Culture

«Back in the House», le docu à voir pour comprendre ce qu'était le clubbing new-yorkais

Didier Lestrade, mis à jour le 07.10.2017 à 17 h 30

Le film de Farid Slimani est tout simplement le meilleur document de son époque.

C’est l’histoire d’un Marseillais qui va à New York avec juste 150 euros pour une semaine et qui revient avec le meilleur docu sur la scène clubbing de l’époque. Un jour, en 1993, Farid Slimani et son copain Christian partent à la recherche des DJ's et des producteurs qu'ils admirent. Farid est un garçon simple de 18 ans qui rêve de Manhattan les yeux fermés quand il écoute les mixes de Dimitri from Paris à la radio.

Il est comme nous tous. Amoureux du son de la House mais il est du Sud, ce qui rend la connexion encore plus sentimentale. Il ne connaît personne et il y va au pif. À l'aéroport, lui et Christian trouvent une carte de crédit. Ils pensent que c'est un signe du ciel. Il leur reste 8 heures dans l'avion pour imiter la signature.

Arrivés à New York, ils vont tout de suite, comme n'importe quels fans de house, directement dans les magasins de disques: Eightball, Dance Tracks, et l'équivalent de 150 euros sont dépensés le premier jour. Le vendeur de Eightball, le jeune DJ Manny Ward, leur propose de rencontrer Frankie Knuckles, Danny Tenaglia, bref les stars du début des années 1990. Ce double DVD raconte l'incroyable avalanche d'artistes, producteurs, DJ's, labels et clubs que Farid Slimani et Christian filment dans toutes les conditions.

Un tourbillon de légendes

 

Back in the House est l'équivalent de Paris is Burning sur le Voguing. Il ressort aujourd'hui mais c'est une capsule dans le temps qui nous ramène au moment le plus élevé de la House du milieu des années 1990, avant la French Touch, avant le glissement progressif vers la dance music telle qu'on la voit aujourd'hui. L'incroyable richesse de ce documentaire, à part le tourbillon incessant des légendes qui défilent sous nos yeux ébahis, c'est la légitimité sociale de Farid, un jeune beur provincial.

Comment arrive-t-il à rencontrer tous ces gens? Parce qu'il est arabe, il est de fait au même niveau que les noirs et les latinos qu'il rencontre. Les gens savent qu'il n'est pas journaliste professionnel comme ceux qui viennent avec un but précis et qui repartent aussi vite. Ils prennent, puis ils disparaissent. Pour Farid, ils lui ouvrent leur monde comme si ces interviews ne seraient jamais publiées, comme si c'était du off the record.

Images du site Back in the House

Après tout, quelle chance a ce kid de réaliser quoi que ce soit si ses 150 euros sont déjà dépensés le premier jour? Cette proximité sociale est la base du charme du DVD. Il ne s'agit pas d'un reportage commandé par une chaîne de télé. Ces heures d'archives sont effectivement peu commerciales, elles ressemblent à un journal de bord de deux jeunes fauchés qui se laissent guider dans le New York de leurs rêves. Comme moi à la fin des années 1980, les directeurs de labels ouvrent leurs portes, offrent leurs meilleurs maxis à des kids inconnus, uniquement parce qu'ils sont français avec de la passion dans leurs yeux. Les radios les invitent, les clubs underground se laissent filmer.

«The way it used to be»

 

Ce double DVD regorge d'une douleur sentimentale qui vous touche parce que tout est vrai. Très vite, cela devient même insoutenable. Il y a trop de monde, trop de bonnes interviews, trop d'images de clubs qui ont depuis disparu. Et comme Farid a des heures et des heures de film, chaque image est découpée en plusieurs écrans où l'on voit les gens danser ou parler sur les trottoirs, la vraie vie de New York des années 1990. On entend la musique des clubs en fond sonore. C'est comme si on écartait tout le bullshit pour aller directement dans la confidence du vrai. C'est ce qui fait de Back to House le meilleur document de son époque.

L'autre aspect extrêmement séducteur de ce docu, c'est l'humilité. De la part des réalisateurs évidemment qui ne se mettent jamais en avant. Il n'y a pas un seul commentaire, on les voit peu, ils sont tellement dans la gêne de leur mauvais anglais qu'ils laissent les gens parler. Mais c'est surtout l'humilité de tous ces gens qu'ils rencontrent. Tout le monde parle des années 1990 comme le sommet identitaire du DJ, «the way it used to be». C'est le moment où les DJ's ne sont pas programmés à 10 pour remplir une nuit dans un club, les instruments n'ont pas encore envahi les tables de mixages, tout se passe avec de vrais maxis.

On donne la parole à ceux que l'on entend jamais, les éclairagistes, les ingénieurs du son, les amis des DJ's. Chaque entourage est invité: «Tu veux dire quelque chose? Vas-y!» C'est ce qui stimule la confiance. Par exemple, Farid se demande si tous ces DJ's sont gays et je me posais la même question quand je les interviewais. Quel était le lien sexuel entre toutes ces minorités ethniques? Est-ce que c'était ça la passerelle entre tous ces noirs, latinos, blancs, hommes et femmes, productrices et chanteuses? 

Let the sunshine in

 

L'aspect le plus touchant du documentaire est de montrer tous ces artistes sur la courbe ascendante de leurs carrières, pleine d'espoir et de santé. Tout le monde est à son meilleur moment, physiquement et musicalement. Et pourtant, pas d'ego, tous sont débordants de respect et d'affection pour les différentes écoles de house new-yorkaise. Le grand Larry Levan est mort l'année précédente, en 1992, mais son regard a longtemps protégé la musique urbaine et communautaire, son héritage poursuivi entre autres par le club Body & Soul. Ce docu est si riche qu'il serait presque criminel de le regarder seul, c'est un objet à partager avec ses meilleurs potes avec une bière et un spliff. It's full of sunshine. 

Anecdote: ce DVD est si bon que mon lecteur a obstinément refusé de le passer, il y avait un bug. Farid m'en a envoyé un autre mais le lecteur boudait encore. J'ai dû aller le voir chez une amie. Parfois, certains objets se refusent à vous, comme si vous n'étiez pas assez fort. Le livret lui-même croule sous les photos et les crédits, comme s'il n'y avait pas assez de place pour citer tout le monde. Ce film ne parle pas uniquement de New York, mais aussi de ce qui se passait alors à Baltimore, Philadelphia, Miami, Chicago, Los Angeles et San Francisco.

Vingt ans après, ces images réapparaissent dans ce projet complètement auto produit, avec les moyens du bord. C'est un ovni qui mérite d'être acheté, offert, partagé. Ce n'est même pas de la nostalgie, c'est un trésor endormi pendant vingt ans qui réapparait pour le plaisir de tous, un cadeau magnifique. Et le plus beau, c'est que Farid et son ami n'ont pas utilisé la carte de crédit trouvée à l'aéroport par respect pour les magasins de disques où ils auraient pu dépenser leur argent. Respect, comme on dit.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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