Monde

L'État islamique fait-il des revendications mensongères?

Antoine Hasday, mis à jour le 03.10.2017 à 11 h 23

Récemment, l’organisation djihadiste a revendiqué des attaques avec lesquelles elle n’avait manifestement aucun rapport.

Las Vegas dans la nuit de dimanche à lundi I David Becker / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Las Vegas dans la nuit de dimanche à lundi I David Becker / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Dimanche 1er octobre 2017 à 22h08, un homme a ouvert le feu à Las Vegas sur la foule qui assistait à un concert country en plein air, faisant au moins 58 morts et 515 blessés. Lundi 2 octobre, l’État islamique a revendiqué cette attaque via son organe de propagande Amaq, affirmant que l’assaillant s’était converti à l’islam il y a plusieurs mois. Un jour plus tôt, c’est l’attaque au couteau commise à Marseille qui faisait l’objet d’une communication similaire.

Jusqu’ici, les revendications de Daech étaient considérées comme relativement fiables. Elle indiquaient normalement, a minima, que l’auteur d’un attentat adhérait à son idéologie et avait agi en son nom. Toutefois, les spécialistes du terrorisme sont de plus en plus dubitatifs vis-à-vis de ces communiqués, car l’organisation djihadiste s’est récemment attribuée à tort la paternité de certaines attaques. L’État islamique est-il entré dans une ère de revendications mensongères?

Deux types d'attaques

 

Un lieu commun consiste à affirmer que Daech a toujours revendiqué «tout et n’importe quoi». Jusqu’ici, ce n’était pas le cas. L’État islamique revendique deux types d’attaques. Les attaques «planifiées» organisées par la hiérarchie de l’organisation et effectuées par des commandos entraînés dans des zones de combat. C’est le cas, par exemple des attentats du 13 novembre 2015. Aujourd’hui, ses reculs militaires les rendent plus difficiles à organiser, à l’inverse des attaques dites «inspirées».

Ces dernières sont effectuées par des partisans de l’État islamique qui, sans attendre d’instructions précises, passent à l’acte au nom de l’organisation. Depuis l’été 2014 et les frappes de la coalition contre lui, Daech encourage ce type d'initiatives, plus difficiles à déjouer pour les services de renseignement. Le lien avec l’organisation est plus ténu, mais ces partisans sont le plus souvent en contact –à distance– avec des membres de l’État islamique qui les conseillent.

Rachid Kassim a ainsi «téléguidé» depuis la Syrie plusieurs jeunes Français, notamment ceux qui ont commis l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray. Pour s’assurer qu’ils ont bien agi au nom de l’État islamique et pouvoir revendiquer, l’organisation leur demande de faire allégeance à l’organisation, par exemple via une vidéo ou un appel téléphonique.

Des erreurs factuelles

 

Toutefois, les communiqués de revendication comportent régulièrement des erreurs. Lors de l’attentat commis sur les Champs-Élysées, l’État islamique a salué l’action d’«Abou Youssef al-Belgiki» (Abou Youssef le Belge) alors que l’assaillant était français. La revendication de l’attentat de Manchester mentionnait qu’un «soldat du califat» avait placé des explosifs dans un stade, alors que l’assaillant s’était en réalité fait exploser.

Même les communiqués qui ont suivi les attentats du 13 novembre étaient truffés d’erreurs. Cela s'explique par le fait que l’État islamique, pour ses revendications, utilise principalement des informations circulant dans les médias et sur internet, qui sont parfois erronées, surtout juste après les attaques.

Une revendication ambiguë concerne l’attentat de Nice: le terroriste Mohamed Lahouaiej Bouhlel n’a pas fait allégeance à Daech, et l’enquête n’a pas retrouvé de trace de l’organisation jusqu'ici. Par ailleurs, ces derniers mois, l’État islamique a revendiqué plusieurs attaques qu’il n’avait vraisemblablement pas organisées ni inspirées, comme l’a fait remarquer le spécialiste du terrorisme Paul Cruickshank sur Twitter. Il s’agirait donc d’un changement majeur dans la stratégie de communication de l’organisation djihadiste.

L'Amaq, arme de propagande

 

Paul Cruickshank donne deux exemples. Le 2 juin 2017, l’État islamique a revendiqué une attaque commise contre l’hôtel-casino Resorts World à Manille, aux Philippines, qui a fait 37 morts. Pourtant, l'assaillant, dépendant au jeu et surendetté, ne lui avait pas fait allégeance et n'entretenait manifestement aucun lien avec l’organisation. La police a d’ailleurs écarté la piste terroriste. Première revendication mensongère.

Le 17 septembre 2017, un vol pour Londres a été évacué à Charles-de-Gaulle après une fausse alerte à la bombe. L’État islamique a alors affirmé avoir placé des explosifs dans l'aéroport. Mais de ces explosifs, on n’a retrouvé aucune trace. Seconde revendication mensongère. Daech a également revendiqué l’attentat commis dimanche à Marseille. Jusqu’ici, aucun élément n’a démontré de lien entre l’assaillant et l’organisation (mais celui-ci pourrait être découvert plus tard).

«Comme l’agence Amaq n'est officiellement pas reconnue comme faisant partie de l'État islamique, elle peut aussi être utilisée par ce dernier pour tenter de s’attribuer une attaque. Si aucune preuve convaincante n'émerge ensuite pour montrer une implication ou une inspiration de Daech, le communiqué d’Amaq peut être laissé tel quel, sans confirmation dans les médias officiels de l’EI. Cela évite à l’organisation d'avoir à “rétracter” une revendication car, de leur point de vue, aucune revendication formelle n'a été faite s’il n’y a eu qu’un communiqué d'Amaq s'appuyant sur une simple “source”.  Pour autant, le communiqué d’Amaq peut être suffisant pour avoir un impact psychologique», analyse le chercheur Aymenn J. Al-Tamimi sur son blog.

Las Vegas, une rumeur d'extrême droite?

 

Concernant les deux communiqués qui ont suivi l’attaque de Las Vegas, plusieurs éléments incitent à la suspicion. Premièrement, l’EI reprend une affirmation, a priori fausse, selon laquelle l’assaillant se serait converti à l’islam ces derniers mois.

Deuxièmement, le tireur s’est suicidé juste avant l’arrivée de la police sans faire de victimes supplémentaires –donc sans mourir en martyr– ce qui est normalement inacceptable pour un djihadiste –à moins de le faire pour empêcher la divulgation d’une information très importante à l’ennemi. Enfin, le FBI a affirmé qu’il n’existait pas de lien «jusqu’à présent» avec une organisation terroriste.

«L’État islamique, qui souhaite vraiment qu’on s’intéresse à lui, est prêt à revendiquer n’importe quoi ces jours-ci, sachant que ses partisans ne croient pas le gouvernement ni les médias», conclut Paul Cruickshank.

 

Antoine Hasday
Antoine Hasday (32 articles)
Journaliste
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