Culture

Combien de fois faut-il écouter un morceau pour l’aimer?

Martin Cadoret, mis à jour le 09.10.2017 à 7 h 01

Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie? 

À l'écoute | Sascha Kohlmann via Flickr CC License by

À l'écoute | Sascha Kohlmann via Flickr CC License by

J’avais 15 ans quand j’ai reçu la discographie de Radiohead à Noël. À l’époque, j’appréciais particulièrement Gérald De Palmas (ne riez pas), je possédais un single de «Dernière Danse» de Kyo et j’écoutais avec le dernier album de Tryo sur mon baladeur MP3 64 Mo. Autant dire que ces 7 CDs ont fait l’effet d’une bombe sur moi, trop habitué au easy listening de la bande FM.

En prenant la porte d’entrée des singles que j’avais déjà entendus à la radio, comme «No Surprises» ou «Karma Police», je me suis perdu pendant des mois dans ces albums. Leurs ramifications me semblaient infinies, il m’a fallu des semaines pour saisir et finalement apprécier le génie de chaque album –comme un chercheur d’or qui découvre une pépite après avoir passé des jours à creuser.

À partir de la deuxième écoute...

 

De ce choc musical, j’ai retenu une chose: il faut «mériter» une chanson. Les meilleures sont celles qui ne révèlent pas immédiatement leurs secrets. Et comme j’aime partager, j’essaie régulièrement d’introduire à mes amis mes dernières découvertes, mais les trois quarts du temps, «c’est de la merde» est la seule réponse que j’obtiens. Ils ont même créé une catégorie musicale rien que pour moi, la «pop à la Martin», dans laquelle les dernières trouvailles de Pitchfork se battent en duel avec Hot Chip et Half Moon Run.

Vous jugerez si j’ai vraiment des goûts de chiotte, mais mon ego préfère croire qu’ils n’ont simplement pas su tendre l’oreille pour découvrir dans la chanson ce que moi j’y appréciais. Pas assez écouté, en fait. D’où cette question qui me taraude: au bout de combien de passages éprouveront-ils le même plaisir que moi?

Je ne peux pas vraiment jeter la pierre à mes amis: le cerveau est naturellement réticent à la nouveauté: 

«L’effet de préférence fonctionne à partir de la deuxième écoute, des études le montrent bien, m’explique Hervé Platel, professeur de neuropsychologie à l’université de Caen, qui étudie les liens entre musique et cerveau. On fait écouter à des individus une liste d’extraits musicaux qu’ils ne connaissent pas, on attend quelques minutes et on rejoue les extraits tout en les entrecoupant de nouveaux morceaux. À la fin, les sujets vont avoir tendance à considérer comme plus intéressants les extraits qu’ils auront déjà entendu au moins une fois. Ce qui est nouveau est toujours par défaut moins bien apprécié au départ. Dès qu’il s’agit de quelque chose de familier, ça suscite déjà de l’intérêt.»

Une douzaine d’écoutes pour un plaisir maximum

D’ailleurs, dans les panels de «consommateurs» qui évaluent les chansons diffusées sur les radios commerciales, l’avis de ceux qui entendent une chanson pour la première fois compte pour du beurre. Il s’agit avant tout de savoir s’ils ont «reconnu» un titre. Un ancien chargé d’études à Médiapanel, qui s’occupe d’effectuer ce type de mesures pour le groupe RTL –RTL, RTL2 et Fun Radio–, m’a expliqué comment fonctionnait la programmation musicale des radios dites «commerciales»:

«Quand tu lances des titres en radio, généralement tu commences d’abord par le mettre seulement quelques fois par semaine. S’il a un bon taux de reconnaissance – c’est-à-dire si les gens disent au moins qu’ils connaissent le titre– au bout d’une semaine, tu sais que le morceau va bien fonctionner. Une chanson obtient les meilleures appréciations au bout d’environ huit semaines de rotation, ce qui doit faire à la louche une douzaine d’écoutes pour un auditeur moyen. Après, il peut tenir jusqu’à cinq ou six mois, parce qu’après les auditeurs vont considérer qu’ils l’ont trop entendu.»

Douze écoutes pour apprécier pleinement un titre? C’est un début de réponse à mon interrogation. Mais mon problème, c’est qu’elle n’est valable que pour les morceaux diffusés à la radio… qui sont par définition calibrées pour être appréciées par les auditeurs.

«Il n’y a effectivement aucune prise de risque, m’explique mon contact. Le seul risque, c’est que les gens ne connaissent pas le titre, mais on ne prend pas de morceaux qui susciteraient du rejet et conduiraient les auditeurs à changer de radio.»

Ce qui explique aussi que parfois, certaines chansons instantanément appréciables par l’auditeur moyen passent sur toutes les radios commerciales, de RFM à RTL2 en passant par Fun Radio et Chérie FM. C’était le cas de Charlie Puth il y a quelques mois, avec la chanson «Attention».

Un effet longue traîne?

 

Reste que certains morceaux plus indés immédiatement appréciables à l’oreille pourraient très bien figurer en rotation sur des radios commerciales –The Pains of Being Pure at Heart ou The New Pornographers, pour ne citer qu’eux.

Il suffirait… que quelqu’un les joue à la radio, pour habituer l’oreille des auditeurs, tout simplement. C’est ce qui est arrivé cette année à un groupe américain, Portugal. The Man, peu connu en France malgré ses neuf albums au compteur, comme me l’a expliqué mon ancien de Mediapanel.

«RTL2 avait lancé le premier single en mars en rotation assez basse. En juin, le titre était encore peu connu des gens dans les panels, même s’il n’était pas rejeté. Les gens de la programmation ont hésité à l’enlever de la programmation. Juste après Virgin a commencé à la jouer, NRJ a commencé à le jouer… et deux mois plus tard il est dans la plus forte rotation à NRJ, parmi les trois ou quatre titres qui tournent le plus! Là, tu te dis que si tu laisses le temps à certains titres peu connus, ils vont super bien fonctionner.»

Faire preuve de curiosité

 

Aimer la musique qui passe à la radio simplement parce qu’elle passe à la radio ? Ce serpent qui se mord la queue, c’est l’effet d’exposition, dont je vous parlais en début d’article, lorsque je vous disais qu’on appréciait toujours mieux un titre à la deuxième écoute.

Mais jusqu’à présent, on a surtout parlé de chansons ressemblant de près ou de loin à de la pop. Mais que se passe-t-il lorsque le genre musical devient vraiment clivant? Moi qui suis fan de rock, pourrais-je réellement apprécier une pièce de musique classique? Pour Hervé Platel, le docteur en neuropsychologie, c’est possible… si l’on accepte de s’éduquer l’oreille.

«On peut augmenter la sensibilité et l’appréciation esthétique justement en écoutant plusieurs œuvres du même style. Il faut apprendre à savoir en quoi un morceau peut être intéressant. À partir du moment où on a quelques clés de compréhension, on peut avoir un phénomène de plaisir esthétique.»

Malheureusement pour nous, petits humains fainéants que nous sommes, nous avons une tendance naturelle à la répétition. Forcément, puisque l’on sait comment se procurer du plaisir.

«Selon moi, il faut justement apprendre aux enfants à faire preuve de curiosité et à ne pas se contenter de la répétition, m’explique Hervé Platel. Sinon, les gens vont rester confinés dans leur zone de confort esthétique. Il faut aussi montrer les vertus du plaisir différé, que les enfants puissent se dire: “si je suis patient, je serai récompensé de cette attente”.»

Comprendre: plus vous serez patients, plus vous serez «résistant» à la nouveauté, aussi radicale soit-elle. Et plus vous saurez rapidement faire la balance entre cette part d’inconnu qui titille votre curiosité et votre réelle détestation du morceau. Expliquer pourquoi on n’aime pas, c’est déjà mobiliser sa grille d’analyse personnelle.

L’importance du contexte

 

À ce stade de l’article, vous vous demandez si vos amis qui sont restés bloqués sur le dernier album de Daft Punk depuis sa sortie il y a quatre ans sortiront un jour de leur zone de confort. La réponse est oui… probablement. Car cet effet d’exposition dont on parlait plus tôt fonctionne de manière géante à l’échelle de toute la société, au gré des tendances et des modes.

«Aujourd’hui, le grand public a sans doute une oreille plus positive envers la musique contemporaine, atonale, initialement compliquée à l’oreille de la plupart des auditeurs, développe Hervé Platel. Il y a eu un effet d’exposition sur ce style musical via la musique de films, notamment dans 2001, l’Odyssée de l’espace avec la musique un peu particulière de Ligeti, qui comporte des tensions et des dissonances pas forcément évidentes à l’oreille. Différents compositeurs vont s’en inspirer, on retrouve cela dans certains passages de la bande originale de John Williams pour Rencontres du 3e type. Tout cela pour dire que le grand public est forcément exposé à de la musique qu’il n’écouterait pas de lui-même.»

C’est sans doute pour cela que certains succès demandent du temps. Ce que m’a confirmé Francis Zegut, qui a la chance de faire sa propre programmation sur RTL2 de 22 heures à minuit, et qui passe parfois des groupes plus confidentiels.

«À la fin des années 1990, j'ai commencé à programmer Sigur Ros, me confie-t-il par e-mail. On m'a dit: “C'est quoi cette musique de chats qui miaulent!”. Puis le temps a passé, des millions de personnes ont acheté des albums de Sigur Ros, sont allées les voir en concert, et pourtant, Sigur Ros chante en islandais, joue parfois des titres de dix minutes!»

Pour préparer l’auditeur à de nouveaux titres, cette figure de la station essaie de le raccrocher à ce qu’il connaît déjà. «Quand une mélodie, un rythme ou un riff de guitare me tombe dessus, le morceau vient s'intégrer dans la programmation. Selon moi l’appréciation d’un titre n’est pas liée au nombre de rotations, mais surtout d'un enchaînement entre un titre et un autre, ou une ambiance dans une séquence.»

Le streaming, une révolution?

 

Bon, j’avoue, c’est une meilleure entrée en matière pour faire découvrir un titre que moi qui arrache sauvagement l’ordi des mains de mes potes pour balancer un son. «Amener la personne de manière progressive vers le plaisir que l’on éprouve soi-même, c’est la meilleure manière de faire aimer une chanson», note Hervé Platel. Et si la vraie question n’était pas «combien de fois» mais «comment» écouter une chanson pour apprendre à l'aimer? Et si le contexte pouvait nous faire aimer plus facilement un titre moins facile d’accès?

Là, on se dit que les miracles de la technologie vont enfin détacher les obsédés d’«Uptown Funk» du bouton replay. Grâce à Spotify, Deezer et autres Apple Music, de larges pans de la musique deviennent accessibles partout et tout le temps en quelques clics à des prix raisonnables. Ces plateformes vendent d'ailleurs la possibilité d’élargir nos horizons musicaux à grands coups d’algorithmes personnalisés. Les playlists deviennent un véritable enjeu pour capter l'attention, à commencer par la «Découvertes de la semaine» de Spotify, «compilation hebdomadaire de nouveautés et de perles rares sélectionnées rien que pour vous». De même sur la plateforme suédoise, quand vous finissez d'écouter un album, une playlist se lance par défaut regroupant des titres du même univers musical, cette première écoute pouvant en déclencher une deuxième, etc.

Toutefois, là encore, le combat n'est pas gagné. Un salarié de Deezer expliquait il y a peu à Sophian Fanen sur le site Les Jours«Dès qu’on augmente la part de découverte, on a un temps d’écoute qui diminue.» Guillaume Quelet, qui travaillait chez Sony France, ajoutait: 

«Il y a clairement une concentration de la recommandation dans le haut du top et dans les actualités, comme le font les radios. Ce qui ne stimule pas la diversité si elles font passer les mêmes titres douze fois par jour. La musique qui a été produite avant l’an 2000 représente moins de 20% des écoutes pour les artistes de Sony. Ce qui a été enregistré avant ne pèse rien du tout. Les plateformes ont donc aujourd’hui une responsabilité pour faire exister aussi ces catalogues-là. » 

Comme le montrait parfaitement l'obsession des Jours consacrée à La fête du stream, ces plateformes ont donc plutôt tendances à nous conserver dans des bulles de préférences bien confortables, renforçant notre propre frilosité. Ce qui me rassure moyennement sur la possibilité d’«éduquer à la curiosité» tout le monde à la fois. Bon, puisqu'il faut tout faire soi-même: alors oui, je continuerais de passer un petit Hot Chip en catimini à mes amis en soirée. Et qui sait, peut-être qu’un jour ils finiront par aimer.

 

Martin Cadoret
Martin Cadoret (3 articles)
Journaliste
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