Culture

Kippour, le retour, saison 5778

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 30.09.2017 à 10 h 34

Aujourd'hui c'est Kippour. Silence dans les rangs. Et le premier qui demande c'est pour qui, je lui en colle une direct.

Flickr/Eugene Peretz-Yom Kippur

Flickr/Eugene Peretz-Yom Kippur

Être juif n'est pas de tout repos.

Déjà, il faut s'excuser d'être toujours vivant et bien vivant malgré les tentatives répétées à travers l'histoire de nous annihiler, ensuite il faut passer des heures à expliquer son rapport à Israël, notre double appartenance, ce concept bancal qui nous oblige sans cesse à jongler entre notre fidélité à notre pays natal et notre attachement viscéral à cette terre promise et compromise où certains d'entre-nous n'ont jamais mis les pieds, ne mettront jamais les pieds, et enfin, comme si cela ne suffisait pas, une fois l'an, que l'on soit croyant ou pas, athée, agnostique, religieux, petit homme ou grand esprit, de Varsovie ou de Caracas, il nous faut pratiquer le jeûne comme d'autres s'adonnent à la chasse aux papillons, le temps d'un dimanche de printemps.

Ne pas manger, ne pas boire, ne pas se laver, rester comme un empoté devant l'horloge du salon à contempler le cheminement des heures qui jamais n'ont été aussi lentes à s'écouler ; pour certains se traîner jusqu'à la synagogue et asseoir sa fatigue sur un strapontin payé à prix d'or sous le regard studieux d'une faune convoquée en ce lieu pour expier ses innombrables fautes, bredouiller quelques prières inintelligibles et attendre la délivrance du Shofar pour remplir sa panse de lait et de miel.

Moi pauvre pêcheur, je ne vais nulle part, Dieu m'est profondément antipathique, j'ai divorcé de lui depuis tant d'années que je ne sais même plus comment lui parler ; de toutes les façons, à quoi bon ? Il n'entend jamais rien, c'est un vaurien, un faussaire, un m'as-tu-vu qui a laissé ses enfants s'évanouir dans des conduits à cheminée, il est impotent, il ne m'intéresse pas, qu'il me fiche donc la paix, je ne lui ai rien demandé.

On me dira alors pourquoi jeûner si ta langue est si amère, si fielleuse, si pleine de ressentiments envers celui qui t'as prédendument créé ?

Et moi de répondre, parce que je suis le fils de ma mère, parce que ma mère était la fille de son père, parce que son propre père était le fils de ses parents, parce que ses parents à lui étaient les fils d'autres pères et mères, parce que sans la tradition, ce rempart à l'oubli qui tisse entre les générations des liens invisibles et indestructibles, je ne suis plus rien, simple fétu de paille sans consistance réelle que le temps s'empressera d'ensevelir dans la grande nuit noire de l'oubli.

Jeûner pour ne pas oublier, jeûner pour se ressouvenir, jeûner pour honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus, jeûner pour embrasser une dernière fois et une dernière fois encore les lèvres glacées de sa mère reposée en son cercueil, redire ce lien indéfectible qui nous lie tous autant que nous sommes, croyants, agnostiques, athées, naufragés d'un peuple dont la destinée ne cesse de nous interroger, peuple étrange au destin toujours contrarié qui, obstiné, continue à aller sur le chemin de sa séculaire singularité, exilé dans son propre exil, si fier de sa différence, que rien ne l'arrête, ni les inquisitions, ni les pogroms, ni les holocaustes.

Alors oui jeûner, jeûner même si on ne croit pas, même si on ne croit plus, même si... jeûner, non pas pour expier ses fautes - elles sont trop nombreuses - non pas pour être pardonné mais pour le temps d'une journée, sentir passer sur soi le souffle du Temps et se livrer tout entier à la mémoire, celle du passé et celle de l'avenir, mémoire de notre mémoire, mémoire de notre douleur, mémoire surtout de notre espérance.

De notre espérance.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (132 articles)
romancier
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