Culture

Oriol Paulo, le nouveau maître (injustement) méconnu du suspense espagnol

Thomas Deslogis, mis à jour le 12.10.2017 à 14 h 29

Deux films l'ont imposé comme un des chefs de file du cinéma de genre en Europe. Il est temps de le découvrir en France.

Extrait de L’Accusé d'Oriol Paulo.

Extrait de L’Accusé d'Oriol Paulo.

Le thriller pur et dur a beau être un genre populaire au cinéma, (très) rares sont les réalisateurs qui manient à la perfection l’horlogerie et l’esthétique qui vont avec. La Corée du Sud s’en est fait une spécialité depuis une quinzaine d’année et les États-Unis peuvent se targuer d’avoir le maître absolu du genre en la personne de David Fincher. Mais les productions européennes, elles, ne semblent s’être jamais vraiment dignement investies dans ce style au suspens chirurgical mais pour lequel le public est toujours au rendez-vous.

Depuis peu, il y a pourtant un réalisateur-scénariste, Oriol Paulo, espagnol pour l’instant et catalan pour toujours, qui s’est confronté au genre et plus que sérieusement. En l'espace de deux films jumeaux –El Cuerpo (The Body,  2012) et Contratiempo (L’Accusé, cette année)–, il est devenu la référence en la matière sur le Vieux continent.

Une éducation américaine

Le nom d’Oriol Paulo étant quasiment inconnu dans l’Hexagone, et à l’heure où le sort de la Catalogne est largement débattu, il est plus que temps de découvrir ce nouveau maître du suspens européen. Au lendemain du référendum et des violences qui l’ont accompagné, j’ai longuement dialogué via Skype avec le cinéaste qui réside à Barcelone.

C’est à l’université Pompeu Fabra située dans la capitale catalane qu’il commence à étudier le cinéma, mais c’est sur la terre promise du cinéma grand spectacle qu’Oriol Paulo s'est formé ensuite, essentiellement à la Los Angeles Film School. Il y approfondit sa culture ciné déjà dense après une adolescence durant laquelle il gobe tous les livres d’Agatha Christie et, par le biais de sa grand-mère, regarde la filmographie entière d’Alfred Hitchcock. Une fois paré techniquement, le voilà prêt à revenir conquérir l’Espagne.

Mais là, il se retrouve confronté à un contexte et à des difficultés inattendus:

«Quand je suis revenu, la production cinématographique espagnole s’était quasiment arrêtée à cause de la guerre en Irak post 11-Septembre à laquelle mon pays a décidé de participer. À ce moment-là, selon l’État, il n’y avait plus de place pour le cinéma dans leur budget. Pour survivre, je suis d’abord devenu monteur puis scénariste.» 

Et voilà qu’après quelques piges à la télévision, la situation d’Oriol Paulo se décante lorsqu’en 2010 il co-signe le scénario du thriller Les Yeux de Julia, réalisé par Guillem Morales –dont on vous conseille le surprenant El Habitante incierto.

Le film traverse les Pyrénées et reçoit même de belles critiques françaises, de Première aux Cahiers du Cinéma. La présence de stars espagnoles –l’actrice Belén Rueda vue dans L’Orphelinat et  Guillermo del Toro à la production– offre une visibilité et un début de bankabilité à Oriol Paulo qui se saisira immédiatement de cette chance pour réaliser lui-même son scénario suivant: El Cuerpo (The Body), sorti en 2012.

«El Cuerpo», modèle du genre

Oriol me définit El Cuerpo, pour lequel il retrouve d’ailleurs Belén Rueda, comme «un exercice de style dans un genre, le mystery movie, que l’on voit finalement très peu aujourd’hui», genre qu’il a paradoxalement décidé d’attaquer pour se sentir «en sécurité», éducation hitchcockienne oblige. Genre, aussi, dont il explique la rareté contemporaine par l’omniprésence des films d’horreur, aux jump scare plus clinquants et à l’efficacité plus assurée en comparaison aux nœuds scénaristiques et au montage complexe qu’exige le thriller.

C’est qu’El Cuerpo est un modèle du genre, bâti comme sur un patron. Le film oscille entre l’interrogatoire d’un accusé de meurtre au sein d’une unité de temps et de lieu, et une flopée de flashbaks plus ou moins mensongers visant à contextualiser le crime en question avant que le tout ne se resserre autour d’un twist savamment exposé à la manière d’un Usual Suspect. Mais pour ce premier film, Oriol Paulo évoque une autre inspiration: Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot, œuvre initiatrice, dès 1955, du twist final au cinéma, à ce point qu’un carton, à la fin du film, demandait à l’audience de ne rien spoiler comme on dirait aujourd’hui.

Ce n’est pas la seule similitude avec le film de Clouzot. Car Oriol Paulo assume à travers ses œuvres de relire l’histoire du cinéma. Un éternel retour dans lequel s’inscrivait déjà la Nouvelle Vague, pourtant révolutionnaire, par rapport à l’âge d’or d’Hollywood.

Dans un élan sceptique par ailleurs assez godardien, Oriol Paulo me confie qu’il considère que «s’il y a quelques très bons films aujourd’hui, les meilleurs films dits populaires, ce sont les vieux classiques».

«Ce que j’essaye de faire, c’est d’intégrer les grands classiques du suspens au sein du XXIe siècle.»

«Je sais ce qui va se passer après. Et vous?»

Mais ne confondez pas conservatisme mal placé et nostalgie du film populaire cinématographiquement généreux. Oriol Paulo ne fait qu’adopter le point de vue d’Hitchcock: lorsqu’il parle de ses films, le réalisateur espagnol mentionne constamment le public comme une entité réunie dans une salle obscure et que l’on doit avant toute chose «respecter» et «mettre à contribution».

«Quand j’écris un scénario je place des points d’interrogation qui s’adressent au public au début puis tout le long du film», me confie-t-il.

Une règle qui ne peut que résonner avec cet échange entre Hitchock et Truffaut –tiré du long entretien culte auquel Oriol Paulo dit d’ailleurs se référer constamment–:

«Je dis toujours au public:“ Je sais ce qui va se passer après. Et vous?”. »

Ainsi est construit El Cuerpo, en tenant le spectateur en éveil par de constantes réactivations du mystère, par une musique à la Bernard Hermann et par un montage tranchant.

Sur les traces de Fincher

Son deuxième film, Contratiempo, est sorti en janvier dernier sur le territoire espagnol. Oriol Paulo revendique une inspiration visuelle naturaliste du côté du David Fincher de Zodiac et de Gone Girl.

Gone Girl

La structure même du film est identique à celle d’El Cuerpo, Contratiempo reprenant le principe du huit-clos où un meurtrier se retrouve confronté à ses flashbacks douteux. La réception de la presse espagnole sera légèrement plus froide que pour le premier film du Catalan. Un enthousiasme plus modéré qui s’explique en partie par un twist surréaliste et grandiloquent, dont on ne révélera pas la teneur ici, mis en scène pourtant avec un montage et un sens de l’image beaucoup plus maîtrisé que lors du final d’El Cuerpo.

El Cuerpo

Le grand public, cette obsession d’Oriol Paulo, semble quant à lui avoir été sensible à ces exagérations assumées et vouées au pur plaisir cinématographique puisque le film, après avoir bien marché en Espagne, a connu une carrière surprenante dans les salles asiatiques, qui s’y connaissent en matière de thrillers léchés. À ce jour, me précise Oriol, Contratiempo a engrangé plus de 20 millions de dollars de recettes au total.

Un succès qui ne doit cependant rien aux salles françaises puisqu’à part une participation au réputé Fantastic Film Festival d’où El Cuerpo repartira avec les Prix spécial et Prix du jury de la compétition internationale, les deux films de l’espagnol n’ont eu le droit qu’à la VOD ou SVOD (sur Netflix depuis août pour Contratiempo). Un mode de diffusion qu’Oriol Paulo me justifie par «des raisons financières» sur lesquelles il n’a «malheureusement aucun contrôle» et que l’on peut regretter du fait de la couverture médiatique quasi-nulle que rencontrent les films ainsi diffusés...

L'accusé

Vers la science-fiction

La presse spécialisée française est pourtant de plus en plus attentive à cette vague de thrillers espagnols même si traversent les Pyrénées essentiellement les œuvres les plus ancrées dans un contexte social et/ou historique fort (La Isla Minima, Que Dios nos perdone, La Colère d’un homme patient, etc.). Les films d’Oriol Paulo, de fait, n’ont de castillan que la langue. L’identité de ses films est internationale, presque américaine.

La France, à qui les Hitchcock et autres Fincher doivent tant pour la reconnaissance de leur art, se doit donc de découvrir l’œuvre d’Oriol Paulo et de prêter attention à ces prochaines productions –il débutera en janvier le tournage de Mirage, un thriller cette fois saupoudré de science-fiction dans lequel jouera Adriana Ugarte, aperçue dans Julieta, le dernier Almodóvar. Mais il serait aussi bien vu de la part de notre pays aux productions cinématographiques bien plus nombreuses et aisées qu’en Espagne, de s’inspirer de ces films qui prouvent que l’Europe est tout à fait capable de rivaliser avec les géants d’Hollywood en ce qui concerne un certain perfectionnisme formel au sein d’un cinéma qui ne prend le grand-public ni de haut ni de loin, mais de face, d’égal à égal.

Un idéal démocratique rompu sur un terrain plus politique cette fois en Catalogne. En ce lundi 2 octobre, impossible de ne pas mentionner avec Oriol Paulo ce qu’il s’est passé la veille dans sa ville. «Un jour triste», résume-t-il le visage soudainement grave. Il restera vague sur le sujet, considérant simplement qu’il est «temps de faire quelque chose» pour changer une situation qu’il décrit comme «grise, ni noire ni blanche». On croirait presque qu’il se remet à parler cinéma.

Thomas Deslogis
Thomas Deslogis (3 articles)
Journaliste
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