Parents & enfants

A-t-on le droit de raconter l’histoire de son enfant?

Heather Harpham, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 08.10.2017 à 13 h 05

Quand j’ai écrit un livre sur la greffe de moelle osseuse de ma fille, je ne me suis pas demandé si j’avais le droit de publier l’histoire de mes enfants. Maintenant, j’ai des doutes.

Il vous a à l'œil | U.S. Army via Flickr CC License by

Il vous a à l'œil | U.S. Army via Flickr CC License by

De temps en temps, mon fils menace de me faire un procès. Enfin, il ne me menace pas vraiment mais il implique qu’il le pourrait, s’il le voulait. Par bonheur, sa réelle volonté de le faire n’est pas tout à fait claire. L’objet du litige –la raison pour laquelle il envisage, ou pas, de me traîner devant la justice– est la suivante: j’ai écrit un livre sur l’expérience vécue par notre famille lorsque notre fille est née malade, que son état a empiré et qu’elle a été magnifiquement guérie grâce à une greffe de moelle osseuse –merci les cellules souches du sang de son cordon ombilical à lui.

Dans le livre, je décris Gabriel tel qu’il était bébé et tout petit garçon: comment il serrait le bras de sa sœur en lui disant: «Ça me plaît, toi!», son amour des gâteaux, sa relation houleuse avec les arbres: «Les arbes, ils aiment pas moi», le lien profond qui l’unissait à une paire de bottes ornées d’abeilles, qu’il a portée au lit pendant six mois. J’ai dressé son portrait. Projeté une image de Gabriel, 2 ans, dans l’esprit des lecteurs.

Choix et conséquences

Est-ce que j’avais le droit de le faire? Honnêtement, quand j’ai commencé à rédiger ce livre je n’ai absolument pas remis en question mon droit à décrire mes enfants. J’ai juste écrit. Parfois, nous prenons des décisions, qui peuvent être considérables, conséquentes, sans même nous rendre compte de ce que nous sommes en train de faire. Par exemple, ce livre que j’ai écrit raconte aussi comment, lorsque je suis tombée enceinte par accident d’un homme que j’aimais et qui m’aimait mais qui ne voulait pas d’enfant, j’ai choisi de garder le bébé. À l’époque, je ne l’ai pas vécu comme un choix; j’ai simplement fait ce que je voulais faire (et que j’avais toujours dit que je ferais) et j’ai juste poursuivi ma grossesse. Mais c’était un choix—le plus énorme que j’aie fait en trente-trois ans d’existence, celui d’inviter une nouvelle vie sur Terre.

Cela n’a été qu’une fois le fait accompli –alors que ma grossesse était bien avancée et que je me suis vue, tel un gros culbuto triste, à me demander comment j’allais réussir ma vie de mère célibataire– que je me suis rappelée à moi-même que j’avais choisi cette vie. C’était à moi d’en faire quelque chose de bien. Au final, ce choix a été adouci par le retour progressif mais total de mon partenaire dans notre couple, et par son adhésion pleine et entière à la parentalité. Écrire sur cette période de ma vie a été difficile, mais mon partenaire m’a aidée à peindre son portrait dans le livre, à raconter notre rupture et notre retour l’un vers l’autre. En revanche, je n’ai pas sollicité l’aide ni l’approbation de mes enfants. J’ai juste écrit, passant outre le fait que je décidais de raconter, sans leur consentement, une histoire très intime qui les concernait. Et à présent, il me revient de recevoir la déferlante de leurs réactions.

«Les gens ne me verront plus jamais autrement que comme “bébé Gabe”»

Notre fils, Gabe, qui a maintenant 14 ans, a lu le livre d’une seule traite. Il a immédiatement fait part de ses réticences. «Pourquoi tu en as fait des caisses de ces bottes abeilles débiles?», m’a-t-il demandé, en faisant références aux nombreuses mentions dans le livres des nuits où il avait dormi avec. L’adolescent que Gabe est devenu adore Tupac (principalement pour ses idées), jouer du saxo et soutenir les Mets, même quand ils perdent. Il est du genre à encourager les perdants, quels qu’ils soient. Mais il n’apprécie pas particulièrement d’être réduit à deux dimensions. Il préfèrerait rester dans l’anonymat. «Les gens ne me verront plus jamais autrement que comme “bébé Gabe”», s’est-il indigné.

«J’ai du mal à me dire que cette fille, c’est moi»

Amelia

Notre fille Amélia, en revanche, qui a 16 ans, a lu le livre par petits bouts sur plusieurs mois. Elle entrait dedans et en ressortait par à-coups. Je n’étais jamais sûre de ce qu’elle avait lu, ni de quand elle l’avait fait. Mais elle a fini par annoncer qu’elle l’avait terminé. C’est une personne discrète; d’un point de vue du caractère, elle n’est pas du style à afficher sa contrariété ou sa frustration, il est donc difficile de savoir l’effet que le livre, ou l’image d’elle qui y est présentée, a vraiment eu sur elle. Elle a eu l’air contente mais de façon distante: «J’ai du mal à me dire que cette fille, c’est moi», m’a-t-elle expliqué. Elle se considère comme éloignée de plusieurs degrés de l’enfant malade du livre; une copie d’une copie d’une copie.

Sur la page, une version d’elle de trois ans subit des choses incroyablement difficiles, des choses qu’elle subira à jamais sous sa forme écrite, alors que sa vraie personne est à des années-lumière de cette époque –en bonne santé, pleine de vie, fondamentalement pas concernée. Elle ne porte même pas le même prénom que la petite fille que je décris. Dans le livre, elle s’appelle Gracie. C’est le nom que nous lui avons donné. Mais quand elle a eu 7 ans, l’âge de raison, d’affirmation de soi, elle a décidé qu’elle était Amelia. Est-ce que l’image de Gracie, qui luttait pour guérir, empiète (même un tout petit peu) sur la capacité d’Amelia à être celle qu’elle veut devenir? J’espère que non, mais c’est difficile d’en être sûre.

De l'exploitation?

 

Ce que je sais, c’est que dans le livre elle ne fait pas que souffrir. Elle chevauche un poney ensellé et imite Harpo Marx. Elle sauve son frère des griffes d’une veuve noire et invente une langue –nangi c’est l’eau, les pâtes c’est bas. En bref, elle est choute. Ce qui crée le doute sur cette perspective terrifiante: est-ce que se servir du naturel mignon de ses enfants, c’est de l’exploitation? Petits, neuf enfants sur dix sont adorables. Mais tout adorables qu’ils soient, ce sont des personnes, pourvues de sentiments et de pensées difficiles à deviner complètement, impossible à se représenter avec exactitude. J’ai envie que l’image de mes enfants que j’ai créée dans le livre soit réelle, je crois qu’elle est réelle. Mais en vrai, je l’ai inventée. Maintenant qu’ils sont adolescents, le fait qu’ils étaient incroyablement chou n’est pas ce qu’ils ont le plus envie qu’on examine publiquement.

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Maintenant que le livre est sorti, au fil de l’évolution des réactions de mes enfants à son propos, je vis avec ma décision d’écrire sur les premières années de leur vie. Et à travers leur façon de réagir, je le vois enfin tel qu’il est: comme un choix. J’ai raconté l’histoire de notre famille tout en étant atteinte d’un malaise causé par un mélange d’impulsions et d’émotions contradictoires: le sentiment sous-jacent que ce que notre fille traversait, nous aussi nous le traversions, et que par conséquent, c’était autant mon histoire que la sienne; une certitude que même si je partage son histoire, sa souffrance, au final, n’appartenait qu’à elle –je ne pouvais pas prendre sa douleur alors, et j’ai beau le vouloir intensément, je ne la comprendrai jamais tout à fait–; un désir de capturer, sans les ennoblir faussement, son endurance et sa façon personnelle et créative de réagir au traumatisme et l’humour décapant que notre fils a insufflé aux moments les plus noirs que nous avons connus.

Je ne sais toujours pas à qui appartient cette histoire. À l’enfant malade? À son frère? À nous, les parents? Qui a le droit de la raconter, et quelles responsabilités accompagnent ce droit? On pourrait penser que j’ai résolu ces questions en amont, ou pendant que j’écrivais. Et dans une certaine mesure c’est ce que j’ai fait, lors de conversations avec mon mari. Nous avons relu le manuscrit ligne après ligne, parfois mot par mot, jusqu’à ce qu’il soit satisfait du portrait que je brossais de lui, et que je sois satisfaite du portrait que je brossais de lui, et que nous nous soyons mis d’accord sur les principaux événements.

«Je suis désolée pour ce ptit bonhomme»

Avec mes enfants, je n’ai rien fait de tel. J’écrivais sur une époque dont ils ne pouvaient pas se souvenir, et donc qu’ils ne pouvaient ni vérifier, ni clarifier. J’œuvrais à donner vie à une version d’eux qui n’existait que dans ma mémoire de mère. Il n’y avait aucun moyen pour que la version plus grande d’eux-mêmes collabore à l’élaboration de ce portrait; celui-ci existe (pour la plus grande part), en dehors de leurs propres souvenirs.

Les souvenirs que j’ai encodés dans le livre ont coloré ceux de mes enfants et continueront à le faire, recouvrant le peu dont il se souviennent. Notre fille dit qu’elle comprend à présent le chagrin de son frère lorsque nous avons dû le laisser pour aller nous occuper d’elle à l’hôpital. «Je suis désolée pour ce ptit bonhomme», dit-elle. Susciter une empathie rétroactive, et chez une ado s’il vous plaît, semble une bonne raison d’écrire un livre. Ceci dit, elle n’aime pas l’idée que ses professeurs ou ses amis ou quiconque en apprenne plus sur son histoire que ce qu’elle est prête à partager.

Et pourtant, le livre est paru. Nous sommes en terre inconnue, et nous évoluons à tâtons. Il n’y a pas que deux versions bien sûr, on ne peut pas retourner une histoire comme ça, comme un vieux 33 tours. Il y a un nombre infini de points de vue, un nombre infini de manières de refaire le film. J’espère qu’un jour mes enfants en raconteront leur propre version, dans la forme qu’ils auront choisie: solo de saxo, marionnettes, fil Twitter, poème en prose, animation en pâte à modeler. Racontez-la, c’est tout. Créez-vous à partir de rien, dans la forme sous laquelle il vous plaira d’apparaître.

 

Heather Harpham
Heather Harpham (1 article)
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