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L'avortement dans la ligne de mire de Vladimir Poutine

Amie Ferris-Rotman, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 09.10.2017 à 6 h 01

Le président russe est préoccupé par le déclin démographique de son pays. Ses alliés conservateurs sont persuadés d'avoir la solution.

Vladimir Poutine, le 16 octobre 2016 à Berlin. | 
Odd ANDERSEN / AFP

Vladimir Poutine, le 16 octobre 2016 à Berlin. | Odd ANDERSEN / AFP

MOSCOU

Dans le coin d'un parc de la ville, les membres d'une importante association religieuse russe s’affairaient il y a peu pour aligner 2.000 paires de chaussures d'enfants –représentant le nombre moyen d'avortements effectués chaque jour en Russie.

L'après-midi est venteux et les organisateurs de cette installation «Pour la vie» luttent contre les éléments. Il faut que les petites pantoufles et les petites bottes en caoutchouc restent bien en place. Dans un mégaphone, l'argumentaire se déroule –l'avortement devrait être illégal en Russie– en même temps qu'une grande banderole en rouge et blanc tenue par deux hommes. On y lit une citation du président Vladimir Poutine: «La démographie est une question vitale (…) Soit nous continuerons à exister, soit nous disparaîtrons».

«Si nous ne criminalisons pas l'avortement, nous ne pourrons pas faire croître notre population et, sans cela, comment la Russie conservera sa force et sa grandeur?», demande Maria Studenikina, organisatrice du bureau moscovite de «Pour la vie». Ces derniers mois, la ribambelle de chaussures baptisée «Si seulement ils avaient pu aller à l'école» a été disposée dans quarante villes à travers la Russie. Les chaussures s'accompagnent de tableaux noirs, de petits cartables colorés et de fœtus en plastique mou.

Des arguments pour séduire Poutine

Le mouvement anti-avortement est en plein essor en Russie. Ses militants –souvent des membres dévots de la très influente Église orthodoxe russe– se servent de la crise démographique que connaît aujourd'hui la Russie pour chercher à interdire la procédure. À leur rescousse, ils évoquent aussi la nouvelle place que la Russie entend se donner sur la scène internationale, notamment avec son implication dans les guerres en Syrie, en Ukraine et dans la crise diplomatique nord-coréenne. Des arguments pour séduire Poutine. Malgré son rapprochement d'avec l’Église –que ses détracteurs assimilent à une branche de son gouvernement– le président ne s'est pas encore exprimé sur la question de l'avortement qui divise le pays. Bientôt, il pourrait être obligé de le faire.

En août, «Pour la vie» annonçait avoir collecté un million de signatures en faveur de l'interdiction de l'avortement, dont celle du Patriarche Cyrille, chef de l’Église orthodoxe russe et proche allié de Poutine. Ce qui leur donne le droit de présenter la pétition à la Douma, la chambre basse du parlement. Si elle y obtient une majorité de voix –ce qui semble probable–, elle pourra accéder à la chambre haute et, en dernier lieu, au bureau de Poutine. Voici deux ans, le groupe, qui affirme ne recevoir aucun financement religieux, aura été à l'origine d'un projet de loi visant à exclure l'avortement de la gratuité du système de santé national. La loi est désormais en cours de lecture au parlement.

Anna Kuznetsova, médiatrice du Kremlin chargée des droits des enfants, est une fervente opposante à l'avortement. Mariée à un prêtre orthodoxe et mère de six enfants, elle est célèbre pour avoir déclaré que les utérus se «rappelaient de la mort» des fœtus avortés. Poutine, lui, se sera montré bien plus circonspect.

Une prudence qui trouve peut-être sa source dans des préoccupations financières. L'interdiction de l'avortement pourrait se révéler très coûteuse. Entre autres conséquences, selon le Ministère de la santé, la mesure pourrait augmenter le nombre de complications après des avortements clandestins effectués par des personnes non qualifiées. Le dirigeant russe craint aussi peut-être de fâcheuses retombées sur sa popularité –selon une enquête menée par l'institut public VTsIOM l'an dernier, 72% des Russes s'opposent à l'interdiction de l'avortement. En Russie, l'histoire de la légalisation de l'avortement est ancienne. En 1920, dans un esprit d'égalité sexuelle, l'Union Soviétique allait devenir le premier pays au monde à légaliser l'avortement et, depuis, la procédure a toujours été très populaire (elle aura néanmoins été interdite par Joseph Staline en 1936 et restera illégale pendant vingt ans).

Des avortements bien plus nombreux qu'en Europe

Si les militants anti-avortement se repaissent d'hyperbole, on peut cependant penser que le rôle de l'avortement dans la culture russe nécessite un recadrage. Bon nombre de femmes russes s'en servent comme d'une méthode contraceptive, et la seule. Ce qui explique pourquoi les chiffres officiels font état de 930.000 avortements annuels. Un nombre néanmoins divisé par deux depuis 1995 et par sept depuis 1965, une époque où le nombre d'avortements était quasiment trois fois plus élevé que celui des naissances. Reste que le taux d'avortement demeure en Russie bien plus haut que dans d'autres pays d'Europe ou qu'aux États-Unis. La Russie a un ratio d'environ 480 avortements pour 1000 naissances vivantes, quand celui des États-Unis tourne autour de 200. En Allemagne, selon les statistiques les plus récentes disponibles (2015), ce taux est de 135/1.000.

Même la majorité des Russes qui sont favorables à la légalisation de l'avortement sont conscients du problème. Dans une publicité pour les préservatifs Durex diffusée actuellement sur une chaîne de la TNT destinée aux jeunes, une voix masculine hurle «Hé les femmes! Vous êtes une sur trois à vous faire avorter. Pourquoi ne pas plutôt essayer Durex?».

Et si les liens de causalité avec l'avortement sont difficiles à établir, on ne peut pas non plus nier les réels problèmes démographiques auxquels fait aujourd'hui face la Russie. Le pays, qui compte actuellement 144 millions d'habitants, souffre toujours des conséquences du goulag et des purges de Staline, mais aussi des 20 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale. Pire encore, toutes les courbes importantes ont triste mine. Dans un pays en proie aux sanctions économiques, le taux de mortalité est élevé et les femmes hésitent souvent à faire plus d'un enfant, ce qui contribue au déclin de la population. Si on en croit certains démographes, le nombre de Russes pourrait être réduit d'un cinquième d'ici 2050. Selon les statistiques fédérales russes, entre 2016 et 2017, on compte 17.000 naissances de moins durant les sept premiers mois de l'année.

La démographie est d'ores et déjà présente dans la rhétorique de Poutine, un sujet qu'il aborde tous les ans dans une conférence de presse soigneusement orchestrée. Et son gouvernement a mis en place des mesures natalistes, comme un chèque d'environ 7.500 euros offert aux familles pour la naissance de leur second enfant. Lorsqu'il était président, en 2010, l'actuel Premier ministre Dmitri Medvedev, avait alloué des terrains gratuits aux familles nombreuses, en affirmant que la Russie aurait été lésée sans des benjamins –l'écrivain Anton Tchekhov ou le cosmonaute Youri Gagarine, le premier homme envoyé dans l'espace.

Parallèlement, Poutine a rarement fait la fine bouche avant de sacrifier les femmes ou d'autres groupes marginalisés à son programme conservateur. Le débat sur l'avortement concorde avec une période de restriction des libertés pour les femmes. En février, Poutine décriminalisait les violences domestiques, ce qui aura facilité la vie des cogneurs conjugaux. La mesure a suivi une loi contre la «propagande homosexuelle» passée en 2013 et que la Cour européenne des droits de l'Homme a récemment jugée discriminatoire. Autant de décisions traduisant, de la part de Poutine, le désir de jouer les hommes forts dans son pays et de «redonner aux Russes une prestance géopolitique», explique Kate Schecter, membre du Council on Foreign Relations et spécialiste des femmes dans l'Union soviétique. «Avec un pouvoir fort et un retour à des rôles traditionnels, la misogynie latente a été exacerbée», ajoute Schecter, qui est aussi présidente de l'ONG World Neighbors.

«Nous sommes là pour lui»

Le mouvement traditionaliste aura rapidement gagné du galon en Russie. Aujourd'hui, 70% des Russes se déclarent Chrétiens orthodoxes, alors qu'ils ne représentaient à peine un tiers de la population en 1991, selon une récente et conséquente enquête du Pew Research Center. Sauf qu'on sait combien les valeurs de l'Église sont souvent inconciliables avec les droits des femmes contemporains. Selon la même enquête Pew, les pays à majorité orthodoxe ont tendance à croire les femmes assignées à des rôles traditionnels. En Russie, 36% des sondés estiment que les femmes devraient obéir à leur mari et qu'il en va de leur responsabilité sociale de s'occuper des enfants.

L’Église a aussi gagné en confiance, en s'en prenant de plus en plus à des artistes accusés de blasphème. Au théâtre du Bolchoï, un ballet sur la vie de Rudolf Noureev, danseur exilé et ouvertement homosexuel, a dû être annulé cet été, visiblement sous pression de militants orthodoxes. Et le scandale ne cesse de gonfler autour de Matilda, un nouveau film sur la vie de Nicolas II, qui décrit son aventure hors-mariage avec une jeune ballerine. Fin septembre, Alexandre Kalinine, le leader d'un groupe affilié à l’Église, «État chrétien-Sainte Russie», déclarait vouloir voir la Russie suivre l'exemple de l'Iran et devenir une «monarchie ceinte par les frontières de l'Union soviétique et proclamant sa foi en Dieu».

Si Poutine garde ses distances avec les positions religieuses les plus extrêmes, il encourage globalement ce type d'activisme et d'aucuns estiment qu'il n'est d'ailleurs plus capable de contrôler les forces qu'il aura libérées dans le pays. «Dès que vous lâchez la bride sur ce genre de phénomène, c'est difficile de reprendre les rênes», commente Yulia Gorbunova de Human Rights Watch. Selon la chercheuse, par leur «approbation tacite», les autorités aiguillonnent de tels comportements. Au rassemblement «Pour la vie», beaucoup espèrent que le silence complice du gouvernement se transforme bientôt en reconnaissance officielle. «Nous devons aider notre président à surmonter la crise démographique», déclare Studenikina. «Nous sommes là pour lui.»

Amie Ferris-Rotman
Amie Ferris-Rotman (2 articles)
Correspondante à Moscou pour Foreign Policy
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