Monde

Mimikaki, l'art de prendre son pied grâce au nettoyage d'oreilles

Charlotte Herzog et Machin Chose, mis à jour le 02.10.2017 à 8 h 02

Au Japon, les hommes s’envoient en l’air en se faisant récurer les oreilles.

© Ayakamay

© Ayakamay

À l’automne 2008, alors qu’aux États-Unis les banquiers de Lehman Brothers en faillite soufflent dans des sacs en papier en attendant l’Armageddon financier, les hommes d’affaires japonais éprouvent soudain un grand besoin d’aller se faire nettoyer les oreilles.

Résultat: presque dix ans après la crise des subprimes qui a fait trembler l’économie japonaise, les cafés à hôtesses qui proposent un récurage auditif en bonne et due forme ont envahi les grandes villes nipponnes.

Pourquoi un employé fauché irait-il noyer sa banqueroute personnelle dans une débauche de cérumen plutôt que de se soûler tranquillement au saké en bas de chez lui? Parce qu’au Japon, le nettoyage d’oreille est une affaire bien plus sensuelle et complexe qu’un simple coton-tige. C’est un rite ancestral, pratiqué initialement en famille: le mimikaki. Ouvrez grand vos oreilles. Promis, on sera délicats.  

Poupée de cire

Tout aurait commencé sous l’ère Edo, quelque part entre le XVIIe et le XIXe siècle, avec une geisha tirant l’un des pics plantés dans sa chevelure pour se gratter l’oreille. Un geste si raffiné qu’il aurait imposé la mode dans tout l’empire (le dab de l’époque, en gros).

Certes, la vérité est sans doute plus triviale, d’autant que personne ne connaît le nom de cette geisha et que des bâtonnets cure-oreilles vieux de plus de 1.000 ans ont été retrouvés en Europe et en Asie.

Il n’empêche qu’à partir du XIXe siècle, le Japon développe son propre style de nettoyage auriculaire. Ni coton, ni eau de mer, ni bougies à la cire, mais des pics en bambous d’une dizaine de centimètres, appelés mimikaki (de mimi=oreille, et kaki=nettoyage).

Aujourd’hui, on en trouve partout, à tous les prix et de tous les styles: en métal, équipés d’un plumeau, d’une lampe ou d’une caméra, à l’effigie d’Hello Kitty ou bien de l’une des quarante-sept préfectures japonaises. Mais la structure est toujours la même: une tige dont l’une des extrémités est incurvée afin de récupérer la cire d’oreille, façon râteau. Voire mini binette, pour ceux qui s’y connaissent en jardinage (si c’est le cas merci d’envoyer vos CV à la rédaction, on galère à trouver des spécialistes sur le sujet).

Et si la majorité des Japonais ont adopté cette forme bien particulière, c’est d’abord pour une raison physiologique. Ils ont, pour la plupart, une cire d’oreille sèche et floconneuse, un peu comme des miettes, et non grasse et humide comme celle des caucasiens. Une différence dont on connaît l’origine depuis qu’en 2006 une équipe de chercheurs japonais a décrit la variation génétique responsable de la différence de texture du cérumen (sur le gène ABCC11, qui joue aussi un rôle dans l’architecture de nos odeurs corporelles).

Vous redoutez de vous racler les tympans dans la manip’? Soyez sans crainte: l’un des raffinements de l’art du mimikaki est qu’il vous est prodigué par quelqu’un d’autre.

Rituel intime

«Can I clean your ears?» Enveloppée dans un kimono haregi bleu, sous sa perruque rouge et à genoux, comme pour la cérémonie du thé, Ayakamay pratique le mimikaki en pleine rue.

À Tokyo, New York ou Paris, cette artiste américano­-japonaise installe son tapis rouge sur les trottoirs et attend qu’un passant accepte sa proposition. Le cobaye s’allonge sur le flan et pose sa tête sur les genoux de la performeuse. Celle-ci scrute alors son oreille pour choisir le stick le plus adapté. Elle en a une quinzaine, coincés dans la ceinture qui lui serre la taille et maintient sa tenue.

Avec le mimikaki, elle entame le grattage profond pour mieux ramener le cérumen, qu’elle essuiera sur un tissu tenu par son autre main.

«Avec ma tenue, j’incarne la mère, l’enfant et l’amante en même temps, pour que les passants puissent se projeter dans la sphère intime», explique-t-elle.

Quand le nettoyage est terminé, Ayakamay utilise le plumet du stick pour épousseter les dernières saletés logées à l’entrée de l’oreille. Puis vient le «pff», un léger souffle qui boucle la boucle du nettoyage et précède un léger massage du cartilage externe. Souvent, Ayakamay doit ensuite réveiller son cobaye.

Oh mother

Vous ne comprenez pas bien comment se mettre des pics dans l’oreille pourrait vous endormir? Félicitations, vous avez manifestement réglé (au moins en partie) votre complexe d’Œdipe. Car c’est bien de cela dont il est question dans le mimikaki. Au Japon, jusqu’à une époque récente, le mimikaki était une affaire strictement familiale, un soin prodigué par la mère à ses enfants.

«Les premières années de la vie bénéficient au Japon d’une indulgence qui nous semble illimitée: le père est lointain, intermittent, mais la mère se doit d’être jour et nuit au service du bébé. Une dépendance très étroite s’établit, une véritable symbiose», notait en 1983 le grand spécialiste du Japon Maurice Pinguet, dans la revue Débat. «Le paradis fusionnel de la première enfance reste inscrit dans le psychisme, idéalisé par la mémoire en un moment de pure harmonie.»

Et voilà ce qui nous met sur la piste du mimikaki comme refuge régressif pour adultes.

«La pratique s’est libéralisée dans les années 2000 suite à la suppression de la loi qui imposait un diplôme médical pour pratiquer le mimikaki», affirme Julien Bouvard, chercheur en histoire de la culture japonaise contemporaine à l’université Lyon 3.

Dès lors, le lavage d’oreille sort de la clandestinité familiale et des instituts pour venir compléter la gamme des plaisirs des maid cafés, ces bars où des serveuses vêtues comme des soubrettes «jouent» avec les clients.

«Elles peuvent proposer un mimikaki au milieu d’autres prestations, comme une partie de jeux vidéos ou une heure de hizamakura (littéralement, la tête sur les genoux)», poursuit Julien Bouvard.

Pour lui, le mimikaki s’inscrit dans «une culture de l’affection tarifée», qui peut être une porte d’entrée vers la prostitution.

Comme dans le premier Mimikaki Club, ouvert bien avant la mode, en 1992, dans le quartier de Shinjuku, à Tokyo, dont un journaliste du Tokyo Reporter a retrouvé la trace. L’heure de mimikaki à 20.000 yens (150 euros) commençait par un léchage d’oreille et se terminait par une fellation. L’établissement a fermé l’année suivante, suite aux plaintes de clients ingrats. Pas pour ce que vous pensez, mais parce que leurs oreilles avaient été malmenées par des hôtesses maladroites.

Prendre soin

Désormais, c’est dans le quartier des gamers, à Akihabara, que l’on s’offre, pour une trentaine d’euros, un plaisir auriculaire (et juste auriculaire) sur les genoux d’une maid. Mais aussi sur Internet, où les jeux de rôle de mimikaki sont devenus un classique des vidéos ASMR. Cette immense niche YouTube où se réfugient ceux qui veulent se détendre en regardant des gens chuchoter, parler gentiment et faire toutes sortes de bruits relaxants. Beaucoup d’ASMRistes utilisent des micros binauraux en forme d’oreilles pour enregistrer spatialement les sons, ce qui donne un rendu très réaliste. Cette technologie se prête particulièrement bien aux mises en scène de nettoyages d’oreilles, comme sur la chaîne ASMRMagic, dont la vidéo «Ear cleaning» a dépassé les 4 millions de vues.

Mais au-delà de la forme, le mimikaki et l’ASMR partagent une philosophie commune basée sur le care, cette éthique de la sollicitude. Faux coiffeurs, pseudo médecins, simili boyfriends… L’ASMR met en scène tout un bestiaire de figures attentives qui s’attachent à vous faire du bien, avec une douce concentration sur le plaisir de vos oreilles.

«Cela agit comme une madeleine de Proust sonore qui vous plonge dans un état de déconnexion, d’abandon», explique Flo, de la chaîne Paris ASMR. «Les Allemands utilisent le terme “geborgenheit”, qui désigne un état de sécurité totale qu’éprouve le fœtus dans le ventre de sa mère.»

L’endroit idéal pour se réfugier en temps de crise.   

Charlotte Herzog
Charlotte Herzog (1 article)
Journaliste
Machin Chose
Machin Chose (2 articles)
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