Culture

Les deux films qui résument le mieux Jean Rochefort sont sortis le même jour

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 19.10.2017 à 17 h 03

Le 9 novembre 1977, il était à la fois à l'affiche du «Crabe-tambour», qui lui vaudra le César du meilleur acteur, et de «Nous irons tous au paradis», suite culte de «Un éléphant, ça trompe énormément». Deux longs métrages très différents qui montrent l'étendue du registre du comédien, qui vient de disparaître à 87 ans.

Les affiches de «Nous irons tous au paradis» et «Le Crabe-tambour». Photo de Jean Rochefort: AFP.

Les affiches de «Nous irons tous au paradis» et «Le Crabe-tambour». Photo de Jean Rochefort: AFP.

Le 9 novembre 1977, la France a le choix entre deux Jean Rochefort. Ce mercredi-là, le comédien est tête d'affiche de deux sorties promises au succès public et critique, et que cet acteur plutôt sévère sur sa filmographie jugeait encore avec tendresse quatre décennies plus tard. À gauche, Nous irons tous au paradis d'Yves Robert, la suite de Un éléphant, ça trompe énormément, sorti l'année précédente. À droite, Le Crabe-tambour de Pierre Schoendoerffer, adaptation de son roman du même titre. Un contraste, si ce n'est politique –le film de copains contre l'évocation funèbre des défaites de la France coloniale–, du moins cinématographique, qui dessine les deux pôles de la carrière de ce grand comédien, disparu ce 9 octobre 2017 à l'âge de 87 ans.

Le week-end de cette double sortie, l'acteur est invité des «Rendez-vous du dimanche» de Michel Drucker en compagnie de Victor Lanoux, lui aussi à l'affiche de Nous irons tous au paradis. C'est la fin des années 1970, on peut encore cloper sur les plateaux de télé et Lanoux ne s'en prive pas. L'animateur questionne Rochefort sur la chance qu'il a de jouer «des rôles aussi différents». Étienne Dorsay, tout d'abord, l'époux en apparence tranquille du film d'Yves Robert, qui partage avec ses copains de toujours –Lanoux en macho au grand cœur, Claude Brasseur en homo encore dans le placard, Guy Bedos en médecin angoissé sous la coupe d'une mère envahissante– sa peur de voir sa femme le tromper:

«Il n'a pas l'habitude des situations exceptionnelles et toute situation exceptionnelle le place à la limite du ridicule, ce qui n'est pas pour me déplaire personnellement.»

Devant la caméra de Schoendoerffer, son autre personnage, et c'est déjà une première différence marquante, n'a pas de nom. Il est commandant d'un vaisseau de la marine nationale, l'escorteur d'escadre Jauréguiberry. Un «pacha», que ses hommes surnomment «le Vieux». Pour son dernier commandement, alors qu'il est atteint d'un cancer qu'il a dissimulé à son équipage comme à l'armée, il se retrouve confronté à un médecin de bord prénommé Pierre (Claude Rich), avec qui il partage un compagnonnage passé avec le lieutenant Willsdorff (Jacques Perrin), surnommé «le crabe-tambour». Un militaire aventureux, connu en Indochine, à qui ils avaient chacun fait une promesse trahie: Pierre, celle de ne jamais revenir en France («Adieu, vieille Europe, que le diable t'emporte»), le commandant, celle de quitter l'armée après l'échec du putsch des généraux de 1961, auquel Willsdorff participa.

«Ce sont des personnages qui ont mon âge et souvent plus, qui en sont au stade du point, du bilan de leur vie, explique alors Rochefort. Mon personnage va vers sa mort, il le sait, il l'accepte et veut revoir une dernière fois une personne qui a beaucoup compté pour lui et envers qui il a manqué à sa parole.»

«Ces personnages près de l'érosion»

Le rôle est un contre-emploi. L'acteur le savait en le sollicitant, racontait-il en 2013 au magazine Première:

«Mon côté Don Quichotte m’a donné le courage de téléphoner à Schoendoerffer pour lui dire que je voulais essayer de jouer ce rôle. Il m’a répondu: “Vous rigolez, il n’en est pas question”. Et c’est seulement après trois mois qu’il m’a appelé pour me dire qu’il avait réfléchi et qu’il voulait bien me rencontrer.»

À la sortie du film, Rochefort, alors âgé de 47 ans, reconnaissait déjà l'importance et l'originalité de ce rôle dans sa carrière en répondant à une journaliste qui estimait qu'il sortait de ses «pantoufles habituelles»: «Il m'a semblé qu'il était temps, que j'avais l'âge de jouer ces personnages près de l'érosion, faisant le point avec eux-mêmes. C'est pour ça que j'ai été extrêmement impudique et c'est quelque chose que je n'aime pas faire d'habitude. J'ai ressenti un appel, j'ai été une sorte de Jeanne d'Arc du septième art.»

Sept semaines sur un bateau battu par les flots l'avaient tellement glissé dans l'uniforme du personnage que les matelots qui le croisaient lui adressaient, par automatisme, le salut militaire: «Je n'avais plus la sensation d'interpréter quelque chose mais de le vivre. Une sensation très curieuse.»

Une même année, deux France différentes

Nous irons tous au paradis et Le Crabe-tambour racontent chacun à leur façon un versant de la France de 1977. Dans le premier, c'est le blues des quadragénaires dans un pays depuis peu en crise, abordé sur un ton souvent amusé, parfois drôlatique: contrairement à ce qui se passait trois ans plus tôt dans le Vincent, François, Paul... et les autres de Claude Sautet, coécrit par le même scénariste, Jean-Loup Dabadie, les peines de cœur ne sont que sentimentales et pas chirurgicales, les problèmes d'argent ne se résolvent pas grâce à un prêt de dernière minute mais avec des lingots d'or trouvés dans un placard.

Dans le second, c'est l'obsession du passé qui domine, les souvenirs orgueilleux des aventuriers de l'époque coloniale, de guerres (l'Indochine, l'Algérie) qui non seulement ont été perdues, mais où la France s'est parfois perdue. Une mémoire qui, de la clandestinité au Front national, a façonné notre politique contemporaine: le lieutenant Pierre Guillaume, qui inspira le personnage de Jacques Perrin, fut membre de l'OAS puis ami de Jean-Marie Le Pen.

Un éléphant, ça trompe énormément et Nous irons tous au paradis oscillent entre l'élégance des comédies hollywoodiennes et la bouffonnerie des comédies italiennes: dans l'une des scènes les plus célèbres du film, les personnages achètent une maison de campagne avec court de tennis sans savoir, grève d'Air France oblige, que des avions passent au-dessus, et finissent par jouer avec des casques antibruit jusqu'à que leur dialogue hurlé finisse en bagarre générale.


S'il faut le comparer à un film américain, Le Crabe-tambour semble lui curieusement annoncer, avec deux ans d'avance et sans le côté opéra-rock sous acide, le Apocalypse now de Coppola: même arrière-plan historique, mêmes références à Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres et Le Nègre du Narcisse), mêmes soldats perdus dans un conflit devenu plus existentiel que politique. Selon Schoendoerffer, le film posait à chacun de ses personnages les questions «Qu'as-tu fait de ta vie?» ou «Qu'as-tu fait de ton talent?», interrogations que le personnage de Rochefort accueillait avec «un grand orgueil, une grande solitude».

L'âge des bilans

«Orgueil» et «solitude», deux mots qu'on a rarement l'habitude d'accoler aux personnages interprétés par l'acteur. Ce dernier est passé à la postérité sous les traits d'Étienne Dorsay ou de ses descendants tardifs, comme le noble du Ridicule de Patrice Leconte: la moustache frémissante, les bons mots gourmands d'Audiard ou de Blier à la bouche et le rire tirant sur le hennissement. Quand son corps se raidit, c'est pour mieux provoquer le gag, comme lors de la mémorable promenade à cheval avec Anny Duperey dans Un éléphant, ça trompe énormément ou quand, vêtu d'un imperméable comme l'inspecteur Clouseau de La Panthère rose, il file fort peu discrètement sa femme qu'il soupçonne d'avoir une liaison dans Nous irons tous au paradis. Le «pacha» du Crabe-tambour, lui, parle peu et a le poil triste. Maladie oblige, son visage est cireux et comme couvert d'une sueur froide. Il a perdu sa main droite à la guerre et porte une main artificielle couverte d'un gant noir, qui provoque la gêne quand il doit saluer son interlocuteur.

Il y a un point commun, quand même, c'est l'âge: les deux personnages abordent la cinquantaine ou viennent juste de la dépasser. Jean Rochefort est devenu célèbre à la quarantaine, dix ans après son ami de conservatoire Jean-Paul Belmondo. Il a raté la Nouvelle Vague, ou la Nouvelle Vague l'a raté.

«Marielle, Noiret et moi n’étions pas en prise directe avec notre temps, nous étions des jeunes hommes pas finis, à l’état larvaire. [...] Il a fallu que nous ayons des traits de quadragénaires pour que nous commencions à ressembler à quelque chose. Avant, nous étions des acteurs de composition, nous avons commencé à être nous-mêmes plus tard», expliquera-il un jour.


À peine en est-on arrivé à ressembler à quelque chose que l'âge des bilans commence déjà. Mais vis-à-vis de qui? Les quatre héros de Nous irons tous au paradis ne cessent de se mirer –leur âge, leur couple, leur virilité, leur situation sociale– dans le regard plus ou moins bienveillant de leurs trois camarades. Pour ceux du Crabe-tambour, c'est encore plus âpre: ils sont face à eux-mêmes avant tout, quitte à utiliser un fantôme de leur passé pour leur renvoyer leur image en miroir. Claude Rich l'avoue d'une voix off introspective sur les premières images du film:

«Je m'appelle Pierre. J'ai cinquante ans. J'avais choisi ma vie. Et puis qu'importe, j'ai lâché prise. J'ai peur de moi. Je rentre dans le rang.»

Comme l'écrivait le critique Jean-Louis Bory dans sa critique très élogieuse du film, «si ces gens-là s'accrochent à leur panoplie –jugulaire-jugulaire et flotte petit drapeau–—, c'est parce qu'ils claquent de trouille non à l'idée de la mort (la mort, c'est leur métier) mais à celle du face-à-face avec soi. Leur assurance, pathétique parce que puérile, les laisse désarmés devant le ricanement de l'histoire.»

«Le Crabe-Tambour, et accessoirement mon jeune frère»

Quatre ans plus tôt, Rochefort interprétait déjà tout en sobriété chez Bertrand Tavernier (L'Horloger de Saint-Paul) un inspecteur de police compréhensif et amer, qui reconnaît dans le père d'un suspect ses propres limites en tant que parent et raconte à un de ses adjoints que son fils a écrit «Mort aux cognes» dans sa chambre («Parce qu'il est gauchiste? –Non. Parce que son père est flic»). Par la suite, il rejouera encore ce genre de personnages à l'heure du bilan, que ce soit sur le registre de la farce (Les Grands Ducs de Leconte, où il campe avec Marielle et Noiret une troupe de cabotins tentant de trouver une troisième jeunesse dans le regard du public) ou de la comédie crépusculaire: c'est Tandem, du même Leconte, où il joue un genre de Lucien Jeunesse qui continue d'amuser la galerie mais sait au fond de lui qu'il est fini et qu'a sonné l'heure des adieux, envers le public mais aussi envers ce qu'il a été.

Dans une des scènes les plus fortes du Crabe-tambour, les personnages joués par Rochefort et Rich retrouvent enfin leur baleine blanche, le lieutenant Willsdorf, devenu capitaine d'un chalutier sur les bancs de Terre-Neuve. «Je voulais seulement vous dire adieu. C'est tout, je n'ai rien d'autre à dire», lâche le commandant dans le micro, impénétrable, avant d'abandonner définitivement son pouvoir à son second. Claude Rich pénètre dans sa cabine et lui lance alors qu'il lui fait face, le visage d'une blancheur spectrale: «Vous êtes plein d'orgueil. Vous vous êtes planté une dernière fois devant lui, tout droit, comme au tribunal.»

Il y a dans ce film qui valut à Rochefort le César du meilleur acteur en 1978 quelque chose du jugement dernier, loin de la perpétuelle et charmante indécision d'Étienne Dorsay. Une dureté dont l'acteur était peu coutumier, mais dont il avait gardé la mémoire au fond de lui. Il y a quelques années, il racontait à la RTBF une anecdote sur son frère aîné récemment disparu et qui fit une brillante carrière dans la marine, le genre de carrière dont son père rêvait pour ses enfants: «L'employé du cimetière du village où il s'était retiré en Bretagne lui demande: “Pardon, mais est-ce que le Rochefort acteur a un rapport familial avec vous?”. Et il a répondu: “Oui, Le Crabe-Tambour, et accessoirement mon jeune frère”. Réponse de militaire... C'était rude.»

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (933 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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