Culture

«Detroit», ce film d'horreur qui nous raconte l'Amérique

Temps de lecture : 3 min

Avec virtuosité et efficacité, le nouveau film de Kathryn Bigelow reconstitue la nuit sanglante ayant mené au meurtre et aux violences par la police durant les émeutes raciales de 1967.

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Anthony Mackie dans Detroit I Mars film

Un film comme un triangle parfait. Au sommet, un fait qui n’a rien de divers, un fait précis survenu la nuit du 25 juillet 1967. Deux côtés symétriques: ici, toutes les ressources du cinéma de genre; là, la virtuosité d’une réalisation brillantissime. Et la base: l’Amérique elle-même, l’Amérique aujourd’hui telle qu’elle hérite de son histoire réelle, celle qu’elle raconte si peu.

Les faits

À l’été 1967, les ghettos noirs de la ville de Detroit s’embrasent, nouvel épisode de la révolte contre le racisme qui tournent à l’émeute et la guérilla urbaine. L’armée et la Garde nationale sont envoyés en renforts.

La grande ville industrielle du Michigan en état de guerre.

Depuis l’Algiers Motel, un établissement surtout fréquenté par des Noirs, part ce qui est interprété par les policiers comme un coup de feu. Ils investissent les lieux, où se trouvent entre autres des membres d’un groupe de Rythm'n'Blues alors en pleine ascension, les Dramatics, ainsi que deux jeunes femmes blanches.

Durant des heures, les flics accompagnés de membres de la garde nationale et d'un agent de sécurité (noir) maltraitent et torturent ceux qu’ils ont trouvé sur place. Trois d’entre eux seront retrouvés morts. Un tribunal entièrement blanc acquittera les représentants de l'ordre.

Le film de genre

Detroit est un film d’horreur. Il respecte à la lettre les règles d’un sous genre, où un groupe de personnes se retrouve enfermé dans un lieu clos et soumis à la puissance destructrice d’une force maléfique.

Hormis un prologue qui situe l’action et un épilogue, le nouveau film de Kathryn Bigelow reste enfermé dans le motel avec ses protagonistes.

John Boyega

Là, la violence, la terreur, physique et psychique, exercé par les policiers, et tolérés par les autres membres des forces de l’ordre se déploie selon un schéma de répétition crescendo, avec tous les ressorts de pression graduée sur les spectateurs qui est le principe même de type de films. Un long cauchemar.

La mise en scène

La cinéaste de Point Break (film d’action), de Démineurs (film de guerre) et de Zero Dark Thirty (film d’espionnage) démontre à nouveau son talent pour s’appuyer sur les règles d’un genre tout en les dépassant.

Philip Krauss (Will Poulter), le policier qui mène la danse de mort à l'Algiers.

L’écriture des personnages (avec son scénariste Mark Boal), le jeu des acteurs (notamment le très remarquable Will Poulter en jeune flic sadique, à la fois à peine sorti de l’enfance et ivre de haine et de jouissance de dominer), la composition intégrant des archives dans un montage porté par un sens du rythme et de l’espace sont les principaux ressorts de cette dynamique.

À cet égard, Detroit confirme la place majeure qu'occupe désormais Kathryn Bigelow parmi les quelques auteurs de première force œuvrant au sein même de Hollywood.

L'Amérique

Ni l’efficacité du genre ni la virtuosité de la réalisation ne suffiraient à en établir l'importance si le film ne cessait d’ouvrir les espaces qui associent cet événement à la fois local et daté de cinquante ans à l’ici et maintenant des États-Unis.

Il est en effet palpable que ce déchainement de violence s’enracine dans bien plus qu’une époque ou quelques individus. Et tout autant que le martyr d’une dizaine de jeunes noirs, tout autant que l’avenir détruit d’un jeune chanteur qui s’apprêtait à exploser grâce au label Tamla Motown, Detroit met en scène un gouffre aux dimensions autrement vastes.

Larry Reed (Algee Smith) qui ne deviendra pas le chanteur des Dramatics

Ce que raconte aussi le film est que Charlottesville n’est pas un incident isolé, que les meurtres aujourd’hui de jeunes noirs par les flics américains ne sont pas des bavures fortuites.

Le récit, sous-terrain mais très perceptible, est que ce pays est profondément malade des crimes (génocide et esclavage) sur lesquels il s’est construit et dont il n’a jamais reconnu le rôle fondateur. Un pays où les «valeurs» de domination violente et de rejet des minorités sont profondément enracinées dans de vastes secteurs de la population, et pas seulement chez des bouseux attardés et groupuscules délirants.

Plus proche de James Ellroy que d’un classique pamphlet antiraciste, il donne à éprouver le rôle constitutif de la violence dans un pays dont l'actuel président, même élu par une minorité, a reçu le soutien de 63 millions d’électeurs.

Les trois jeunes noirs assassinés par les forces de l'ordre étatsuniennes dans la nuit du 25 au 26 juillet 1967

Contrairement a tant d’autres films, Detroit ne se donne pas la peine d’indiquer en ouverture «d’après des faits réels», tant c’est à la fois évident et réducteur –le fact checking attestant par ailleurs du soin apporté à l'évocation de l'Algiers Incident.

Le film ne dit pas non plus cette idiotie que les États-Unis seraient un pays fasciste. Il raconte combien, dans le pays qui a aussi élu Barack Obama et dont l'industrie produit un tel film, le fascisme occupe, historiquement et aujourd'hui, une place importante.

Detroit

de Kathryn Bigelow,

avec Will Poulter, Algee Smith, Jacob Latimer, John Boyega.

Durée: 2h23.

Sortie le 11 octobre 2017

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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