Culture

«L’Atelier», «Numéro Une», deux femmes et le monde

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 10.10.2017 à 17 h 00

Le film de Laurent Cantet et celui de Tonie Marshall mettent en scène deux héroïnes du quotidien contemporain, dans des situations exceptionnelles et pourtant riches d’échos très actuels.

Emmanuelle Devos, la patronne de "Numéro Une" et Marina Fois, l'écrivaine de "L'Atelier"

Emmanuelle Devos, la patronne de "Numéro Une" et Marina Fois, l'écrivaine de "L'Atelier"

Le même jour sortent en salles deux films français qui malgré leurs considérables différences se répondent à distance. Deux aventures contemporaines réalistes, deux personnages féminins, deux actrices au meilleur de leur art (Marina Fois et Emmanuelle Devos), deux fractures profondes de notre société.

Salué dès sa découverte au Festival de Cannes, L’Atelier de Laurent Cantet met en scène une «femme écrivain reconnue», qui anime un atelier littéraire avec des «jeunes issus de milieux défavorisés» sur la Côte d’Azur.

 

Les guillemets sont là pour pointer l’aspect cadenassé du pitch, verrouillage qui ne concerne pas que le scénario, mais une conception dominante de la société. On pourrait dire que l’enjeu du film est de faire sauter les guillemets.

À travers le processus d’écriture se retrouvent et se confrontent Olivia et les jeunes gens, puis plus particulièrement Olivia et Antoine, hostile, attirant, difficile à cerner.

Echappée par la complexité

La dynamique du film sera dans capacité à tenir ses présupposés –le gouffre culturel entre deux générations et deux milieux sociaux, les ressources de la pratique artistique pas forcément pour le dépasser mais pour en faire quelque chose– tout en les laissant contaminer par une complexité du monde bien moins binaire.

Avec quoi? Avec le soleil, la mer, les sons de la ville et ceux de la pinède. Avec la solitude et la séduction. Avec les rythmes des mots et le langage des corps. Avec la fascination de la virilité et les offres sensuelles du fascisme actif de l’extrême droite qui prospère dans cette région. Avec la mémoire sociale de la région et la présence envahissante des smartphones et des jeux vidéo. Avec Olivia et Antoine, Marina et Matthieu.

Les memebres de l'atelier sur le site des anciens chantiers navals de La Ciotat, un des arrières plans imaginaires du film.

Laurent Cantet retrouve le juste assemblage de contrôle et de disponibilité sensible qui avait fait la réussite d’Entre les murs. Il lui permet de suivre la ligne directrice de son récit tout en le laissant contaminer par tout ce qui semble le parasiter, et en fait l’enrichit, le réinscrit dans un réel irréductible à quelques définitions.

Les parts d’ombre de chacun, au-delà des typages, sont les espaces où se déploient et se rejoignent cet art du «semi laisser-faire» de la mise en scène, les ressources et la générosité de la comédienne, et la présence à la fois puissante et subtile du jeune acteur.

Antoine (Matthieu Lucci), inquiétant et séduisant, intensément présent

La réussite de L’Atelier nait ainsi de sa capacité à tenir ensemble une construction rigoureuse et une liberté de conter, de filmer et de suggérer qui lui donne sa respiration. Numéro Une est confronté à un défi similaire, et par des voies différentes y parvient également.

Le sexe du pouvoir

 

 


Le nouveau film de Tonie Marshall a tout de la fiction à thèse. Il s’agit de dire combien cette société est gangrenée par le machisme et la misogyne, en particulier dans les sphères les plus élevées du pouvoir économique et politique.

Lorsqu’un groupe d’influence essaie de faire nommer la brillante Emmanuelle Blachey à la tête d’une entreprise du CAC40, ce sont tous les réflexes et tous les mécanismes des cercles de la (vraie) France d’en-haut qui se déclenchent.

Les manipulations du grand patron joué par Richard Berry, les trafics d’influence des hommes de l’ombre aux dents longues, celles des groupes féminins attachés à conquérir une part de la puissance monopolisée par ces messieurs en costard cravate dessinent un portrait, largement inspiré de situations réelles, des fonctionnements de la sphère des seigneurs qui nous gouvernent.

Ces messieurs du pouvoir (Benjamin Biolay et Richard Berry)

Et si ce milieu à la fois violent et feutré, opaque et luxueux, offre un cadre valorisant à l’enchainement des intrigues qui s’y déroulent, il n’est pas difficile de comprendre que ces mécanismes sont aussi à l’œuvre, sous des formes diverses, dans les couches moins élevées du monde où nous vivons, qu’il s’agisse de l’entreprise, des milieux politiques, des médias ou de l’université.

Bref, Numéro Une serait un efficace téléfilm au service d’une (bonne) cause, dénonçant avec des moyens dramatisés des phénomènes condamnables. Sauf que Emmanuelle Devos.

Effet très spécial

Elle joue Emmanuelle Blachey, mais elle fait bien davantage. Elle est une sorte d’effet spécial, très spécial, qui sans cesse habite les plans d’autre chose que ce qu’ils «veulent dire».

Tous les comédiens autour d’elle, à commencer par Benjamin Biolay en arriviste retors, Anne Azoulay en marionnettiste ambiguë ou Bernard Verley en deux ex machina fatigué, sont excellents.

Mais chacun porte au mieux la fonction (sociale, dramatique) qui lui est dévolue, et se garde bien d’en sortir. La Devos, c’est autre chose, la seule à qui le scénario et son illustration semblent ne pas suffire.

C’est bien sûr aussi le mérite de la réalisatrice de laisser vivre cette brusquerie et ces contractions, ces manifestations physiques d’une richesse et d’un trouble qui déplacent Numéro Une, et l’emmènent au-delà de son «message».

Le personnage d'Emmanuelle B, mais surtout l'interprétation d'Emmanuelle D font revenir en douceur la possibilité d'échapper à l'obsession de la puissance, de faire place à d'autres relations: pas seulement de sortir de l'insupportable domination des mâles, mais du modèle global qu'ils ont instauré, et auquel tant de femmes adhèrent, en revendiquant d'en bénéficier.

À elle seule, la scène où Tonie Marshall filme Devos-Blachey chantant a capella et en chinois une berceuse chinoise à des Chinois suffirait à propulser Numéro Une hors de son orbite programmée. Le risque, le tremblement, la joie sont là.

L'Atelier

de Laurent Cantet 

avec Marina Fois, Matthieu Lucci.

Durée: 1h53.

Sortie le 11 octobre 2017

Séances

Numéro Une

de Tonie Marshall

avec Emmanuelle Devos, Suzanne Clément, Sami Frey, Richard Berry, Anne Azoulay, Benjamin Biolay, Bernard Verley.

Durée: 1h50.

Sortie le 11 octobre 2017

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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