perdre son titre de plus jeune dirigeant européen. Le chef du parti conservateur (ÖVP), Sebastian Kurz, 31 ans depuis le mois d’août, est en passe de sortir vainqueur de ce scrutin qu’il a lui-même souhaité en provoquant des élections anticipées. S’il réussit, il sera le plus jeune chancelier de toute l’histoire de l’Autriche.

Avec ses allures d’étudiant attardé –happé par la politique, il n’a d’ailleurs jamais terminé ses études de droit–, ses costumes cintrés, ses cheveux gominés rejetés en arrière, Sebastian Kurz ne ressemble pas au portrait-robot du notable catholique conservateur de la petite République alpine. Il s’en flatte d’autant plus volontiers que c’est là un des secrets de sa fulgurante ascension.

Il raconte volontiers comment il est tombé dans la marmite politique alors qu’il n’a pas encore vingt ans. Un soir, il a passé une tête à une réunion du parti conservateur dans son quartier de Meidling, à Vienne, un arrondissement plutôt populaire où il continue d’habiter. Au lieu de s’assoir au dernier rang comme il convient au nouveau venu, il se fait remarquer en se plaçant au plus près de l’orateur. Il entre dans l’organisation de jeunesse de l’ÖVP qui, avec ses 100.000 adhérents, est une des composantes principales du parti. Il ne lui faut pas longtemps pour devenir président de la branche de Vienne puis, à 22 ans, président national.

«Le noir est sexy»

En 2010, Sebastian Kurz est élu au conseil municipal de la capitale, qui fait aussi fonction de parlement régional, à l’issue d’une campagne non-conformiste. Il parcourt sa circonscription à bord d’un énorme 4x4 accompagné de jeunes femmes aux poses lascives et distribue des préservatifs, avec le slogan «le noir est sexy». Le noir est alors la couleur symbolisant l’ÖVP.

L’année suivante, il convainc le chef du parti et vice-chancelier de créer un secrétariat d’Etat à l’intégration qui lui échoie. En 2013, il devient, à 27 ans, ministre des affaires étrangères. Même la presse de droite crie au scandale: comment peut-on confier les relations internationales à un blanc bec sans expérience qui, il y a peu encore, était simple stagiaire à la section culturelle de l’ambassade d’Autriche à Washington, avec un salaire de 14.000 euros par mois?

Mais Sebastian Kurz apprend vite. Quand il ne sait pas, il sait écouter. Il redonne une certaine visibilité à la politique extérieure autrichienne par des prises de position tranchées: fermeture de la frontière avec l’Allemagne au moment de la crise des réfugiés, opposition aux négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, critique des opérations de sauvetage en Méditerranée qui encourage, selon lui, les migrants à tenter leur chance, indulgence envers les pays d’Europe centrale hostiles à l’acceptation de réfugiés…

Ses déclarations le classent à la droite de l’ÖVP, non loin des thèmes chers aux populistes d’extrême-droite du FPÖ, le parti soi-disant «libéral». Mais Sebastian Kurz est un personnage plus ambigu. Quand il était en charge de l’intégration il a certes soutenu une loi interdisant le financement étranger des mosquées en Autriche et exigeant des imams qu’ils parlent allemand. En même temps, il a ouvert le droit à la nourriture halal dans les cantines scolaires, les prisons, les hôpitaux, l’armée, et il a autorisé des jours de congé selon les fêtes religieuses autres que chrétiennes.

Un jeune soutenu par les caciques

Toutefois, ce sont bien les électeurs de droite partis vers les populistes qu’il entend ramener vers lui à l’occasion de ces élections législatives. Et en particulier les jeunes qui, lors du scrutin présidentiel de 2016, ont voté à 58% pour le candidat de l’extrême-droite Norbert Hofer. Finalement, le candidat soutenu par les Verts, Alexander van der Bellen, a été élu président de la République –un poste largement honorifique– au quatrième tour de scrutin. Mais la présidentielle a été un choc pour les partis traditionnels. Les sociaux-démocrates (SPÖ) et les conservateurs (ÖVP) qui gouvernaient ensemble au sein d’une grande coalition n’ont recueilli chacun qu’environ 10% des voix! Les vieux partis qui dominent la politique autrichienne depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale semblaient alors en voie de disparition.

Sebastian Kurz a utilisé ce traumatisme pour tenter une opération renouveau. Pas comme Emmanuel Macron, avec un mouvement inédit centré sur sa personne. En faisant subir au contraire au parti conservateur une cure de jouvence. Elu président de l’ÖVP au printemps dernier avec 99% des voix, il a exigé les pleins pouvoirs pour la définition du programme, la constitution des organes dirigeants et la désignation des candidats aux élections. Il a troqué les couleurs noires du parti pour une teinte turquoise moins sinistre et chassé le nom de l’ÖVP des affiches comme des bulletins de vote au profit d’une «Liste Sebastian Kurz – le nouveau parti populaire».

L’opération «renouveau» a cependant ses limites. L’enfant prodige de l’ÖVP doit s’appuyer sur les structures traditionnelles du parti pour faire campagne même s’il a depuis plusieurs années mis en place ses propres réseaux. Il est soutenu par les caciques conservateurs, en particulier par l’ancien chancelier Wolfgang Schüssel, celui-là même qui, en 2000, avait créé le scandale en s’alliant avec les populistes. Wolfgang Schüssel pourra enseigner à son jeune disciple comment on traite avec l’extrême-droite. Car pour former un gouvernement, Sebastian Kurz devra selon toute vraisemblance, après les élections de dimanche, former une coalition avec le FPÖ. En 2000, une telle alliance avait provoqué le boycott de l’Autriche par les autres membres de l’UE au moins pendant quelques mois. Aujourd’hui, elle risque fort d’apparaître comme une banalité.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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