France

Critiquer Roselyne Bachelot est trop facile

Thomas Legrand, mis à jour le 06.01.2010 à 9 h 05

On ne peut pas lui reprocher d'avoir appliqué le principe de précaution.

Roselyne Bachelot à l'Elysée le 5 janvier 2010, REUTERS/Philippe Wojazer

Roselyne Bachelot à l'Elysée le 5 janvier 2010, REUTERS/Philippe Wojazer

La ministre de la santé est très critiquée depuis le début et aujourd'hui, ceux qui la critiquent peuvent affirmer qu'ils avaient raison... depuis le début. Et c'est vrai. C'est donc le moment de défendre la ministre. Enfin la défendre... Disons plutôt que c'est le moment d'essayer de se mettre à sa place. La politique est faite de «si». Roselyne Bachelot et avec elle le président et tout le gouvernement, prenant la mesure des expériences passées (canicule, sang contaminée, vache folle), avaient décidé d'appliquer le fameux principe de précaution. Il est vrai que 94 millions de doses de vaccins commandés, cela parait énorme aujourd'hui. Mais la précaution est souvent faite de sur-dimension, et si la politique se fait avec des «si», le commentaire aussi.

Livrons nous un instant à l'exercice classique du «Et si le gouvernement avait décidé d'agir à l'inverse de ce qu'il a fait», c'est-à-dire, si le gouvernement, par exemple, avait demandé aux médecins généralistes de vacciner eux même les patients comme certains le préconisaient. On peut aisément imaginer l'encombrement dans les salles d'attentes, les difficultés d'approvisionnement, de stockage et de conservation des vaccins, l'encombrement des services d'urgence pour traiter tout ce que les généralistes n'auraient plus eu le temps de traiter. On peut imaginer aussi le contraire, que tout se serait bien passé. Mais la vérité, c'est qu'on n'en sait rien! Et «si» la grippe avait été beaucoup plus puissante, et «si» on s'était aperçu que finalement il fallait deux injections par personne, et «s'il» y a avait eu plus de décès.

Et «si» on regardait aussi ce qui a marché, au-delà du grand cafouillage et des heures de queues au début de la campagne de vaccination, il n'y a eu finalement aucune panique populaire, ceux qui ont voulu se faire vacciner ont pu le faire. Et finalement, c'est le principal, même si l'Etat n'y est certainement pas pour grand-chose: la catastrophe sanitaire n'a pas eu lieu.

Alors, c'est vrai il y a quand même un grand gâchis financier avec ces millions de doses de vaccin achetées pour rien. Roseline Bachelot peut nous expliquer qu'elle va annuler la commande de 50 millions de doses, on imagine bien que cela ne va pas se passer si simplement et sans frais. Mais cet écart, qui apparaît comme une imprévoyance, n'est pas une faute de gestion en soi, disons plutôt que c'est le résultat d'un travers de notre société. Un défaut que l'Etat, les médias et l'opinion partagent. Nous ne savons pas gérer l'incertitude. Nous n'acceptons pas l'incertitude. La mode est de citer Camus alors citons Sartre. Nous sommes tous comme Sartre qui disait «je préfère le désespoir à l'incertitude». Et pour gérer une situation de crise, c'est un sentiment fâcheux. C'est notre problème collectif. On n'imagine pas un gouvernement ouvrant un grand débat sanitaire au moment où la crise se profile. On réclame de l'action, de la promptitude (après coup on appellera ça de la précipitation). Et le gouvernement est trop content de nous montrer qu'il est réactif, qu'il ne sous-estime pas la crise et les angoisses.

En ne la sous estimant pas, il risque aussi de l'alimenter, alors il fait appelle à des cabinets de communication de crise pour adapter un discours forcement contradictoire: «j'agis parce que c'est grave» mais «ce n'est pas grave parce que j'agis»... Comme dans beaucoup de domaines politiques, nous sommes encore dans l'ère dépassée de l'hyper communication qui remplace le débat adulte. Kant disait que l'on «mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitude qu'il est capable de supporter». On pourrait adapter cette réflexion à l'ensemble d'une société ou d'un pays. Gouvernants et opinions réunis. «L'intelligence d'un pays se mesure aussi à l'incertitude qu'il peut supporter». Et dans ce pays intelligent on imagine aisément qu'il y aurait plus de débat et moins de communications.

Thomas Legrand

A LIRE AUSSI SUR «LE JOURNAL DE LA PANDEMIE», LE BLOG DE SLATE SUR LA GRIPPE A: «50 millions de doses de vaccins résiliées» ; «H1N1 en overdose(s) vaccinale(s)» ; «Grippe A, la schizophrénie française»

Image de Une: Roselyne Bachelot à l'Elysée le 5 janvier 2010, REUTERS/Philippe Wojazer

Thomas Legrand
Thomas Legrand (156 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte