Culture

Un tatoueur doit-il prévenir que le motif choisi est beaucoup trop moche?

Leon Neyfakh, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 19.10.2017 à 17 h 03

Incombe-t-il au tatoueur de prévenir le tatoué qu’il a choisi un motif beaucoup trop moche/gênant/nazi?

Un tatouage devenu viral / DR

Un tatouage devenu viral / DR

En décembre 2011, une jeune femme est entrée dans un salon de tatouage de Los Angeles et a annoncé à l’employé qu’elle voulait se faire encrer le front. Plus spécifiquement, elle voulait que le mot DRAKE, en majuscules, soit tatoué assez grand pour couvrir toute la largeur du front et jusqu’à ses sourcils, qu’elle avait rasés. Il n’a pas fallu longtemps pour que des photos du visage de cette femme défigurée de façon indélébile deviennent virales.

Même Drake a trouvé ça dérangeant:

«Le type qui a tatoué [ça] est un sacré connard, a-t-il asséné lors d’une interview. Il devrait perdre son boulot et ne plus jamais tatouer personne.»

Mais le tatoueur en question, Kevin Campbell, a campé sur ses positions. Lorsqu’un journaliste de Vice lui a demandé s’il avait envisagé de dire non à la cliente, il a répondu: «Au final, elle m’a payé pour que je lui fasse ça, donc en réalité elle se l’est fait à elle-même.»

Quelle expertise?

Cette sombre histoire cristallise une question fondamentale qui se pose dans le secteur des services: qu’achète-t-on exactement quand on paye quelqu’un pour faire quelque chose pour nous? Après tout, quand on entre en relation avec des experts dans le domaine du service à la clientèle, on ne les utilise pas uniquement comme des intermédiaires destinés à nous fournir ce qu’on désire. En réalité, on espère aussi bénéficier de leur expérience dans le domaine. Quand on va chez le tailleur, on compte sur lui pour nous dire que notre pantalon est trop court; quand on va chez le coiffeur on attend qu’il nous dise que si on choisit de garder une bonne longueur sur le dessus et de bien raser les côtés, on va avoir l’air d’un facho.

Dans le cas d’un fournisseur de service dont le produit va rester imprimé sur votre corps pour le restant de vos jours, ce rôle peut apparaître d’autant plus important. Un tatoueur expérimenté connaît tout un tas de trucs que ses clients ignorent: quel genre d’encre ne rend pas bien du tout sur quel genre de peau, si certains motifs sont condamnés à se détériorer rapidement, et même la probabilité de regretter certains choix. Sous cet angle, l’argent que l’on donne à un tatoueur devrait acheter, entre autres choses, ses conseils honnêtes et éclairés. Un bon tatoueur devrait avoir à cœur de décourager ses clients de faire un mauvais choix, même si cela signifie les dissuader de dépenser leur argent.

Le dilemme de la croix gammée

Il fut un temps où les tatoueurs ne suivaient pas cette logique. Matthew Marcus, un des propriétaires du salon Three Kings Tattoo, installé à East Village et à Greenpoint, à New York, m’a confié qu’à une autre époque, les tatoueurs n’estimaient pas qu’il leur incombait de décourager les gens de faire de mauvais choix. Cela s’explique en partie parce que les tatouages étaient alors bien moins courants –la pratique n’a été légalisée à New York qu'en 1997– ce qui signifie que les clients qui en demandaient étaient plus susceptibles d’être des aficionados qui comprenaient et acceptaient les risques d’un encrage ostentatoire. À cette époque, explique Marcus, la plupart des tatoueurs avaient comme philosophie: «Tout ce qu'on me demande de faire, je le fais.»

 

 

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Un tatoueur à qui j’ai parlé mais qui n’a pas voulu être interviewé officiellement m’a raconté qu’il y a une quinzaine d’années encore, il était si convaincu que le client avait toujours raison qu’il ne refusait même pas de tatouer des croix gammées ou des sigles SS, alors même qu’il est juif. Il m’a raconté cette excellente anecdote:

«Je me souviens de ce type qui s’est présenté tard un soir, et qui a demandé à se faire tatouer une croix gammée sur le poignet. Et vous savez, je n’étais pas le premier à lui parler, et tout le monde dans le salon lui a dit: “Non, je ne fais pas ça.” Donc je suis allé le voir et je lui ai dit: “Écoutez, si vous voulez porter ça, si c’est quelque chose dont vous êtes fier, pourquoi est-ce que vous ne l’affichez pas vraiment?” Et dans ma tête, je me disais: “Au moins si on met ça à un endroit bien visible, ça servira à avertir les gens de rester à bonne distance de ce type”. Alors il a fini par se la faire faire en gros sur le dos de la main. Il m’a demandé: “Ça va me coûter combien?” Je lui ai dit: “500 balles.” Il a répondu: “Wow, pourquoi c’est si cher?” Et moi: “Ben c’est une croix gammée, mec.”»

Élevé au rang d'art

Mais le monde du tatouage a changé depuis le bon vieux temps où on essayait de convaincre un type de se faire tatouer une croix gammée encore plus grosse. «Maintenant il y a des jeunes qui ont fait des écoles d’art et qui deviennent tatoueurs, expose Marcus. Et plein de gens normaux qui viennent les voir.» Ce qui crée des situations où les artistes qui se considèrent comme des professionnels de haut niveau sont confrontés à de nombreux clients qui n’ont pas forcément pris une décision bien réfléchie.

Adam Suerte, du salon Brooklyn Tattoo, m’a confié qu’il tentait de dissuader les clients de se faire tatouer le nom de leur moitié:

«Je leur rappelle que la plupart des mariages ne durent pas à notre époque, m’a-t-il raconté, mais s’ils insistent, et qu’ils disent qu’ils iront se le faire faire ailleurs, on leur dit: “OK, alors faisons-le avec une couleur facile à couvrir.”»

Marcus, quant à lui, suit une règle non négociable qui lui interdit tout tatouage impliquant haine, racisme ou misogynie et met un point d’honneur à protester ou à refuser ses services quand un client demande un motif qui le fait hésiter, que ce soit pour des raisons esthétiques ou morales.

«Si vous avez l’impression que c’est un truc qui va vous empêcher de dormir la nuit ou que vous estimez qu’au bout de quelques années ça va être super moche, vous avez le droit de dire non», estime-t-il.

Lorsqu’une femme lui demande un tatouage sur la poitrine, poursuit-il, il s’assure qu’elle comprend les risques: «Je lui dis toujours: “Écoutez, vous savez combien de tocards vont en profiter pour vous adresser la parole, pour vous reluquer, pour mal se conduire?”»

Attention aux «job stoppers»

Nul doute que d’aucuns jugeront cette réaction paternaliste ou même insultante. Une des plus grandes polémiques qui secouent le monde du tatouage ces dernières années implique une auteure qui voulait se faire tatouer le prénom de sa fille dans le cou et qui s’est adressée à un salon appelé New York Adorned, qui a refusé de le lui faire. Dans un post publié sur Jezebel et intitulé «Don’t Tell Me I Can’t Get a Fucking Neck Tattoo» [Ne décidez pas pour moi que je n’ai pas le droit de me tatouer le cou, merde], Jane Marie écrit que Dan, un tatoueur du salon auquel elle s’est adressée, lui a dit qu’un tatouage pareil aurait l’air «cucul» et qu’il ne tatouait pas dans le cou des gens qui n’étaient pas déjà tatoués des pieds à la tête.

Révoltée devant le sexisme de Dan à qui elle n’avait pas demandé son avis sur la question, Marie est allée voir ailleurs. Dans une déclaration en réponse au post de blog de Marie –qui a été encensé par David French, de la National Review– le tatoueur qualifie les tatouages sur les mains et le cou de «job stoppers», c’est-à-dire qu’ils sont susceptibles d’empêcher une personne de décrocher «un poste ou une promotion» et que la déontologie interdit de les pratiquer sur des clients qui «ne vivent pas déjà avec un grand nombre de tatouages».

La bonne mauvaise idée

Mais dans une économie qui attache une grande valeur au service à la clientèle, les salons de tatouage se retrouvent confrontés à un style de client nouveau –du genre à exiger un tatouage qu’il a vu dans une émission de télé-réalité ou sur Instagram, et qui s’indigne si le tatoueur essaie de le dissuader de se le faire faire.

«Un des grands conflits dont nous sommes les témoins depuis quelques années, raconte Marcus, c’est cette attitude: “C’est mon corps, mon idée, ça ne vous regarde en rien, laissez-moi juste payer pour l’obtenir.” Mais pour un bon tatoueur qui travaille dans un bon salon, et qui se considère comme un artiste, il y a un truc qui s’appelle l’intégrité artistique.»


Difficile de ne pas être mitigé sur le sujet. D’un côté, je me dis qu’il aurait mieux valu, pour la fille qui s’est fait tatouer Drake sur le front, avoir affaire à Matt Marcus plutôt qu'au type qui a accédé à son désir. D’un autre côté, une partie de ce qui fait le charme des tatouages –contrairement à d’autres ornements physiques moins permanents que l’on peut utiliser pour projeter une certaine image de soi– c’est qu’ils ont un petit côté intrinsèquement risqué, voire téméraire. Une partie de l’intérêt de se faire tatouer réside dans le concept que c’est peut-être justement une mauvaise idée. Peut-être n’a-t-on pas du tout envie que le tatoueur nous le rappelle.

Leon Neyfakh
Leon Neyfakh (7 articles)
Journaliste
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