Culture

Pourquoi on s’arrache les cheveux avec cette tendance cheveux gris

Déborah Malet et Stylist, mis à jour le 09.10.2017 à 14 h 02

Cette coquetterie ne date pas (que) d’hier.

Meryl Streep dans «Le Diable s'habille en Prada» |  TM and 2006 Twentieth Century Fox

Meryl Streep dans «Le Diable s'habille en Prada» | TM and 2006 Twentieth Century Fox

Si vous avez suivi de près ou de loin la rentrée littéraire, vous êtes au courant qu’entre le retour d’Amélie Nothomb et le pavé d’Alan Moore, Jérusalem, Sophie Fontanel s’est frayé un chemin dans les librairies avec son livre Une apparition, qu'un confrère de Slate a résumé sans détours ainsi (attention spoiler): «L’intrigue : elle a 53 ans et laisse pousser ses cheveux blancs. Et c’est tout? Oui.» Un livre témoignage qui a relancé le débat sur «cheveux blancs ou pas cheveux blancs ?» Débat, qui rappelons-le, avait déjà été amorcé il y a dix ans par l’Américaine Anne Kreamer avec son livre Going Gray: What I Learned about Beauty, Sex, Work, Motherhood, Authenticity, and Everything Else That Really Matters (ici aussi, tout est dit), et qui refait surface comme un serpent de mer dès qu’une personnalité montre sa tête au naturel (coucou Lio) ou que #grayhairdontcare et #revolutiongray multiplient les occurrences sur les réseaux sociaux.

Ajoutez à cela la tendance qui court depuis 2013 du «granny chic», consistant à se teindre les cheveux en gris comme Kylie Jenner, sans oublier dans son sillage les nombreux tutos sur YouTube pour se faire des «granny hair», et vous obtenez un débat qui gonfle à vue d’œil pour mieux muter en simple buzz. Car, comme le soulignait déjà en 2012 le site Jezebel dans un billet d’humeur, ce débat n’a pas lieu d’être vu qu’il n’y a pas d’un côté les téméraires qui affichent leurs cheveux gris en opposition aux conventions sociales et de l’autre les moutons qui se plient au conformisme capillaire en les teignant. Alors au-delà de cette tendance qui repousse sept fois chaque fois qu’on croit l’avoir arrachée, pourquoi se fait-on des cheveux blancs? 

Super-pouvoirs

En 2016, un photomontage «avant/après» à fort potentiel viral montrait combien, 
en huit ans et deux mandats, l’ancien président des États-Unis Barack Obama avait, semble-t-il, vieilli prématurément. Amaigri, cerné, cheveux gris, le président américain le plus populaire des USA accusait un bon coup de vieux. Même le fictif Potus Frank Underwood de House of Cards n’a pu contrer, au fil des cinq saisons de la série, son blanchissement. Pas de panique pour autant, les cheveux blancs étant indissociables de la notion de pouvoir à travers les époques et cultures, comme le remarquait 
le sociologue et auteur d’Un ethnologue chez le coiffeur (éd. Fayard) Michel Messu en août 
pour Marie Claire : «Les guerriers celtes blanchissaient leurs cheveux avec de la cendre car ils pensaient que les cheveux blancs pouvaient effrayer.» Une technique ancestrale qui fait encore ses preuves aujourd’hui puisque début septembre, on apprenait qu’à ses débuts dans la politique, le tout jeune rookie Laurent Wauquiez n’hésitait pas à se teindre les cheveux en poivre et sel pour «apparaître plus expérimenté que certains jeunes loups sarkozystes». Et pas la peine de regarder de plus près les grandes institutions françaises pour se rendre compte que, globalement, la couleur dominante varie entre le poivre et sel, le gris et le blanc.

Une étude menée par Le Monde en 2011 et baptisée «Les cheveux blancs de l’Assemblée nationale» montrait que l’âge moyen des député(e)s était de 59 ans et cinq mois. «Sauf exception, on occupe rarement des postes élevés et à hautes responsabilités 
à 25 ans, souligne Jean-François Amadieu, sociologue spécialiste des relations sociales au travail. Vous vieillissez en même temps que vous grimpez dans l’échelle sociale.» Bref, les 
Mark Zuckerberg, ça ne court pas les rues et encore moins les couloirs des entreprises. 
La hiérarchisation de la société veut donc qu’on apprenne toujours des anciens: «Les cheveux blancs permettent d’accéder au statut de “sage” et d’être mis en position élevée dans l’organisation de la société, c’est le cas dans la culture africaine», ajoute Elisabeth Azoulay, ethnologue et auteure de 100.000 ans de beauté (éd. Gallimard). Respecte tes aînés, wesh. 

L’argent des argentés

Là où ça s’emmêle grave les cheveux, c’est que le seuil de tolérance est rapidement atteint lorsqu’il s’agit des femmes. Pas sur ce qu’elles pensent des cheveux poivre et sel – elles sont, selon un sondage de Match.com en 2016, 72 % à trouver ça attirant chez un homme. Mais sur ce qu’on pense des leurs. «On tolérera qu’une femme ait les cheveux blancs si elle occupe un poste à hautes responsabilités, rappelle Jean-François Amadieu. Moins si elle exerce un métier d’image, comme hôtesse d’accueil, dont les critères d’embauche, illégaux rappelons-le, s’appuient sur le physique.» Sauf si, petit tour de passe-passe, une femme n’a pas les cheveux blancs mais argentés (nuance). Il y a six ans, le journal anglais The Guardian succombait ainsi aux charmes de Christine Lagarde, directrice du FMI et à son «silver bob», son carré argenté. Un glissement sémantique qui est en train de prendre vie dans la jungle des sites et applis de rencontres (et porno) hyper-codifiés. La simple cougar se fait supplanter par la silver cougar (puma argenté) et la gray panther (panthère grise), alter ego féminins du silver fox (renard argenté), dont le digne représentant ces derniers mois est incarné par Dwayne «The Rock» Johnson.

Quant aux Japonais, comme d’hab’, ils ont encore une longueur d’avance et ne nous ont pas attendu pour lancer le silver porn, une industrie en plein boom depuis 2013 (20% du marché porno japonais), répondant aux besoins d’une population vieillissante (1/5e des Japonais ont 65 ans et plus). Le terme «silver» a aussi été choisi par les Anglo-Saxons pour parler de la part de marché des aînés (la silver economy), suite à la recrudescence des seniors dans les campagnes et défilés de prêt-à-porter, et qui a engendré l’apparition d’agences spécialisées comme la Silver Agency. Un terme plus édulcoré 
et plus sexy qui sous-entend que ce n’est pas parce qu’on a des cheveux blancs qu’on est HS. C’est ce qu’expliquait en 2015 au New York Daily News la mannequin et entrepreneuse américaine Cindy Joseph, 66 ans: «Je préfère dire argenté que gris, car le gris a une connotation négative. Grise mine, journée grise… Donc peu importe votre nuance, dites que c’est argenté.» L’auteure-journaliste et consultante Sophie Fontanel a, elle aussi, bien compris qu’il fallait jouer sur les mots pour faire accepter ce statement grisonnant sans verser dans la naphtaline, en inventant le néologisme «blande» (blanche + blonde). Pour Elisabeth Azoulay, les marques de mode et de beauté apprennent à caresser dans le sens du poil les «argentées» qui appartiennent à une catégorie au pouvoir d’achat élevé:

«L’enjeu des marques est de savoir parler à une génération qui n’a pas envie d’être stigmatisée et catégorisée comme vieille. Les cheveux blancs doivent apparaître comme un signe d’élégance.»

Comme le faisait remarquer l’AFP, les produits anti-jaunissement sont en constante augmentation: +28,48% chez Franck Provost depuis 2016 et +17,85 % chez son concurrent Jean Louis David. Mais il y a tout de même une nuance paradoxale à prendre en compte, selon Elisabeth Azoulay: «Même si l’on accepte les cheveux blancs, les marques ne font que les sublimer, les esthétiser, les harmoniser grâce à des soins ou d’autres colorations. Finalement, les cheveux blancs ne sont pas naturels et restent contrôlés.»  

Après, le gender-fluid, le age-fluid? On ne peut donc pas jeter la pierre à celles qui 
se teignent pour masquer leurs fils argentés, ni aux autres qui se teignent les cheveux gris… 
en gris. D’autant plus que cette coquetterie ne date pas (que) d’hier:

«Dans l’Égypte, la Rome, la Grèce antiques, hommes et femmes se teignaient les cheveux, souligne Elisabeth Azoulay. On a prélevé sur la momie de Ramsès II des fragments de cheveux qui portaient la trace d’une coloration au henné. À la cour des rois, pendant près d’un siècle, les aristocrates portaient des perruques qu’ils blanchissaient de talc. La perruque blanche marquait leur statut social. Un signe de classe qui camouflait surtout une hygiène déplorable (mauvaises odeurs, chevelure envahie par les parasites). On se poudrait également le visage, pour que l’ensemble soit lumineux. Ce n’était pas une manière de cacher son âge – les gens étant considérés comme vieux à partir de 30 ans…»

Gageons toutefois que c’est la bonne parade pour brouiller les pistes. Comme le faisait remarquer le New York Times dans un article datant de 2016, «White Hair, Don’t Care», l’artiste Andy Warhol a commencé à porter sa «perruque signature blanche» quand il était vingtenaire. Si dans un premier temps, cette perruque faisait ressortir son visage de bébé, elle l’a rendu «sans âge» («ageless») au fil des années. C’est exactement ce qu’il se passe avec Karl Lagerfeld et sa chevelure blanche, dont l’âge a été tu jusqu’en 2013 et qui était jusque-là impossible à estimer –le créateur refusant par ailleurs d’en reparler. Une façon d’anticiper les signes du vieillissement et de prendre de court ce processus naturel, que la star d’Instagram Pawel Ladziak (alias «Polish Viking») a bien intégré, puisqu’il s’est teint les cheveux en gris à 35 ans alors que la génétique ne l’avait pas prédestiné à un vieillissement précoce.

Pour Elisabeth Azoulay, «les cheveux blancs ne sont pas le seul stigmate du vieillissement. 
Quand on fait la lecture d’un visage, on se focalise davantage sur l’état de la peau, et les rides, que sur celui des cheveux»
. Car aussi surprenant que cela paraisse, des études menées au sein des entreprises en testant des fonds de teint ont permis de déterminer la couleur de teint idéale, affirme Jean-François Amadieu, qui n’est ni blanche (parce que ça fait malade) ni trop bronzée (parce que ça fait branleur qui passe son temps dehors à rien faire), mais «légèrement hâlée avec une touche orangée». Ce ne sont donc pas les cheveux blancs qui vous feront prendre un coup de vieux… Les vieilles peaux ont du souci à se faire. 

Les dames blanches

Derrière leur chevelure White Spirit se cachent des super-pouvoirs qu’on n’avait pas vu venir, tiens.

La Reine des Neiges 
La «femme glaçon» (toujours bien de l’avoir sous le coude à l’heure 
de l’apéro) aura réussi à nous briser les bonbons depuis 2013 avec sa chanson dont on n’ose même plus prononcer le titre de peur que quelqu’un se mette à la chanter tel un possédé.

Daenerys Targaryen 
Sept saisons que Khaleesi affiche une chevelure blanche impeccable à rendre jalouse Nabilla (#shampooingforever) et durant lesquelles elle arrive à faire lever au ciel un dragon aussi facilement que celui de son neveu Jon Snow (#incestforever).

Tornade 
La belle mutante du crew X-Men qui fait la pluie et le beau temps 
quand elle est vénère? La preuve pour tous les conspirationnistes et climato-sceptiques qu’il y a bien quelqu’un derrière les changements climatiques 
et les catastrophes naturelles. 

Déborah Malet
Déborah Malet (17 articles)
Journaliste
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Stylist (168 articles)
Mode, culture, beauté, société.
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