Science & santéDouble X

Messieurs, respectez les règles

Hugo Lindenberg et Machin Chose, mis à jour le 09.10.2017 à 12 h 41

Ne soyez pas le dernier attardé à paniquer pour quelques gouttes de sang.

Connaissez-vous cette règle qui dit que si vous voyez la même chose dans trois séries télé différentes la même semaine, c’est que l’univers essaye de vous dire qu’il est temps de vous y intéresser sérieusement? C’est comme ça qu’une combinaison fortuite de Mad Men, House of Cards et The Good Wife a plongé en 2015 l’un de mes amis dans l’amour du whisky et du pouvoir. Évidemment, ça ne marche pas pour tout (American Horror Story + Game of Thrones + The Leftovers = que des mauvaises idées).

Mais, juste avant l’été, un enchaînement scénaristique particulièrement saignant nous a offert un sujet salutaire pour cette rentrée scolaire. Scène 1: en pleine émeute à Litchfield, la prison d’Orange is the New Black, une détenue se met du sang de règles sur le visage pour simuler une blessure. Quand le gardien comprend d’où vient le sang, il est pétrifié de dégoût. Scène 2: dans le dernier épisode de I love Dick, Chris (Kathryn Hahn) va enfin réussir à pécho Dick (Kevin Bacon), mais leurs préliminaires s’arrêtent quand il se rend compte que si elle est si mouillée, c’est qu’elle a ses règles. Il se réfugie dans la salle de bain pour se laver frénétiquement les doigts et la laisse partir à moitié nue dans le désert. Scène 3: dans l’épisode 8 de Glow, Sam (Marc Maron) dit à une meuf: «What do you mean I don’t like you, I just had period sex with you» («Comment ça, je ne t'aime pas? Je viens juste de te faire l'amour alors que tu as tes règles»), comme s’il s’agissait d’une preuve d’amour indiscutable. Trois séries, trois mecs totalement déboussolés par l’afflux sanguin d’une femme.

Le mythe du sang qui tue

Pourtant, depuis un an, les règles ont fait leur grand coming out: pas moins de trois essais sont sortis en France en 2017 sur la question et le sujet inspire suffisamment les youtubeuses pour qu’une journaliste de Numerama ait décidé de consacrer en mai dernier un article à ce qu’elle nomme le «menstruweb». «Le web a-t-il brisé le tabou des menstruations?», s’interroge-t-elle dans le titre. «Aux États-Unis et dans une moindre mesure en France, tout un tas de filles se sont mises à parler de règles sur leur chaîne ou sur leur blog, au point de constituer un vrai phénomène. Elles parlent de sang, de comment mettre un tampon, avec des mots simples et de manière décomplexée», nous explique Nelly Lesage, l’auteure de l’enquête. Un grand déballage menstruel qui arrive à point nommé à en juger par les kilomètres de commentaires et témoignages de femmes qui s’accumulent sous des vidéos comme Everything you want to know about your periods ou Cup menstruelle, je vous dis tout.

Mais du côté des hommes, c’est le grand silence. Comme si le tabou des règles n’était en train de sauter que pour une partie de la population: les femmes. Et que le menstruweb était un peu le darknet des hommes: un endroit où on imagine qu’il se passe des trucs un peu dégueu qu’on a la flemme d’aller voir. «À leur décharge, le tabou des règles remonte à loin», reconnaît Elise Thiébaut, auteure de Ceci est mon sang, un essai sur les règles paru à La Découverte.

«Toutes les sociétés qui ont perduré sont celles qui ont mis en place un tabou autour des règles, sans doute parce qu’en repoussant les relations sexuelles hors des menstruations, au moment le plus opportun pour la fécondation, elles ont obtenu un bénéfice reproductif important», explique-t-elle.

Pour cela, les hommes de ces sociétés n’ont pas hésité à inventer toutes sortes de balivernes pour convaincre les population que règles=caca. Et même que règles=danger. Pour les femmes (mais la médecine a appris assez tôt à ne pas s’en soucier), mais aussi pour les hommes. «En 1920, un médecin nommé Béla Schick affirmait que les femmes indisposées produisaient des secrétions nocives capables de faire pourrir à peu près n’importe quoi, à commencer par les végétaux, explique Elise Thiébaut. Quant à Pline l’Ancien, il considérait entre autres maléfices que le regard d’une femme qui a ses règles avait le pouvoir de ternir le poli des miroirs, d’attaquer l’acier, de faire mourir les abeilles et de rouiller le fer.» De quoi déclencher de belles angoisses de castration aux hommes qui oseraient faire l’amour avec une partenaire indisposée, comme s’ils n’avaient pas déjà assez de souci à se faire avec le mythe du vagin denté.

Bizarrement, l’histoire a moins retenu que, dans les mêmes textes, le sang des femmes pouvait aussi soigner. «Chez Pline, le coït avec une femme qui a ses règles est certes considéré comme dangereux, mais le sang menstruel peut aussi guérir des tumeurs, des paralysies et l’épilepsie», explique Clyde Plumauzille, chercheuse au Centre de recherches historiques de l’EHESS, où elle a co-organisé une journée d’étude Genre, humeurs et fluides corporels, au printemps 2016. Mais qu’importe, parce qu’au XIXe siècle, époque de grands chamboulements, tout est bon pour resignifier le rapport homme femme. «Cela va se faire notamment à travers la médecine qui devient un outil pour asseoir la faiblesse féminine. Avec un discours infériorisant sur les règles qui produit de la honte. Non seulement on ne doit pas montrer les menstruations, mais on ne doit pas en parler non plus», note Clyde Plumauzille.

Règles = souffrance

Et là, c’est le moment où vous vous dites que tout ça n’a rien à voir avec vous parce qu’il vous arrive de faire l’amour sans broncher avec des gens qui ont leurs règles ou que vous avez discuté avec une copine de sa nouvelle cup menstruelle sans regarder votre téléphone une seule fois (on préfère vous voir comme ça que comme le mec qui est resté traumatisé par une ficelle de tampon entraperçue à travers de la dentelle). Un peu comme ce type de la vidéo Man sees his girlfriend’s period blood for the first time, publiée par Buzzfeed US, qui reste impassible, parce que finalement ce n’est qu’un peu de sang sur une protection hygiénique, qu’il est super cool et qu’on est en 2017 bro. «D’après mon expérience, aucun mec ne part en courant quand on a nos règles», raconte Jack Parker. Mais pour l’auteure du Grand Mystère des règles, chez Flammarion, et du blog Passion menstrues, le tabou du sang n’est pas tant une question de sexualité: ne pas vouloir voir le sang des femmes reviendrait surtout à ne pas vouloir reconnaître leur souffrance (même si elles ont appris à douiller en silence depuis longtemps): «Il n’y a qu’à voir la différence d’expression de la douleur entre une fille qui a ses règles et un mec qui a un rhume.»

 

 

C’est ce qu’ont pu découvrir les lecteurs de L’Équipe en février dernier, quand le quotidien a consacré sa une et un dossier de huit pages aux règles dans le sport, dans lequel on pouvait lire : «Au fil des témoignages, on réalise à quel point les règles peuvent pourrir la vie des sportives avec leur cortège de manque d’énergie, barre dans le dos, migraine, crampes, maux de ventre parfois terribles, manque de sommeil, vomissements...» Le sujet avait émergé pendant les Jeux olympiques de Rio, quand la nageuse chinoise Fu Yuanhui avait expliqué après ses mauvais résultats qu’elle se sentait très fatiguée à cause de ses règles. Pourtant, les sportives n’abordent presque jamais le problème alors que les conséquences sont nombreuses en compétition. «Le sang noble de la guerre s’oppose au sang ignoble de la procréation, rappelle Louis-George Tin, fondateur du Cran et auteur de L’Invention de la culture hétérosexuelle chez Autrement. Verser le sang, c’est le privilège des hommes de la noblesse et de l’Église, on a nié ce droit aux femmes.»

Hey mec, t'aurais pas un «manpon»?

Si vous commencez à vous sentir un peu penaud à la lecture de ce papier, rassurez-vous puisque 1. vous savez qu’on vous dit ça pour votre bien 2. il ne tient qu’à vous de prendre en marche le train des avancées sociales, c’est-à-dire la prise en compte des réalités vécues par les femmes et leur résolution par l’ensemble de la société.

«Les hommes doivent aussi se saisir de la question des règles parce qu’ils sont également concernés par les problèmes de violence gynécologique, de toxicité des tampons, d’endométriose, de taxe tampon, de congé menstruel… Ce sont des questions de santé publique», avance Clyde Plumauzille.

En 2015, un ado de Miami avait fait frémir Instagram en postant une photo de lui avec des protections hygiéniques à la main, pour inviter les garçons de son école à toujours en avoir sur eux, au cas où leurs copines de classe en auraient besoin. Leurs copines, ou leurs copains. «Beaucoup de gens qui ne se définissent pas comme des femmes ont leurs règles (des personnes trans ou non-binaires par exemple) et de nombreuses personnes qui se définissent comme femme n’ont pas de règles», rappelle l’artiste trans Cass Clemmer qui tente d’attirer l’attention sur la question grâce à son travail. «Avoir ses règles quand on ne se définit pas comme une femme est un combat mensuel contre son corps et contre un monde qui vous explique constamment que vous n’êtes pas ce que vous dites. La question des règles chez les trans pose de vrais problèmes d’accès aux soins, liés à la peur d’être outé à cause d’une fuite, à l’absence de poubelle dans les toilettes pour hommes… Il est urgent de normaliser la question des règles pour tout le monde», explique l’artiste.

 

 

Prêt à changer de regard ? En 2015, WaterAid a lancé une campagne pour alerter sur la situation des 1,25 milliard de femmes qui ont leurs règles sans avoir accès à des toilettes. Dans un clip parodique, l’ONG a imaginé les «manpons», pour les hommes réglés. Là, pas question de honte diffuse ou de tampons glissés en catimini dans sa poche d’un air gêné. Dans cette pub calquée sur celle des rasoirs haute précision, avec des dessins industriels, des argumentaires techniques de la Nasa et la promesse de «performances surchargées pendant vos règles», les mecs du vestiaire se filent un paquet entier de protections super plus avant de se congratuler à grand renforts de «Be the best». Un deux poids, deux mesures également dénoncé par Virginie Despentes dans Vernon Subutex: «Si les mecs avaient leurs règles, l’industrie aurait inventé depuis longtemps une façon de se protéger high-tech, quelque chose de digne qu’on se fixerait le premier jour et qu’on expulserait le dernier, un truc clean et qui aurait de l’allure. Et on aurait élaboré une drogue adéquate, pour les douleurs prémenstruelles. On les laisserait pas tous seuls patauger dans cette merde, c’est évident.»    

Hugo Lindenberg
Hugo Lindenberg (21 articles)
Rédacteur en chef adjoint chez Stylist
Machin Chose
Machin Chose (2 articles)
Version masculine de Stylist
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte