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Élu depuis 2006, ce maire belge n'a jamais pu siéger… à cause du français

Jacques Besnard, mis à jour le 21.10.2017 à 15 h 03

Damien Thiéry a remporté plusieurs scrutins à Linkebeek, ville à majorité francophone de la périphérie bruxelloise située en Flandre. La Région flamande refuse, pourtant, de le nommer. Motif: la législation linguistique.

Damien Thiéry

Damien Thiéry

Quand il était jeune, Damien Thiéry n'aurait jamais envisagé embrasser une carrière politique et encore moins prendre la suite de son père, feu Roger, bourgmestre (maire) de Linkebeek, commune de la périphérie bruxelloise de 1976 à 1989. 

«Mon père est décédé dans l'exercice de ses fonctions d'un infarctus. Je m'étais toujours dit que je ne ferai jamais de politique parce que j'ai vu les soucis auxquels il était confronté. On venait régulièrement jeter des pavés dans nos carreaux. J'ai vu ça de très près et je me disais que ça n'avait aucun sens de s'engager dans un combat dont on sait qu'il est presque perdu d'avance.»


Pas étonnant, donc, que le Belge ait choisi d'abord de se tourner vers une autre carrière qui le mène après des études de sport, puis de kiné vers le domaine pharmaceutique. Durant son temps libre, il s'implique dans différentes activités sportives, culturelles et associatives. Une hyperactivité et un réseau qui tapent dans l’œil du bourgmestre de l'époque membre du Front démocratique des francophones –FDF devenu aujourd'hui DéFI–: Christian Van Eyken.

«Il m'a demandé de le rejoindre. Je ne voulais pas. Je me suis présenté sans faire campagne pour lui donner un coup de main. J'ai été élu et donc pris à mon propre jeu. En 2006, il a décidé de déménager pour raisons professionnelles et j'ai repris la main.»

Enfin, en partie, car l'homme politique belge membre du Mouvement réformateur de mouvance libérale a beau avoir remporté les élections communales à trois reprises, il n'a jamais officiellement été nommé à la tête de la ville. Motif: le non-respect de la législation linguistique. On vous explique.

Une question épineuse

Avant d'aller plus loin, il est important de rappeler la question épineuse que représente le conflit linguistique au Plat pays. Lorsque la Belgique vole de ses propres ailes en 1830, c'est le français, alors la langue de la bourgeoisie, qui a la part belle. Il faut attendre 1898 pour que les lois soient promulguées dans les deux langues, 1930 pour que tous les cours puissent être donnés en néerlandais dans université belge et 1963 pour qu'une frontière linguistique fixe soit définitivement établie. 

Le pays est, aujourd'hui, divisé en quatre zones linguistiques. Au nord, ça parle néerlandais; au sud, le français; et dans les cantons de l'est, l'allemand. Quid de Bruxelles, ville à majorité francophone mais située au-dessus de la frontière? Elle est bilingue français-néerlandais. Vous avez compris? Bien car ce n'est pas fini...


Dans d'autres communes proche de la frontière linguistique, les habitants parlent les deux langues. Un statut spécial a donc été créé connu sous le nom de «communes à facilités». Dans ces bourgades, les habitants peuvent s'exprimer dans leur langue lors des communications avec l'administration. Lorsqu'il se rend à la mairie de sa ville, un néerlandophone peut parler néerlandais à Mouscron (Wallonie), un francophone peut communiquer en français à Linkebeek (Flandre). Malheureusement, les deux régions n'en n'ont pas la même interprétation.

 «La Flandre est intransigeante»  

Face à la francisation grandissante dans certaines communes, l'exécutif flamand se tend. Le régime des facilités n'aurait pas vocation à durer. Plusieurs textes ont été adoptés en ce sens et notamment la circulaire Peeters en 1997 qui oblige les habitants francophones à adresser une demande de traduction en français de leurs documents administratif. En clair, tous les documents doivent être envoyés en néerlandais par la commune et si le francophone souhaite une traduction de ses papiers, il doit en faire la demande.

Ce que n'a pas fait Damien Thiéry et la majorité francophone de la ville puisqu'ils ont directement envoyé les convocations électorales dans la langue de l'intéressé (principalement en français) pour les scrutins de 2006 et de 2014. «Cette interprétation flamande de la loi fédérale est complètement discriminatoire, c'est le moins que l'on puisse dire. Il y a 90% d'habitants qui parlent français dans ma commune, c'est complètement aberrant.»

Le ministère des Affaires intérieures flamand refuse en tout cas de nommer le francophone. Et la situation est devenue d'autant plus chaude que c'est la N-VA, le parti nationaliste flamand, qui a remporte les élections régionales de 2014 avec comme chef de file Liesbeth Homans, dame de fer devenue ministre. Un an plus tard, cette dernière a décidé de mettre fin à cette impasse en nommant Yves Ghéquière un indépendant francophone à la place de Thiéry. Fidèle, Ghéquière a refusé mais Homans n'en a eu cure en choisissant un néerlandophone de l'opposition.

Par solidarité, la majorité communale a démissionné, des élections anticipées ont été organisées et les électeurs ont été convoqués une nouvelle fois dans leur langue. Rebelote... Le bourgmestre néerlandophone est donc resté en poste malgré une nouvelle victoire de la liste de Damien Thiéry. «Elle nous impose un élu flamand alors que j'ai 13 élus sur 15. Il n'était pas légitime, on l'a mis de côté. C'était une situation abracadabrante.» Elle a pris temporairement fin en juillet dernier.

Objectif 2018

Depuis trois mois, la ministre a nommé une nouvelle bourgmestre francophone isue de la majorité: Valérie Geeurickx. Une petite victoire mais pas un succès total pour le député fédéral qui continue de présider le conseil communal.

Malgré trois refus du Conseil d'État qui l'ont obligé à renoncer à son mandat sous cette législature, Damien Thiéry a porté l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme. À 54 ans, il affirme qu'il sera «évidemment» de nouveau tête de liste aux élections de 2018 qu'importe que les groupes extrêmistes flamands aient muré la porte d'accès à la maison communaledégradé la toiture, lancé des boules puantes dans un bureau de vote ou chanté l'hymne flamand en pleine séance. 

«Il n'y a pas de découragement, au contraire, je suis sûr que je vais gagner ce combat et que je vais finir par être nommé. J'ai reçu des menaces de mort, ma maison a été taguée, c'est monnaie courante. Ça ne me fait pas peur. Plus ça continue, plus ça me renforce dans l'idée que mon combat est bon.» 

Jacques Besnard
Jacques Besnard (64 articles)
Journaliste
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