Culture

Les films que vous ne verrez jamais: le Jeanne d'Arc de Kathryn Bigelow (volé par Luc Besson)

Michael Atlan, mis à jour le 19.10.2017 à 17 h 03

La cinéaste américaine a passé sa vie à filmer la violence des hommes. En tant que femme à Hollywood, elle en a aussi régulièrement été victime, comme lors de cet épisode où elle a été subitement dépossédée du projet de sa vie: «La Compagnie des anges». Récit.

Kathryn Bigelow I KEVIN WINTER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP II Milla Jovovich dans Jeanne d'Arc II Luc Besson / Alberto E. Rodriguez / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Kathryn Bigelow I KEVIN WINTER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP II Milla Jovovich dans Jeanne d'Arc II Luc Besson / Alberto E. Rodriguez / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Cet article est le premier volet d'une série sur des projets de films avortés.

Début des années 1990. Kathryn Bigelow bataille encore pour imposer sa vision à  Hollywood. Raconter l’histoire de Jeanne d’Arc, la jeune guerrière brûlée vive par des hommes qui ne voyaient en elle qu’une sorcière –comprendre: une femmes trop libre et indépendante pour la société patriarcale– ne semble que trop naturel pour la réalisatrice de Point Breakdont le nouveau film Detroit vient de sortir en France.

«C’est une grande et très inspirante histoire sur une des quelques héroïnes de l’histoire qui ont un statut de légende. Jeanne était une jeune fille de 16 ans qui vivait à une époque où les adolescentes étaient moins considérées que du bétail. Mais elle a réussi à changer le cours de l’histoire parce qu’elle croyait assez fort en quelque chose», dit-elle à Film Review en 1996.

L'appétit pour la destruction

 

Surtout que cette violence, elle la connaît. Elle la fascine même. Elle, qui a eu la révélation du cinéma en voyant La Horde Sauvage de Sam Peckinpah, a passé sa vie à la filmer, la violence des hommes, cette violence qui condamne les femmes, (souvent) en arrière-plan, à souffrir de leur appétit pour la destruction. Dès son premier long métrage, The Loveless (1982), l’histoire d’une bande de bikers parcourant les petites villes de l’Amérique des 50’s, Marin Kanter finissait ainsi par assassiner son père abusif et violent avant de se donner la mort.

Jamie Lee Curtis, elle, incarnait, dix ans plus tard, son héritière spirituelle dans Blue Steel: devenue policière après avoir vu sa mère mourir sous les coups de son mari, elle y était à la fois victime d’une hiérarchie masculine la méprisant pour une supposée incompétence et d’un psychopathe utilisant son arme de service pour commettre des crimes au nom d’un fétichisme viril mal placé.

Entre elles, il y avait eu Lori Petty, victime de la très homoérotique chasse à l’homme entre Patrick Swayze et Keanu Reeves dans Point Break, ou Evangeline Lilly, victime d’un homme (Jeremy Renner) n’hésitant pas à avouer à son enfant en bas-âge, dans un amer monologue final de Démineurs, qu’il ne l’aime pas car il n’aime en fait qu’une seule et unique chose: la guerre, sa violence et ses morts.

Un film d'action au féminin?

 

Se rendant à Orléans dès le début des années 1990 avec son co-scénariste Jay Cocks (Le Temps de l’innocence) pour faire des recherches, Bigelow se passionne pour le projet. La vie de la pucelle d’Orléans a déjà été plusieurs fois été adaptée au cinéma –dès 1900, Georges Méliès en a livré une version, suivi, en France, par La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer ou Jeanne La Pucelle de Jacques Rivette avec Sandrine Bonnaire, à Hollywood, par Jeanne d’Arc avec Ingrid Bergman, ou en Angleterre par Sainte Jeanne d'Otto Preminger avec Jean Seberg– mais Bigelow serait la première femme à donner sa vision.

Leur confier de grosses machines bourrées d’action et de scènes de bataille n’est pas une habitude très hollywoodienne. En 1987, à propos de son deuxième film, Aux frontières de l’aube, la journaliste du Chicago Tribune, Marcia Froelke Coburn, lui demandait ainsi «ce que pouvait bien aimer une jolie femme comme Bigelow à faire des films de vampires érotiques et violents».

«Quand je suis arrivée à Hollywood, je ne recevais que des comédies pour adolescents. Ça semblait être la seule route à prendre pour une femme réalisatrices dans les années 1980. Je voulais qu’on comprenne bien que je voulais faire autre chose», disait-elle à Film Review à propos de sa difficulté à être prise au sérieux.

Quand le Los Angeles Times tente un article sur les trois films sur Jeanne D’Arc se préparant à Hollywood, au milieu des années 1990, le projet de Bigelow avec la 20th Century Fox ne fait ainsi l’objet que de trois lignes, la journaliste se focalisant davantage sur le projet du producteur Joel Silver (L’Arme Fatale, Predator, Piège de Cristal) avec Warner Bros décrit comme «Bruce Willis en robe, brandissant une épée» et celui de Brian Gibson (Tina) avec Disney: un film qui, «contrairement aux précédents films», montrera Jeanne «comme une jeune fille», pas comme quelqu’un «imperturbable dans sa quête, sans aucun doutes».

Le plafond de verre

 

Encore aujourd’hui, difficile d’échapper aux interviews qui ne commencent pas par une description plus ou moins détaillée de sa plastique: «Elle fait facilement dix ans de moins que son âge. Élancée, super fit, charismatique, Kathryn Bigelow a fière allure», lisait-on très récemment dans Les Inrocks. Et bien sûr, toujours la même question qui revient inlassablement: «Pourquoi (en tant que femme) faites-vous les films que vous faites (des films d’hommes)?»

L’écrivain Bret Easton Ellis déclarait encore, en 2012, que Bigelow «serait considérée comme un réalisateur moyennement intéressant si elle était un homme mais qu’étant une femme très sexy, elle est surcotée». Non que l’avis de l’auteur d’American Psycho soit si important mais il reste révélateur d’un certain esprit général qui empêche les femmes d’être considérée à l’égal des hommes –et surtout bien incapable de diriger des scènes d’action, de surcroît avec des hommes à l’écran. Ce n’est, après tout, qu’en 2017, avec Wonder Woman qu’un blockbuster dirigé par une femme a dépassé les 100 millions de dollars de recettes au box-office sur son premier week-end. Comme l’écrivait alors le Hollywood Reporter, «Patty Jenkins a brisé un plafond de verre qui aurait dû être brisé il y a bien longtemps».

«C'était Jeanne»

 

Pourtant, alors que les deux autres projets ont capoté, le projet de Bigelow commence à se concrétiser. Dans la presse spécialisée, le casting se dessine. Les noms de la chanteuse Sinead O’Connor, de Drew Barrymore ou de Claire Danes circulent pour tenir le rôle emblématique. C’est cette dernière, tout juste auréolée du succès de Roméo+Juliette et alors âgée de 17 ans, qui a les faveurs de la réalisatrice. Moins de son producteur.

Luc Besson, qui vient de quitter Maïwenn Le Besco, veut Milla Jovovich pour le rôle. L’actrice de 22 ans, qui a épousé son réalisateur juste après la sortie du Cinquième élément, raconte qu’ils auraient eu un flash en voyant une photo d’elle:

«Elle est dans les tons sépia, un univers assez fou dans la veine de Satyricon de Fellini. J’y ai une coupe de cheveux très sauvage, un maquillage grisâtre, très étrange, qui me donne une allure androgyne. Et ensemble nous avons eu la même vision: c’était Jeanne», disait-elle à Geoffrey Le Guilcher pour sa biographie (non autorisée) de Luc Besson.

Le patriote

 

Danes ou Jovovich. Bigelow, la passionnée, et Besson, l'enamouré, sont irréconciliables. Le producteur se retire du projet, laissant la réalisatrice sans financements. L’histoire aurait alors pu s’arrêter là, condamnant La Compagnie des Anges –c'était son titre de travail– à mourir dans l’œuf comme les autres projets autour de Jeanne. L’histoire est aussi vieille qu’Hollywood. Mais si Bigelow avait la passion et presque une décennie de recherche, Besson avait le porte-monnaie. Et c’est tout ce qu’il faut pour faire un film.

«En à peine trois mois, le scénariste britannique Andrew Birkin et Luc Besson pondent une cinquantaine de pages. Luc se montre très pressé que la préparation du film démarre sans que l’écriture du scénario soit achevée», écrit Le Guilcher.

Le réalisateur explique dans le livre L’Histoire de Jeanne D’Arc que, face aux nombreux projets hollywoodiens, il fallait que ce soit un Français derrière la caméra. «Du patriotisme cinématographique», selon le biographe, même si tourné intégralement en langue anglaise dans des décors construits en République Tchèque.

Finalement, Jeanne D’Arc sortira le 27 octobre 1999 en France, le 12 novembre aux États-Unis, sous le titre The Messenger. L’Américaine doit définitivement dire adieu à La Compagnie des Anges.

Entrée dans l'histoire

 

Le procès qu’elle intente dans la foulée à Luc Besson n’est qu’une formalité destinée à ne pas perdre la face et, surtout, à récupérer son dû, ses milliers d’heure de recherche et d’écriture qui auraient servi à un autre. Facile de faire le rapprochement entre le «combat intérieur de Jeanne avec Dieu», décrit par le Los Angeles Times en 1994, avec la dernière partie du film de Besson dans laquelle Jeanne s’entretient avec une mystérieuse présence incarnée par Dustin Hoffman. À l’été 2000, pour éviter une condamnation, Besson verse donc à Bigelow une somme «autour de trois millions de dollars», d’après un de ses proches cité par Le Guilcher.

Là encore, les scénarios volés par Hollywood sont une histoire vieille comme le mythe californien. Mais l’ironie d’une femme se faisant voler le travail d’une vie par un homme parce qu’il veut faire travailler sa nouvelle épouse ne peut échapper à personne. Ce n’est pas là une histoire strictement hollywoodienne, c’est quasiment l’histoire du monde.

Si Kathryn Bigelow a toujours eu de cesse de dévier les questions sur le genre –«Je ne pense pas la réalisation de films comme un métier ou un talent lié au genre», répondait-elle en 1991 au Guardian–, personne ne lui enlèvera jamais qu’après cette histoire, elle est devenue, en 2002, la première femme à réaliser un film à plus de cent millions de dollars de budget (K19: le piège des profondeurs) et, en 2008, la première femme à gagner l’Oscar du meilleur réalisateur (Démineurs), devançant quatre hommes, dont son ex-mari James Cameron! Il y a visiblement des rapports de force qui sont en train de changer, du moins s'équilibrer.

Michael Atlan
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