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Ce qui se cache derrière la «dictamolle» dénoncée par la France insoumise

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 05.10.2017 à 14 h 09

Ce concept utilisé par Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière a été fréquemment employé dans le monde latino-américain pour distinguer des régimes autoritaires de dictatures plus «dures».

Le général Dámaso Berenguer, chef de la «dictamolle» espagnole de 1930-1931 (via Wikimédia Commons).

Le général Dámaso Berenguer, chef de la «dictamolle» espagnole de 1930-1931 (via Wikimédia Commons).

Il y a une dizaine de jours, le député France insoumise du Nord Ugo Bernalicis estimait que le projet de loi pérennisant certaines mesures de l'état d'urgence installait la France dans une «démocrature». Peu après, son confrère de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière employait une autre formule:

«Je vais utiliser un autre mot. Pas “démocrature” mais on est peut-être en “dictamolle”. Progressivement, dans une banalisation générale, nos libertés publiques sont un peu, comme ça, remises en cause.»

Ce n'est pas la première fois que les mélenchonistes utilisent ce terme de «dictamolle»: sous le précédent quinquennat, Jean-Luc Mélenchon lui-même y a eu recours à propos de l'influence allemande en Europe ou de la politique économique de François Hollande. Là où il s'avère intéressant, ce n'est pas tant pour ce qu'il nous dit de la (vision de la) France de 2017 que par le passé dans lequel il s'inscrit.

L'une des premières utilisations de l'expression «dictamolle» remonte à l'Espagne des années 1930: on désigna ainsi le bref gouvernement du général Dámaso Berenguer (1930-1931) qui, succédant à la dictature du général Primo de Rivera, affirma vouloir faire revenir le pays à la monarchie constitutionnelle, sans pouvoir empêcher la chute du régime. Le mot a aussi été employé pour désigner la dictature de Gabriel Terra en Uruguay dans les années 1930; les trente premières années de pouvoir du PRI mexicain; le Venezuela du général Marcos Pérez Jiménez dans les années 1950; l'Équateur du général Guillermo Rodríguez Lara dans les années 1970; l'Espagne de Carlos Arias Navarro, dernier chef du gouvernement de Franco entre 1973 et 1975; le Chili de Pinochet dans les mois précédant le référendum perdu de 1988 et le retour de la démocratie; ou encore la situation créée au Pérou par le coup de force constitutionnel décidé par Alberto Fujimori pour lutter contre le Sentier lumineux, en 1992.

«La “dictamolle” est un gouvernement autoritaire où la démocratie n'existe plus ou se trouve sur le point de disparaître. Elle peut être soit une dictature avec un faible niveau de répression soit une démocratie avec un haut niveau de répression», estime l'historien Federico Finchelstein, qui vient de publier From Fascism to Populism in Democracy, et ajoute que pour lui, le Venezuela de Maduro et la Turquie d'Erdogan se rapprochent de cette catégorie, mais «définitivement pas» la France de Macron.

Dans un livre publié en 2013, les chercheurs Guillermo O’Donnell et Philippe C. Schmitter dessinent un schéma qui permet de distinguer la dictature, la «démocrature», la «dictamolle» et la «vraie» démocratie. La «dictamolle» est une «autocratie libéralisée», où les procédures démocratiques (les élections) sont absentes mais des droits civiques existent –une certaine liberté de la presse, par exemple. La «démocrature», elle, est une «démocratie limitée», où des élections ont lieu et où les droits civiques existent, mais où ces procédures et droits sont attaqués, sous tension.

La critique de la France insoumise renvoie donc davantage la France à une «démocrature», où nos droits civiques seraient menacés par la nouvelle loi antiterroriste, qu'à une «dictamolle». Mais elle puise aussi dans une culture politique géographiquement ciblée. On aura noté qu'énormément d'exemples de «dictamolle» (même si le concept a été employé à propos de l'URSS de la perestroïka ou de l'Algérie de Bouteflika) renvoient au monde hispanophone, où le concept a servi à différencier ces régimes de dictatures «dures» comme le Chili et l'Argentine des années 1970. Il faut dire qu'en espagnol, le mot-valise «dictamolle» se fait véritable jeu de mots: comme la dictature se dit dictadura (dicta-dure) on a imaginé la dictablanda, «blanda» voulant dire molle.

Ce n'est donc pas un hasard si ce mot ressurgit aujourd'hui du côté de la France insoumise, parti qui revendique régulièrement l'influence de Podemos ou de l'Équateur de Correa. Face à la France «germanophile» défendue par Édouard Philippe, surgit la dénonciation d'une dictablanda. Et si le nouveau clivage majeur de notre vie politique passait entre ceux qui ont fait allemand LV1 et ceux qui ont fait espagnol LV2?

 

Ce texte est paru dans notre newsletter hebdomadaire consacrée à la crise de la démocratie. Pour vous abonner, c'est ici. Pour la lire en entier: 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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