France

Le Front national et le mirage des milices Antifas

Nicolas Lebourg, mis à jour le 10.10.2017 à 11 h 49

L'agression d'un député Front national samedi soir a donné lieu à une suite d'accusations démontrant un peu plus la méconnaissance qu'a l'extrême droite des mouvances de l'ultra gauche.

Rasemblement antifasciste FRANK PERRY / AFP

Rasemblement antifasciste FRANK PERRY / AFP

«La violence de ces militants, ou plutôt de ces délinquants ultra-violents toujours prêts à en découdre, est connue de tous», déplore Ludovic Pajot. Le député Front national a rédigé dimanche 8 octobre dans l'après-midi un post Facebook où il fait part des violences qu’il a subies la veille à Bethune (Pas-de-Calais):

Sur Twitter, Marine Le Pen a réaffirmé comme à de nombreuses autres reprises antérieures qu’elle exigeait la dissolution de ces «milices».

La formule se veut implacable, légaliste, frappée au coin du bon sens des règles démocratiques. Elle est pourtant factuellement inopérante, car elle vise à côté de son objet.

Ultra gauche et antifas

 

Précisons d’abord les mots car «militants d’extrême gauche antifas», selon l’expression de la victime, est une formule peu judicieuse. L’expression «extrême gauche» s’emploie plutôt en France pour désigner les léninistes, les communistes libertaires que sont les antifas relevant de «l’ultra gauche» –l’internaute qui veut en savoir plus pourra librement télécharger ce cahier où sont explicités ce que sont les «ultras» et «extrêmes» gauches et droites.

L’ultra gauche récuse les formes d’organisation que sont les partis, estimant qu’ils participent du problème de l’aliénation et de l’autorité. À la notion de hiérarchie, elle oppose un changement dans la pratique sociale «ici et maintenant», phénomène assez bien rendu par le slogan «soyons ingouvernables». Mais, résultat, elle n’apparaît réellement dans l’actualité que lorsque certains de ses membres ont des agissements violents.

Ces actions violentes elles-mêmes soulignent bien le phénomène de fonctionnement par réseaux affinitaires. Lorsqu’une voiture de police est incendiée en marge d’une manifestation contre la loi travail et que 9 personnes sont jugées pour ces faits en septembre dernier, elles sont poursuivies pour «participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences ou de dégradations». Mais la notion de groupement renvoie au déroulement des faits jugés, nullement à une participation à un quelconque groupe politique précis et organisé. Comme l’ultra gauche en général, les «antifas» constituent une mouvance et non un mouvement structuré. 

Une nébuleuse pratiquant l’agit-prop

 

La violence fait partie des pratiques de ces milieux mais elle est loin d’être systématique, au contraire de ce que laisse à penser le terme de «milices». Comme le rappelait un article récent du Washington Post –traduit en français par le site antifa La Horde–, il y a une réalité transnationale des antifas –le plus vieux groupe américain existant depuis dix ans. Les faits démontrent que l’essentiel de leur activité réside dans la propagande et l’information.

Cette pratique antifa de collecte d’informations sur l’extrême droite radicale lui vaut de la part de cette dernière une rancune tenace. Mais les militants d’extrême droite souffrent ici d’un de leurs défauts structurels: une très mauvaise connaissance de ce que sont les gauches et leurs milieux. Ainsi, le collectif antifa Reflexes, très performant en matière d’information, a-t-il déchaîné l’imaginaire de son objet. Chez les extrémistes radicaux de droite, ils furent continuellement l’objet de violentes critiques et de l’accusation de «servir les flics».

Un jour de 2011, un site d’extrême droite dont on taira volontairement le nom fut tout heureux de dire qu’il avait piégé l’ennemi, publiant des photographies d’un membre de Reflexes photographiant un défilé nationaliste. Les radicaux de droite publiaient de toutes parts leur formule «antifa ? Ah ah ah» et révélaient l’identité supposée de l’homme: le journaliste René Monzat. Ils ne remarquaient pas que celui-ci ayant été une figure du journal Ras l’Front, proche de la trotskiste Ligue communiste révolutionnaire, cela représentait un sérieux problème logique.

Des années après, il n’y a guère encore que Serge Ayoub, leader des Jeunesses Nationalistes-Révolutionnaires dissoutes en 2013, pour faire remarquer à ses camarades sur Twitter qu’il est tout de même aisé de comparer avec les images de René Monzat et que, non, les deux hommes ne se ressemblent en rien. En fait, non seulement la personne photographiée n’a rien à voir avec le journaliste, mais, de plus, elle est totalement extérieure à la mouvance antifa. Bref, l’extrême droite n’est jamais parvenue à répondre aux collectifs d’information sur elle pas un appareil équivalent, ce qui en est le plus proche ayant été la lettre confidentielle d’Emmanuel Ratier, ancien journaliste à Minute aujourd’hui décédé, qui a travaillé sur une large documentation de sa mouvance.

La position de Marine Le Pen

 

En mars dernier, Marine Le Pen annonçait que si elle était élue présidente elle dissoudrait les antifas car ces groupes «auraient dû être dissous depuis très longtemps puisque leur seul principe d’action, c’est la violence»

Il y a là des confusions voulues pour tenir un discours cohérent. Une confusion idéologique. Par l’assimilation pure et simple des antifas et de l’ultra gauche. Une confusion pratique. Le mode essentiel d’action est donc la propagande et l’information. Il n’existe d’ailleurs pour l’instant aucun cas de violences létales antifas. Il y eut des attentats à l’explosif perpétrés dans les régions marseillaise et parisienne il y a une vingtaine d’années, et c’est encore à Marseille que cet été a sauté le local de l’Action française. Mais ces actions furent réalisées de façon à éviter les victimes humaines.

Certains parlent parfois des militants néonazis lynchés il y a trente ans: Mark Fredriksen tabassé et aux poignets fracturés, Michel Caignet, auquel fut projeté de l’acide sur le visage. Néanmoins, leurs agresseurs ne relevaient aucunement de la mouvance antifas mais étaient de jeunes juifs radicalisés par ce qu’ils estimaient être l’impunité des auteurs de violences antisémites. Si ces faits sont anciens, il y a pour cela une raison logique selon les membres de Reflexes:

«L’affrontement physique entra antifas et nationalistes a beaucoup baissé par rapport aux années 1980 et 1990. Plusieurs raisons à cela: tout d’abord, le FN, dans pas mal de coins en France, n’est plus ce parti militant qu’on a pu connaître durant ces périodes. Ensuite, les bandes de skins fafs ou de rockers racistes qui pouvaient sillonner les rues de Paris avaient pas mal disparu. (...) Si les affrontements ont baissé, c’est également que nous vivons dans une société ultra sécuritaire, où au moindre débordement, avec les caméras de surveillance, les flics débarquent très rapidement.»

Excès verbal

 

S’il n’y a pas de raison logique de refuser par principe d’imaginer qu’un jour des militants antifas puissent user de la violence à un niveau homicide, qualifier les membres de ce milieu de «terroristes» comme aime à le faire le cadre frontiste Wallerand de Saint-Just relève donc, au mieux, de l’excès verbal.

Enfin, il y a de la part de Marine Le Pen une confusion juridique quand elle parle de dissoudre des milices. Dans ce cas précis, car une agression dans un bar telle qu’elle est relatée par la victime est une attaque par opportunité qui n’a rien à voir avec la violence organisée d’un milice structurée. En règle générale, car il s’agit là d’appliquer le droit de dissolution qu’a l’État depuis la loi du 10 janvier 1936. Celle-ci a certes été déjà utilisée à l’encontre d’associations, mais, en aucune façon, elle ne peut raisonnablement servir contre un système de réseaux affinitaires. On ne peut dissoudre ce qui n’existe pas.

Alors, pourquoi Marine Le Pen tient-elle cette position? En bonne logique, il s’agit d’un acte politique: tenter de se défaire de l’imagerie de violence attachée à l’extrême droite pour dire que celle-ci correspond en fait à ses ennemis. Or, sur les réseaux sociaux, on sait le succès d’une vraie-fausse citation de Winston Churchill affirmant que les fascistes s’appelleraient demain des antifascistes. L’argument est de la même veine que ceux qui veulent replier les gauches radicales, extrêmes et ultras sur «l’islamo-gauchisme» qu’ils perçoivent partout. Il s’agit d’arguments qui visent à légitimer et permettre des rapprochements, voire une recomposition politique.

 

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (61 articles)
Chercheur associé au Centre d’études politiques de l’Europe latine (Cepel, université de Montpellier)
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