Monde

Daech et al-Qaida en guerre pour diriger le djihad

Daniel Byman, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 05.10.2017 à 9 h 57

Les querelles sont nombreuses.

Les forces irakiennes détruisent un panneau de l'Etat islamique à Hawija, le 4 octobre 2017. | Ahmad al-Rubaye / AFP

Les forces irakiennes détruisent un panneau de l'Etat islamique à Hawija, le 4 octobre 2017. | Ahmad al-Rubaye / AFP

Tout mouvement terroriste, en difficulté ou pas, doit faire face à des problèmes spécifiques et le mouvement djihadiste global ne fait pas exception à la règle. Les désaccords sur les cibles, la tactique, l’organisation et la question fondamentale de ce que signifie être un bon musulman ont miné le mouvement depuis sa naissance et continuent d’être une source de faiblesse.

Alors même que l’État islamique est en plein déclin, ces différences se font de plus en plus sentir. Car l’État islamique a perdu la majeure partie de son territoire en Irak et en Syrie mais pourrait fort bien subsister sous la forme d’un mouvement insurrectionnel et, au-delà, comme un mouvement terroriste. Mais revendiquer la direction du mouvement djihadiste international comme il a pu le faire lors de la proclamation du califat en 2014 semble désormais plus délicat. al-Qaida, de son côté, a tenté de jouer un autre jeu, dans la durée, mais l’organisation demeure fragile et pourrait bien ne pas être en mesure de reprendre l’étendard. Mais si le mouvement manque de chef clair, le djihadisme demeure robuste. Des groupes djihadistes, dont certains sont liés à al-Qaida ou à l’État islamique, sont actifs au Yémen, au Maghreb, en Inde, aux Philippines et bien sûr en Syrie, pour ne citer que quelques lieux. En Europe, le mouvement djihadiste dispose hélas du soutien de certains musulmans, ce qui lui permet à la fois d’attirer des combattants et de susciter des attaques terroristes.

Les «vrais» musulmans

Mais ce vaste mouvement est toutefois divisé sur plusieurs questions clés. Une question fondamentale est la définition de ce qu’est un «vrai» musulman. Chaque religion, même la plus tolérante, trace une ligne qui sépare les croyants des non-croyants. L'islam ne fait naturellement pas exception: il est évidemment difficile de prétendre être musulman si l'on ne croyait pas en Dieu et si l'on ne considère pas Mahomet comme son prophète. Mais les djihadistes sont souvent beaucoup plus stricts. Si le djihad est généralement présenté comme un moyen de défendre des musulmans ou d’arracher des terres musulmanes aux incroyants, dans les faits, de très nombreux djihadistes rangent des groupes entiers de leurs coreligionnaires au rang d'infidèles (koufar). Une telle attitude va à l'encontre de l'approche que la plupart des exégètes musulmans ont adopté depuis des siècles à l'égard de cette question, en se fondant sur un des avertissements du Prophète Mohammed, qui déclarait qu’accuser hâtivement certains fidèles d’incroyance ne pouvait conduire qu’à un affaiblissement et à des divisions au sein de la communauté.

Certains djihadistes affirment que seuls les musulmans pratiquants –selon leur vision de la pratique– sont de vrais musulmans et que tous les autres sont des apostats. Beaucoup disent aussi que seuls les musulmans sunnites sont de vrais musulmans: or, les musulmans chiites sont majoritaires en Irak, au Bahreïn et en Iran, mais selon l'interprétation stricte du monothéisme par ces djihadistes, les chiites ne sont pas de vrais musulmans, car le culte qu’ils vouent à Ali, quatrième calife, cousin et gendre du Prophète, lui donne un statut semi-divin incompatible avec la religion. Les Alaouites, qui contrôlent de fait le gouvernement syrien; les Houthis, les Yéménites qui ont adopté une forme différente du chiisme; et d'autres minorités religieuses telles que les Ahmadis, les Druzes ou les Yazidis sont également considérés comme des impies. D'autres vont encore plus loin et tracent la ligne entre les Salafistes –une forme puritaine de sunnisme qui rejette la politique traditionnelle, les lois faites par l'homme, et tout ce qui proviendrait d’une innovation humaine– et tous les autres, en rejetant les groupes islamistes non-Salafistes, tels que les Frères musulmans, considérés comme impurs –ou pas assez purs, c’est déjà suffisant. D'autres encore font la distinction entre les Salafistes qui embrassent le djihad et ceux qui ne le font pas – selon le bon vieux principe du «vous êtes avec nous ou contre nous».

Une fois tracée la ligne entre les vrais croyants et les autres, la question suivante est ce qu’il convient de faire de ceux qui sont du mauvais côté de cette ligne. L’État islamique et, avant cela, al-Qaida en Irak, se sont fait connaître en visant les chiites et les sunnites qui coopéraient avec les gouvernements ennemis, en affirmant qu’ils méritaient également la mort pour leur allégeance impie. En Algérie, durant les années 1990, certains groupes djihadistes sont allés jusqu’à massacrer des musulmans ordinaires qui tentaient de rester en dehors du conflit en déclarant que leur non-coopération revenait à rejeter la foi. Al-Qaida, à l’inverse, a généralement conseillé à ses fidèles d’ignorer ces gens et, idéalement, de faire preuve de prosélytisme pour les remettre sur le chemin de la foi.

Le choix des cibles

Le mouvement est également divisé sur les possibles cibles légitimes. Plus généralement, des discussions ont lieu autour du concept de tatarrus, soit le meurtre de civils innocents dans les opérations militaires (ce que le Pentagone appel des «dégâts collatéraux»). Certains exégètes musulmans, comme leurs homologues chrétiens, tentent de concilier la réalité de la guerre avec le message de protection des civils, au cœur de leur religion. De très nombreux groupes djihadistes ont perdu le soutien des populations en tuant des innocents, et particulièrement des musulmans innocents, dans leurs opérations. Deux attaques menées par al-Qaida en 2003, dans un quartier résidentiel de Riyad, ont tué près de 20 Saoudiens –soit bien plus que le nombre d’Américains, pourtant visés– et ont provoqué la condamnation unanime de la vaste majorité des Saoudiens.

Les attentats à la bombe de mai 2003 ont tué autant de musulmans que d’infidèles occidentaux. L’attentat qui a suivi, en plein mois de Ramadan qui plus est, a tué et blessé que des musulmans ou presque et 36 enfants ont été blessés. L’opinion publique saoudienne s’est alors totalement retournée contre le groupe. La décision d’al-Qaida en Irak de viser des hôtels fréquentés par des Occidentaux en Jordanie, où se déroulait, dans l’un d’entre eux, le mariage d’un couple de Jordaniens, a eu le même effet. al-Qaida a tenté de tirer les leçons de ces échecs. En ce qui concerne les musulmans, le groupe se montre bien plus sourcilleux dans le choix de ses cibles. Lorsque le groupe État islamique a capturé puis assassiné des travailleurs humanitaires occidentaux en Syrie, le Front al-Nosra, bras armé d’al-Qaida, a dénoncé cette action comme «contraire à la loi islamique» et «contreproductive». Abou Omar Aqidi, un des chefs du Front al-Nosra a même demandé publiquement sur Twitter à l’État islamique de relâcher Peter Kassig, un travailleur humanitaire américain (et converti à l’islam) qui avait «effectué une opération médicale en plein bombardement par le régime» sur la personne d’Aqidi et avait soigné d’autres djihadistes. Après l’abominable immolation par le feu d’un pilote jordanien (et musulman), al-Qaida dans la Péninsule islamique a dénoncé la vidéo en la présentant comme une «preuve évidente de la déviance de Daech».

Une organisation centralisée ou décentralisée?

De telles différences sont obscures pour beaucoup, mais le mouvement est également divisé par la question fondamentale de son organisation: doit-elle être strictement hiérarchique ou beaucoup plus décentralisée? Dans les années 1990, al-Qaida, puis l'État islamique, comme leurs prédécesseurs se sont généralement montrés favorables à un système hiérarchique: un chef de file, des premiers lieutenants, des commissions pour traiter de questions clés telles que la sécurité et les médias, etc. L'État islamique a également essayé de reproduire ce schéma au niveau local, afin assurer l'ordre et un meilleur contrôle. Mais les campagnes antiterroristes incessantes des États-Unis et de leurs alliés ont fini par rendre dangereux ce système hiérarchique. Le fait de tuer ou de capturer des dirigeants clés peut amener un groupe à cesser temporairement ses activités ou, du moins, à limiter grandement ses opérations. En outre, la communication constante, nécessaire à l'organisation d'une grande insurrection ou d'un mouvement terroriste mondial, augmente naturellement le risque de découverte des chefs. L'État islamique continue de privilégier un certain degré de hiérarchie, mais d'autres groupes préconisent des opérations beaucoup plus décentralisées. Ces dernières sont plus difficiles à interrompre, mais risquent d'être fragmentées. Et même si l'organisation édicte des instructions claires concernant les

Victimes civiles et d'autres problèmes liées aux cibles à frapper, il demeure difficile de faire régner l'ordre et de contrôler chaque groupuscule, ce qui risque de discréditer l’organisation en général, par le biais d’actions non autorisées d'une cellule locale ou d'une filiale à l’étranger.Le mouvement djihadiste est également profondément divisé sur la question du califat. L'État islamique a construit une partie de sa réputation en partie en proclamant son retour[1]. Al-Qaida s’est essayé à quelques déclarations publiques sur le sujet, en raison de la popularité du concept et de l'objectif à long terme du groupe, qui est d'établir un État islamique. Mais en privé, les dirigeants d’al-Qaida se montrent moins enthousiaste. Ils avancent l’idée que le mouvement djihadiste dans son ensemble ne jouit pas du soutien populaire nécessaire à la survie d'un califat, et que l'établissement de structures étatiques dans une région donnée ne fait que donner aux États-Unis et à leurs alliés la délimitation de la zone à bombarder.

Mais au-delà même de la question du califat, les groupes djihadistes ne s'entendent pas sur l'opportunité d'imposer la loi islamique dans les domaines qu'ils contrôlent. L'État islamique prétend par exemple qu’il est de son devoir religieux de le faire, et qu’un califat ne peut pas être un véritable califat s'il ne gouverne pas selon la loi islamique. Mais dans les régions contrôlées par les groupes liés à al-Qaida, l’organisation oscille entre l'imposition stricte de la loi islamique et adoption d'une approche plus ouverte, consistant à éduquer les populations locales ou même à laisser aux dirigeants locaux le soin de régler les différends et de gouverner comme bon leur semble.

Conquête des cœurs ou soumission par le glaive?

D’une manière général, al-Qaida et les groupes associés privilégient une approche proche de l’idée de la «conquête des cœurs et des esprits», de la coopération avec les dirigeants locaux et des coopérations avec d'autres groupes rebelles. L'État islamique, quant à lui, est davantage dans une logique de soumission par le glaive, et n’hésite jamais à remplacer les dirigeants locaux par des hommes issus de ses rangs. Daech place souvent des étrangers à la tête des zones conquises, tandis que les groupes d'al-Qaida préfèrent les dirigeants locaux. En Syrie et dans d'autres régions où les groupes djihadistes sont très implantés, l'État islamique exige que ces derniers leur prêtent allégeance, tandis qu'al-Qaida préfère collaborer avec d'autres groupes rebelles syriens et n’hésite pas parfois à se placer en retrait s’ils sont mieux implantés.

Le mouvement djihadiste se déchire également entre ceux qui privilégient une approche locale et régionale et ceux qui veulent se concentrer sur les États-Unis ou d'autres pays occidentaux. La plupart des groupes s’essaient à un mélange des deux: à l'époque du 11 septembre, al-Qaida déployait la plus grande partie de ses moyens financiers et matériels pour aider les talibans ; le groupe utilisait ses camps en Afghanistan pour former des combattants chargés de fomenter des insurrections dans le monde musulman; en même temps, elle organisait les plus grands attentats terroriste de l’histoire des États-Unis. De même, l'État islamique a essentiellement cherché à consolider et étendre son califat, mais il a également tenté d'encourager les attaques contre l'Occident et eu recours à des agents extérieurs pour mener des attaques sanglantes, comme les attentats de Paris en 2015. Mais pour les groupes, cette dualité rend plus difficile la concentration de leurs ressources et leur attire de nouveaux ennemis, que les groupes rebelles locaux n’apprécient guère, ce qui est compréhensible. La filiale syrienne d'al-Qaida a ainsi fait savoir qu'elle n’attaquera pas l'Occident et a également pris ses distances avec la maison-mère afin de démontrer à ses alliés locaux que leur alliance ne les empêchera pas de recevoir de l’aide militaire des États-Unis et de ses partenaires.

Une querelle d’objectifs ou de priorités?

Mais s’agit-il de différences d’objectifs ou de différences de priorités? Si les djihadistes ne parviennent pas à s’accorder sur les objectifs fondamentaux, il leur sera beaucoup plus difficile de s’unir ou de s’organiser. Si ce n'est qu'une question de priorités, alors des changements de circonstances peuvent permettre à différentes factions de s’unir, par opportunisme.

La question des tatarrus ou le tracé de la ligne précise qui sépare la piété de l’apostasie n’ont que peu d’intérêt pour les simples soldats du djihad: les données récupérées dans les registres de l'État islamique montrent que 70% des recrues affirment n'avoir qu'une connaissance très élémentaire de l'islam. Mais certaines de ces questions ont un impact considérable pour l'attrait des différents groupes. Le renouveau du califat s'est ainsi avéré irrésistible pour de nombreux membres et, quelle que soit la légitimité qui soit la sienne aux yeux des puristes, la tentation de jouer cette carte populaire ne va pas disparaître.

Il est naturellement tentant de proposer aux États-Unis de jouer sur ces divisions, et je l'ai d’ailleurs fait moi-même. Mais le bilan des États-Unis en la matière va du médiocre à l’inexistant et il n'est généralement pas judicieux de tenter délibérément de créer des factions dans des groupes de ce genre, avec souvent des conséquences néfastes. Mais ces fracture internes nuisent aux ennemis de l’Amérique et font en quelque sorte une partie du travail à notre place. À minima, ces activistes consacrent un temps précieux et une énergie considérable à tenter de s’unir, ce qui est déjà une bonne chose. Et dans le meilleur des cas, ils pourraient bien s’entredéchirer et s’affronter physiquement, ce qui contribueraient certainement à éloigner au moins pour un temps les recrues et les généreux donateurs.

1 — Rappelons que pour les musulmans, le Califat désigne par métonymie le territoire et la population qui y vivent sous l’autorité d’un calife, c’est-à-dire, un commandeur des croyants, successeur du Prophète Mohammed. Parmi les califats les plus célèbres, signalons ceux des Omeyyades, des Abassides ou des Fatimides, NdT. Retourner à l'article

 

 

Daniel Byman
Daniel Byman (11 articles)
Directeur du Centre d'Études de la Paix et de la Sécurité à l'université américaine de Georgetown
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