Science & santé

Le «monstre des rivières» qui n'en était pas (vraiment) un

Robin Panfili, mis à jour le 05.11.2017 à 18 h 11

Depuis les eaux troubles de nos rivières, ce gros poisson nourrit les fantasmes, les peurs et la curiosité. Mais le silure mérite-t-il tout cet écœurement?

Un pêcheur de silure à Tours, en août 1998. © Daniel Jardin / AFP.

Un pêcheur de silure à Tours, en août 1998. © Daniel Jardin / AFP.

«Ça a été un combat de dingue. J’en ai encore des frissons ! J’ai eu une montée d’adrénaline indescriptible. Il m’a amené jusqu’à la rupture physique.» Ne vous y méprenez pas: Jean-Christophe Conéjéro, pêcheur albigeois de 33 ans, ne parle pas ici de bagarre, mais de sa capture d'un (très) gros poisson dans le Tarn, le 16 septembre 2017. Une prise constatée par un huissier de justice et homologuée comme nouveau le record du monde en la matière.

«Quand on entend parler de poissons légendaires, on a du mal à y croire. Mais quand on tombe dessus, on est bien obligé. [...] Dans les années à venir, je pense que l’on prendra encore plus gros.»

Une espèce récemment introduite en France

Le «gros poisson» en question était un silure. Une espèce originaire du bassin du Danube, et introduite en France dans le Rhône, puis dans le bassin de la Garonne à partir des années 1970, après plusieurs tentatives infructueuses. Une introduction, à cheval sur la légalité, motivée par des ambitions d'élevage via l'aquaculture, mais aussi pour des usages plus récréatifs .

«C'est une espèce qui grandit beaucoup, il y avait donc initialement l'idée d'exploiter sa chair. Mais cette introduction était également l'occasion pour les pêcheurs de capturer des poissons “trophées” non loin de chez eux», explique Frédéric Santoul, qui étudie l'impact des silures sur les milieux aquatiques auprès du Laboratoire écologie fonctionnelle et environnement (EcoLab).

Si l'on s'est aperçu assez vite que la chair de l'animal n'avait rien de très goûteux, les silures se sont avérés être une cible de premier choix pour les pêcheurs sportifs en quête de sensations fortes.

Dans les eaux françaises, le silure s'est acclimaté sans trop de problèmes à son nouvel habitat. Une installation cependant entravée par un obstacle récurrent: les préjugés plutôt négatifs qui lui collaient à la peau.

Cela a été notamment le cas en région parisienne où, à l'été 1996, Brigitte Bardot s'était insurgée contre l'introduction du «monstre» dans un des lacs du bois de Boulogne. Un mépris né de la peur et d'une méconnaissance de l'animal, selon Frédéric Santoul:

«C'est un animal de grande taille qui vit dans les eaux troubles... Cela alimente les fantasmes car on le connaît assez peu. Quand on les voit en dehors de l'eau, les silures apparaissent écrasés par leur poids, pas forcément très à l'aise, alors que dans sous l'eau, c'est un poisson très agile et bien moins sujet à l'écœurement.»

Fantasmes et légendes urbaines

Reste que les mythes et légendes urbaines à leur sujet persistent. À vrai dire, l'animal n'y a jamais vraiment échappé, rappelait La Croix dans une série d'articles consacrée aux «bêtes mystérieuses qui nous font peur».

Au milieu du siècle dernier, la littérature faisait ainsi état d'un «gros poisson», long de cinq mètres, lourd de 306 kilos, capturé dans le Dniepr, en Ukraine:

«Mais si les spécialistes la mentionnent encore aujourd’hui, c’est pour ajouter qu’aucun élément tangible ne la confirme vraiment. Sans compter que les projections poids/taille calculées à partir des pêches actuelles contredisent totalement la possibilité de pareil phénomène», écrivait La Croix.

Une autre histoire, plus récente, avançait quant à elle la capture d'un spécimen de trois mètres dans le Mékong, au nord de la Thaïlande, en 2005. Problème: la pêche de ce poisson n'a été évoqué par les journaux locaux que deux mois après ladite capture... «une fois le monstre passé à la casserole». Une couverture médiatique tardive ayant naturellement rendu impossible l'authentification d'une telle prise, notait La Croix.

Dans les années qui ont suivi, les mythes entourant l'animal n'ont jamais cessé. L'une des dernières histoires en date –et non des moindres– remonte à 2015. Après vingt-quatre années à scruter le Loch Ness, un lac d'eau douce situé en Écosse et abritant supposément un monstre dénommé «Nessie», un homme (Steve Feltham) s'était finalement rendu à la conclusion que la fameuse créature ne pouvait finalement être qu'un poisson géant... de type silure.

«C'est l'explication la plus probable. Je ne dis pas que c'est l'explication finale. Ça colle avec la majorité des spécificités observées mais pas avec toutes...», déclarait-il alors à la presse, passablement déçu de voir s'évanouir ce mystère remontant au XVIIe siècle.

Un pêcheur de silure à Tours, en août 1998. © Daniel Jardin / AFP

Une mauvaise réputation

Hormis une adolescente blessée, attaquée par un silure après avoir posé le pied sur un nid à l'été 2013 dans le Doubs, rien ne laisse aujourd'hui à penser que le silure pourrait représenter un danger pour l'homme. Les cas de morsures se comptent sur les doigts de la main et ne survient que lorsque l'animal se sent menacé. Dans les endroits où les silures cohabitent avec l'humain depuis de nombreuses années déjà, «personne ne s'est jamais fait manger par un silure», rassure Frédéric Santoul.

Après l'affaire de la morsure dans le Doubs, Sébastien François, pêcheur et spécialiste du poisson géant depuis une vingtaine d'années, s'était d'ailleurs agacé de la manière dont les faits avaient été rapportés:

«[Elle] a simplement posé le pied au mauvais endroit et au mauvais moment, faisait-il remarquer. Les silures ne chassent principalement que la nuit. Il faut donc arrêter de dire que ce poisson peut atteindre trois mètres ou avaler les petits enfants ou les chiens, c’est faux. [...] Le silure a déjà une mauvaise réputation. Il faut arrêter le délit de sale gueule.»

Pas de danger pour l'homme, ni pour l'environnement. Les études et observations menées depuis trente ans et jusqu'à ce jour semblent contredire l'hypothèse selon laquelle la présence de silure pourrait être à l'origine d'un déséquilibre significatif dans les milieux aquatiques français. «Sur les espèces de poissons d'eau douce, on n'a pas noté d'impact majeur du silure: pas de disparitions d'espèces, pas de diminution de biomasses ou de densité», explique Frédéric Santoul. Il nuance tout de même:

«Comme pour chaque espèce que l’on introduit, il y a un danger potentiel pour la diversité. Sur certaines espèces, notamment des espèces migratrices [saumon, alose, lamproie], on a observé des impacts réels dans des zones précises. Dans ce cas-là, on peut avoir une prédation assez préjudiciable sur des espèces déjà fragilisées –des espèces en voie de disparition ou menacées.»

Un prédateur malin et opportuniste

Dans les rivières, c'est notamment au niveau des barrages et des passes à poissons que le silure fait montre de tous ses talents de prédateur. Puisque la concentration de poissons migrateurs y est plus élevée qu'ailleurs, les silures, de manière très opportuniste, n'ont qu'à se poser et attendre pour se servir. Mais le carnassier ne se contente pas seulement de cette technique de prédation. «L’espèce a des capacités d'adaptation assez fortes, qui sont assez connues chez les prédateurs, mais peut-être encore plus développées chez cette espèce car elle a un long cycle de vie», explique Frédéric Santoul.

Les silures n'ont ainsi aucun mal à varier leur techniques de prédation et à les transmettre aux générations futures. Certains se «spécialisent» dans les poissons, d'autres dans les mollusques, les écrevisses... ou les proies terrestres, comme les pigeons.

En 2011, c'est justement cette capacité du silure à capturer des proies hors de son milieu naturel qui lui a vu un quart d'heure de gloire auquel personne ne s'attendait vraiment dans la communauté scientifique.

Une vidéo capturée par l'EcoLab à Albi (Tarn) et mise en ligne sur internet montrait ainsi des silures attaquer furtivement des pigeons venus se rafraîchir au bord de la rivière.

«Ces observations ont permis de mettre en évidence le fait que certains silures étaient spécialisés dans ce type de prédation. À savoir un échouage volontaire sur la rive, assez unique, que l’on observe également chez les orques.»

 

Un tourisme de pêche

Une scène rare, surprenante, qui n'a pas manqué de susciter l'intérêt de nombreux médias locaux, nationaux et étrangers... jusqu'à la série documentaire de la BBC, Planet Earth 2.

«La vidéo a eu un écho incroyable. On a été sollicités par des médias japonais, américains, anglais... Il faut dire qu'on a plutôt l’habitude de voir des prédateurs terrestres consommer des proies aquatiques. Là, c’était le contraire. Ce sont des comportements qui marquent le grand public, un peu comme la prédation des lions, et cela explique une telle couverture médiatique

Une réaction avec laquelle Pascal, pêcheur de silure dans la Seine à Paris, est familier. «Lorsqu'on sort des silures de l'eau, les gens sont complètement ébahis, c'est formidable. Les gens ne semblent absolument pas au courant que de tels poissons vivent dans la Seine», sourit-il.

Alors très vite, sur le quai, les questions fusent: comment ces poissons de deux mètres, nourris aux restes de repas de bateaux de croisière jetés par dessus bord, se comporteront-ils lorsque la piscine flottante sur la Seine verra le jour en 2019? «Ils flippent un peu et c'est normal», reconnaît le pêcheur, répétant à son tour qu'il n'y a rien à craindre.

Aujourd'hui, si l'on ne peut pas encore dire que l'animal jouit d'une réputation très enviable, il suscite néanmoins un grand intérêt auprès d'un public passionné de pêche. Dans le sud de la France, comme en Italie ou dans certaines régions espagnoles où l'on observe une croissance de l'espèce, un tourisme de pêche s'est aujourd'hui developpé autour de l'animal. Des amateurs de pêche viennent désormais de très loin (Belgique, Allemagne...) pour capturer «leur» silure et immortaliser ce moment en photo.

Robin Panfili
Robin Panfili (190 articles)
Journaliste à Slate.fr
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