Double X

Huit idées reçues ou crétineries sur l'écriture inclusive

Lucile Bellan et Thomas Messias, mis à jour le 04.10.2017 à 15 h 40

Autour de l'écriture inclusive, ce sont toujours les mêmes plaisanteries et toujours les mêmes remarques peu ou pas pertinentes qui reviennent sur le tapis.

Des élèves de CM2 écrivent une dictée, le 8 juin 2007, à Caen (Calvados). © Mychele Daniau / AFP.

Des élèves de CM2 écrivent une dictée, le 8 juin 2007, à Caen (Calvados). © Mychele Daniau / AFP.

Chez les défenseurs et défenseuses de l’écriture inclusive, tout le monde n’a pas le même ouvrage de référence. Pour nous, il s’agit du deuxième numéro de la revue lesbienne Well Well Well, paru courant 2015, écrit de A à Z en suivant les principes de ce que les rédactrices y nomment la «grammaire égalitaire».

À l’intérieur du magazine, un sujet sur l’importance d’enrayer la masculinisation de la langue française, un petit précis de grammaire égalitaire afin d’expliquer clairement les règles suivies par la rédaction de la revue, et un éditorial dans lequel la rédactrice en chef (fallait-il la rebaptiser «rédactrice en cheffe» ?) Marie Kirschen affirmait l’importance de «remettre en question le symbolisme de notre langue et [...] en finir avec l’invisibilité du féminin».

Branle-bas de combat depuis la publication du manuel Hatier

Sur Twitter, cela fait des années que le débat fait rage entre les pro-écriture intuitive et les autres, les trolls n’ayant pas beaucoup d’efforts à fournir pour railler celles et ceux qui voudraient que, dans la langue française comme ailleurs, le masculin cesse de l’emporter par défaut.

À ce titre, on félicite Isabelle Mergault pour son tweet plein d’esprit, effacé depuis — sans doute lorsqu’elle a réalisé qu’environ 2,3 millions de personnes avaient déjà fait le même genre de blague avant elle.

 

 

Depuis quelques jours, avec la publication par Hatier d’un manuel respectant les règles d’écriture inclusive, c’est le branle-bas de combat. La France est à feu et à sang, surtout les opposantes et opposants.

C’est fou le nombre de personnes qui crient au scandale et se sentent personnellement meurtries lorsqu’on offre juste un peu plus d’égalité ou de liberté aux autres, sans les priver de rien.

Raphaël Enthoven, combattant le plus virulent de l'écriture inclusive

Sur le sujet du mariage pour tous, il y avait Frigide Barjot puis Ludovine de la Rochère. Sur celui de l’écriture inclusive, le combattant le plus virulent et médiatisé se nomme actuellement Raphaël Enthoven, qui semble en avoir fait son cheval de bataille en multipliant les arguments de plus en plus fallacieux contre un sujet qui ne lui fait aucun mal.

Après avoir expliqué sur Europe 1 que « l’écriture inclusive est une agression de la syntaxe par l'égalitarisme, un peu comme une lacération de la Joconde, mais avec un couteau issu du commerce équitable », le chroniqueur a utilisé à mauvais escient une illustration trouvée sur Internet pour tenter d’expliquer sur Twitter à quel point on allait déformer la langue de Molière en réclamant juste un peu plus de considération pour le genre féminin. Tweet effacé lui aussi, moins parce qu’il en regrettait le contenu que parce que l’auteure de l’image lui a demandé de ne pas l’utiliser sans autorisation.

Il suffit de parcourir les réseaux sociaux ou d’écouter autour de soi pour recueillir des tas de réactions sur le sujet, émanant souvent de personnes insuffisamment informées, carrément de mauvaise foi ou juste opposées à ce que notre langue évolue.

Voilà quelques contre-vérités, arguments irrecevables et autres sottises à opposer à celles et ceux qui refusent d’entendre parler d’écriture inclusive.

1. «A.u.t.a.n.t a.p.p.r.e.n.d.r.e l.e b.r.a.i.l.l.e» 

Il a fallu plus de temps à cette personne pour rédiger ce tweet que pour réfléchir à l’idée absurde qu’elle véhicule. Le point médian utilisé pour l’écriture inclusive n’a rien à voir avec le point saillant du braille qui, par définition, est un point à toucher. Par contre, rien n’empêche qu’un document en braille puisse être écrit en écriture inclusive sous une forme pensée pour ce système d’écriture. 

Le tweet se veut évidemment ironique et humoristique –et c’est vrai qu’on a tellement ri en le lisant–, mais il soulève également une problématique qui montre qu’un gros travail d’éducation reste à faire: associer systématiquement écriture inclusive et point médian, c’est aussi réducteur que mensonger.

Le point médian est un outil parmi d’autres: il permet d’inclure genre masculin et genre féminin au sein d’un seul mot, notamment quand le nombre de caractères est limité.

Dans un tweet, écrire «pharmaciens et pharmaciennes» est effectivement beaucoup plus long que «pharmacien۰ne۰s». Mais dans un texte lambda, sans limite de caractères, les deux solutions sont possibles. Tout le monde peut y trouver son équilibre et parvenir à rendre la lecture digeste.

De même qu’il y a des auteur۰e۰s de talent et d’autres qui en sont dépourvu۰e۰s (il faut bien qu’on vous habitue un peu), il y aura des personnes qui se sortiront très bien de cette «contrainte» (dont on rappelle qu’elle n’est pour l’instant imposée à personne) et d’autres qui risquent effectivement d’enchaîner les phrases et les idées de façon un peu lourde. Ce n’est qu’une gymnastique, ça se travaille.

2. «Un manuel scolaire n’est pas un défilé de mode pour bobos parisiens»

On n’a pas pris le temps de vérifier, mais il semble bien exister des femmes et des personnes transgenres au-delà du périphérique. L’écriture inclusive et le questionnement qu’il pose sur les inégalités entre les genres est même une problématique qui dépasse les frontières de la France puisqu’ailleurs en Europe, en Allemagne (le geschlechtergerechte sprache) ou en Italie (où l’astérisque peut remplacer les terminaisons de mots qui définissent le genre) par exemple, des solutions inclusives commencent à être proposées

À notre connaissance, il n’existe pas encore d’étude officielle sur la façon dont les pays non-européens et non-anglophones tentent (ou non) d’inclure tout le monde dans leur façon d’écrire et de parler.

Mais nul doute que chercheurs et chercheuses sont déjà en train de s’atteler à de tels sujets: nous pourrions bien piocher des idées tout autour du monde afin de faire évoluer notre langue de façon aussi fluide que possible.

3. «Les gamins ne savent pas lire, ça va vraiment empirer» 

C’est une réaction largement répandue à l’annonce du manuel scolaire CE2 en écriture inclusive par l’éditeur Hatier: les enfants ne savent pas lire, ils ne vont rien y comprendre.

Dans les programmes en France, en CE2, les enfants apprennent encore à lire. Mais une étude publiée en 2016 par l’OCDE suite au dernier test PISA annonçait un dépassement de cinq points de la moyenne européenne en compréhension de l’écrit.

Non, en France, et même si d’importantes disparités existent, les enfants ne sont pas majoritairement illettrés et c’est le rôle de l’école de leur apporter ces connaissances, d’où le manuel scolaire, en écriture inclusive ou pas.

Les analystes de l’OCDE ont expliqué cette hausse de performance française par une progression du niveau général des garçons entre 2009 et 2015: ceux-ci ne devraient pas avoir de mal à continuer leur évolution dans le bon sens. 

4. «L’écriture inclusive est discriminante pour les dyslexiques»

L’écriture tout court est discriminante pour les dyslexiques. Les professeur.e.s de ces enfants aux besoins particuliers mettent déjà tout en oeuvre pour faciliter l’apprentissage (merci de vous soucier d’eux): polices simplifiées, utilisations de couleurs, aération du texte et utilisation de cartes mentales.

L’écriture inclusive ne semble pas être impossible pour les dyslexiques, même si l’utilisation d’une police de couleur ou du gras pour les terminaisons des mots sembleraient faciliter la lecture. 

On peut comprendre que des élèves dyslexiques aient du mal, au moins dans un premier temps, à déchiffrer un titre de chapitre comme «Les agriculteur.rice.s au fil des temps» (véritable exemple issu du Manuel Hatier qui a relancé le débat).

Mais habituer tous les enfants à être plus égalitaires dans leur façon d’utiliser le langage peut et doit se faire également par le biais de l’oral.

«Au lieu de demander “quels sont ceux qui ont fini leur travail?”, je dis “celles et ceux”», affirme Marie-Odile, professeure des écoles en maternelle. «Ça entre dans leurs oreilles et dans leurs têtes sans aucun problème, car le cerveau des enfants est moins rigide que le nôtre. C’est au quotidien que nous devons les habituer à ne pas faire triompher systématiquement le masculin».

5. «C’est illisible à voix haute !»

Effectivement, on ne va pas vous demander de lire à voix haute «les prestidigitateur۰rice۰s», ce qui pourrait être difficile à prononcer et encore plus délicat à comprendre.

Qui s’habitue pendant quelques temps à la lecture de tweets et d’articles en écriture inclusive en arrive tout naturellement à deux types de comportement.

Premièrement, le cerveau transforme cette notation en un terme neutre: si nous lisons «les chanteur۰euse۰s», nous comprenons immédiatement qu’il s’agit des hommes et des femmes qui chantent. Et hop, passage au mot suivant, comme dans la méthode globale.

Deuxièmement, s’il nous faut désormais lire un texte inclusif à voix haute, on prendra la peine de développer en disant «les chanteurs et les chanteuses», ce qui est moins lourd à l’écrit.

6. «On déforme la langue française»

«On les défigure et on les disloque», affirmait Raphaël Enthoven à propos des mots voués à être modifiés, ou en tout cas utilisés différemment.

En s’offusquant régulièrement des modifications apportées à notre langue au nom de ce qu’il appelle avec mesure du «négationnisme vertueux», le philosophe semble oublier que les auteures et auteurs d’aujourd’hui n’utilisent pas exactement les mêmes constructions de phrases que Victor Hugo, qui lui-même employait une syntaxe légèrement différente de celle de François Rabelais.

Puisque la langue a subi des modifications progressives en suivant l’évolution de la société, il est permis de croire que le contraire soit possible et qu’un monde plus inclusif passe par une réorganisation de certaines règles de grammaire.

«Le langage structure et oriente notre pensée», affirmait la professeure de littérature Eliane Viennot dans une tribune où elle rappelait également que la langue française était plus égalitaire avant le XVIIe siècle, époque à laquelle l’Académie Française a commencé à prôner l’abandon des mots genrés au féminin.

Utiliser l’écriture inclusive, ce serait donc permettre à notre pays d’enrayer une régression entamée il y a plus de quatre siècles. Ce qui n’a définitivement rien d’un défilé de mode pour bobos parisiens.

7. «L’écriture inclusive blesse l’œil»

Pauvre chaton. Quelle douleur en comparaison de ce que peut ressentir la moitié de la population de notre pays en lisant des phrases dans lesquelles un groupe constitué d’un homme et dix mille femmes est décrit par «ils» et où l’on parle d’homicide et de droits de l’homme y compris quand des femmes meurent sous les coups de leurs maris ou sont menacées par certains partis politiques de ne plus pouvoir avoir recours à l’interruption volontaire de grossesse.

Il est vraiment insupportable que l’écriture inclusive abime la rétine de certains lecteurs (et de certaines lectrices), alors qu’on peut tout à fait tolérer que, dès leur plus jeune âge, les petites filles croient comprendre qu’elles sont inférieures aux petits garçons.

8. «Les gens qui écrivent “iel” ou “celleux” méritent d’être punis»

À ce stade, il faut rappeler que l’écriture inclusive n’a pas uniquement pour but de lutter contre l’idée selon laquelle masculin serait synonyme de dominant.

Elle ambitionne aussi d’inclure toutes les personnes au-delà de leur genre ou de leur orientation sexuelle, que ce soient les hommes et les femmes transgenres ou les personnes agenres, c’est-à-dire ne se définissant ni comme des hommes, ni comme des femmes.

Certaines personnes agenres ou en transition ne souhaitant pas être désignées par un pronom genré («il» ou «elle»), elles demandent à ce qu’on ait recours à une contraction du pronom masculin et du pronom féminin. Ces êtres humains ont beau être largement minoritaires, cela ne signifie pas que leur droit d’être visibles soit moins important.

Ce serait tout de même un minimum que le «pays des droits humains» permette à sa langue de décrire toute personne, et en particulier les plus discriminées, de façon correcte et respectueuse. On ne voit pas bien ce que les opposant۰e۰s de l’écriture inclusive pourraient avoir d’intelligent à répondre à ça.

 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (163 articles)
Journaliste
Thomas Messias
Thomas Messias (132 articles)
Prof de maths et critique ciné
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