France

Il ne faut pas condamner Christine Angot pour les larmes de Sandrine Rousseau

Claude Askolovitch, mis à jour le 02.10.2017 à 12 h 25

A commenter l'émotion de l'une et la colère de l'autre, beaucoup sont passés à côté de l'essentiel. Il suffisait simplement d'écouter ces deux femmes. Et de les lire.

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Il est venu ce week-end une acmé de vertu sur les réseaux sociaux, faisant de Christine Angot un personnage ignoble bafouant la souffrance d’une femme agressée sexuellement, l’ancienne élue écologiste Sandrine Rousseau, admonestée jusqu’aux larmes sur le plateau d’«On n’est pas couché». Venue défendre la parole des femmes agressées et son livre, Parler (Flammarion), Rousseau s’est vu opposer un discours sur l’illusion du verbe politique, quand on en vient à la souffrance indicible. La larme primant le débat, on a maudit l’écrivain Angot et son comparse, l’également écrivain Yann Moix, mais lui ne nous passionne pas ici. C’est la démonisation d’Angot qui frappe, dans son unanimité proclamatoire. «Non Madame Angot, on ne “se débrouille” pas avec un viol»lance le magazine Elle, isolant une réplique de la romancière dans l’émission, et des voix influentes, sur Twitter, proclament leur solidarité envers Sandrine Rousseau, violentée sur un plateau de télévision par une intervieweuse froide, négatrice de la souffrance d’une femme.

Chacun peut choisir ses apparences. Les larmes de Sandrine Rousseau en sont une. Il est d’autres lectures, qui inversent la perspective. Le viol n’est pas étranger à Christine Angot, ni la souffrance, ni même l’outrage banal des plateaux de télévision. En 1999, elle publiait chez Stock L'Inceste, transposition littéraire d’une histoire d’amour avec une femme et d’une autre, nouée adolescente avec son père. La violence inscestueuse et sa destruction traverseraient son œuvre. En 2012, Une semaine de vacances (Flammarion) y revenait, dans la crudité d’un récit sexuel où soudain émergeaient ces mots: «Il cale son membre, juste sous ses fesses, tout en haut. Et commence, par de lents mouvements de va-et-vient, à frôler l’extérieur de son vagin. “Est-ce que c’est bon?” Elle se tait. “Dis-moi.” Il continue. "Dis-moi. Dis “c’est bon papa”."». En 1999, le succès de L’Inceste amenait Angot sur le plateau de «Tout le monde en parle», l’émission, présentée alors par Thierry Ardisson, à laquelle «ONPC» a succédé. La séquence est visible sur le site de l’INA. Elle installe pour l’éternité un moment d’ignominie.

En 1999, on riait du viol de Christine Angot à la télévision

Angot, jeune alors, souriante, ironique, avait essayé de rester écrivain, sous le regard goguenard d’un animateur enjoué, les regards incrédules des autres invités, et les rires du plateau. Elle refusait d’endosser le rôle de la victime, comme la facilité du témoignage télévisé. Elle s’accrochait à ce qu’elle était, un auteur, qui ne survivait que pour «[son] petit public de détraqués». Ardisson lisait quelques phrases du livre, gourmand: «Son père la forçait à manger des clémentines sur son sexe. Il la sodomisait. Seulement après il allait à la pharmacie acheter de la vaseline.» On riait sur le plateau. L’actrice Clémentine Célarié avait ri, nerveusement, en entendant d’autres rires, en entendant son prénom. Dieudonné riait aussi, pas encore le diable, alors, simplement un bon client, réjoui du phénomène Angot.

C’était en 1999. On riait du viol de Christine Angot à la télévision, et elle ne pleurait pas. Dix-huit ans plus tard, même chaine, France 2, même case horaire, le samedi soir, Angot, vieillie, cristallisée, didactique, se ferait huer pour n’avoir pas été gentille, refusant de trouver du charme ou de la valeur au discours de Sandrine Rousseau, ex-vice-présidente du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, sur les agressions sexuelles. Rousseau allait pleurer. Le vertige nous prend. A l’aune du destin de Christine Angot, il n’est pas arrivé grand-chose à Sandrine Rousseau; ni dans la vie; ni à la télévision. L’une parle d’inceste. L’autre affirme qu’un camarade de parti, l’ancien député Denis Baupin, l’avait, en 2011, «plaquée contre le mur, les mains sur les seins», dit-elle, ce que Baupin conteste jusqu’à aujourd’hui. L’une a subi l’outrage des rires. L’autre a été contestée sur le fond et débattue rudement: c’est une marque de respect.

Peut-on hiérarchiser les souffrances? On peine à s’en défendre. L’inceste est un trou noir. La violence que Sandrine Rousseau décrit semblait jadis bénigne, un outrage qu’une gifle suffirait à résoudre. Ce ne fut pas seulement un point de vue d’homme. En 1969, Nelly Kaplan réalisait le film féministe le plus vif de l’époque, quand s’ébrouait le MLF. Il s’appellait La fiancée du pirate. Bernadette Lafont y jouait une scandaleuse des campagnes, orpheline superbe et un peu sorcière, qui vendait ses charmes et tourneboulait un village moisi, et (à 1 heure et 4 minutes de projection) se débarrassait d’un mâle aviné d’un coup de genou bien placé. Le film célébrait la liberté d’une femme, sur une chanson écrite par Moustaki, Moi j’m’en balance, que chantait Barbara. Barbara évidemment, qui avait su ce que souffrir signifiait, étrange sœur d’Angot, rescapée d’un inceste, et qui n’avait pas pleuré…

Sandrine Rousseau, par son livre, s’inscrit dans une nouvelle évidence. Elle porte un combat devenu décisif. En face, Angot s’arcboute sur l’unicité de chaque blessure.

Nulle ne pleurait, alors? Mais les temps ont changé, sans doute pour le meilleur. Il n’est plus d’anecdotes désormais, ni de gaudriole, mais un bloc compact, hostile, agrégé de toutes les avanies subies par toutes les femmes depuis que les hommes s’autorisent, et le coup de genou, acte individuel, est désormais politique. Sandrine Rousseau, par son livre, s’inscrit dans une nouvelle évidence. Elle porte un combat devenu décisif. En face, Angot s’arcboute sur l’unicité de chaque blessure.

Laissons ici les souffrances. On peut simplement considérer les thèses qui s’affrontent. Celle d’Angot n’a pas changé depuis l’origine: il n’est pas de parole simple, face à la monstruosité, et aucun dispositif ne répare les destructions. On peut simplement se débrouiller, survivre, se recomposer. Elle a écrit pour cela. Barbara a chanté. Que croit-on? «"Parler", c’est une injonction de plus faite aux femmes, disait-elle à ONPC. C’est tellement compliqué de parler. Parler à qui? Parler comment? C’est toute une chose qui ne peut se faire que seule, pas collectivement.» En 1999, trentenaire, elle disait ceci, chez Ardisson, étrangement: «Pour briser le silence, il ne faut rien dire, il faut parler.» Comprenne qui peut. On comprend tout. On est seul, on se débrouille, c’est comme ça. Angot s’est débrouillée. Ce n’est même pas désespérant.

A l’opposé, Sandrine Rousseau entretient une espérance collective, d’une libération de la parole des victimes, pour enrayer un phénomène social: les agressions faites aux femmes. Elle tient un discours politique, au nom d’un océan de peurs et de non-dits. Ses cauchemars ne sont pas ceux d’Angot, ni ses espérances. Rousseau est dans le sens de l’histoire. Angot refuse d’en entendre parler. Elle nie l’illusion politique et ses discours apaisants. Elle ne sera pas aimable. Rousseau quête l’amitié et la réparation. Ces deux femmes ne parlent pas de la même chose. Il est étrange de s’en offusquer. Il est absurde, encore, d’en détester une émission de télévision: il suffisait, sans doute, d’écouter «ONPC», mots contre mots, d’entendre les discours au lieu de boire des larmes, de se délester du scandale, pour entendre une dialectique.  C’est l’ambiance qu’inspire «ONPC», et qu’entretient sa production, le buzz qui la pollue, l’excitation malsaine autour d’un incident dépourvu de sens (Angot quittant le plateau, touchée au plus profond d’elle-même par l’optimisme politique de Rousseau, puis revenant finir l’interview –séquence buzzée mais coupée du montage final de l’émission–) qui empêche qu’on l’entende, pour ce qu’elle apporte.

 

 

Angot - Rousseau, un malentendu

Il est une autre tristesse dans cette histoire. Rousseau et Angot auraient pu se parler. Elles se sont raté d’un rien. Il faudrait écouter réellement ce qui se dit sur les plateaux, et lire les livres, peut-être. Dans un long discours, Angot, calme et dure (sans doute après son départ spectaculaire et son retour sur le plateau, qu’importe), entreprit de dire à Rousseau ce qui les séparait: une question de mots, rien n’est plus important, «les mots agissent sur nous». Dans Parler, «page 56», précisait Angot, Sandrine Rousseau avait évoqué ainsi «Une semaine de vacances: «La description par le menu, par l’infime, de l’inceste. C’est l’objet du livre. Et le livre est insoutenable. Sans filtre, l’auteurE décrit le mépris. La domination. Le refus. Finalement l’humiliation [...] il a été écrit par le prisme de la blessure et l’auteurE aurait dû être reconnue en tant que telle, en tant que femme.» Rien n’est plus terrible qu’un malentendu, sinon un mal-lu: Rousseau avait mal lu Angot.

Non, elle n’était pas «une auteure», pas «une écrivaine» mais «un écrivain». Non, elle n’était pas une victime. «Non, c’est pas ça la littérature, c’est pas fait pour être reconnu en tant que femme ou par le prisme de la blessure et de l’orgueil. C’est autre chose, c’est l’intériorité, c’est le silence, c’est comme ça qu’on écrit un livre, c’est pour être reconnue non pas en tant que femme mais en tant que personne et plus en tant qu’objet.» Rousseau répondait par l’invisibilité des victimes et les violences qu’elles subissent. Bouleversée, elle n’avait pas relevé ceci. «C’est le moment précis où j’ai cessé de le lire», avait dit Angot avant de la chapitrer. La romancière avait abandonné le livre de Sandrine Rousseau à la page 56, furieuse d’avoir été niée. Aurait-elle poursuivi sa lecture, quelques pages plus loin, elle aurait trouvé autre chose, qui –peut-être– aurait atténué ses reproches, faisant de Sandrine Rousseau non plus une politique vaine, mais une possible sœur en indicible.

En poursuivant sa lecture, quelques pages plus loin, Angot aurait trouvé autre chose, qui aurait pu faire de Rousseau non plus une politique vaine, mais une possible soeur en indicible.

Rousseau écrit ceci: «Ma mère était mineure, elle devait avoir 16 ans, peut-être 15, quand le patron de ma grand-mère l’a agressée sexuellement [...] Elle a raconté cette agression à ma grand-mère, mais là s’est vérifiée une sorte de loi universelle. Ma grand-mère ne pouvait pas perdre son boulot. L’entreprise montée par le patron était une entreprise familiale. Il n’y avait pas beaucoup d’employés. Mon grand-père comme ma grand-mère comptaient au nombre de ceux-ci. Le patron nourrissait toute la famille, alors… "Tu comprends…", lui a-t-elle juste dit.» Et Rousseau esquisse ensuite, en quelques lignes, le destin de sa mère, qui ne pleura jamais, qui se suicida, plus tard, pour échapper au cancer, et d’une grand-mère aimante, vivante encore, encerclée de remords. «Ma mère a gardé la rancœur mais elle n’a jamais vraiment trahi. Ma grand-mère a gardé le remords mais elle non plus n’a jamais trahi.» 

Sandrine Rousseau n’est pas écrivaine, et chaque livre parle pour lui-même, mais enfin: dans Un amour impossible (Flammarion), Angot a écrit autour de sa mère, avertie un jour de l’inceste que subissait sa fille, et qui n’y avait rien fait sinon tomber malade: «Au cours de la nuit qui a suivi, elle a eu une violente poussée de fièvre. La température est montée jusqu’à 41 degrés. Elle faisait une infection des trompes. Elle a été hospitalisée, elle est restée dix jours à l’hôpital. Elle tombait des nues. En même temps… elle n’était pas surprise.» Chaque déni se ressemble, ou pas, et la maman de Christine Angot, figure une soeur possible de la grand-mère de Sandrine Rousseau, deux femmes en soumission, au risque de leur progéniture. Elles auraient pu parler des livres, Angot et Rousseau, sinon de leurs familles, et des secrets que rien ne guérit. Une autre fois. Dans le bruit, les souffrances finissent par se détester.

 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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