France

Simone Weber, l’octogénaire meurtrière qui croyait dur comme fer à son innocence

Sandrine Issartel, mis à jour le 09.10.2017 à 10 h 09

Condamnée en 1991 pour le meurtre de son ancien amant à Nancy, Simone Weber, 87 ans, continue de clamer son innocence. Elle implore qu’on lui procure le numéro de téléphone du journaliste Pierre Bellemare, dont elle est certaine qu’il lui consacrera une émission.

Simone Weber, le 1er décembre 1988 à Nancy (Lorraine). © Éric Feferberg / AFP.

Simone Weber, le 1er décembre 1988 à Nancy (Lorraine). © Éric Feferberg / AFP.

«Bonjour, je vous appelle parce que j’ai la preuve de mon innocence». Au bout du téléphone, Simone Weber, 87 ans, toujours prompte à s’exprimer à propos du meurtre de Bernard Hettier, près de Nancy, en 1985. Un meurtre dont elle a été reconnue coupable en février 1991.

Aujourd’hui, l’octogénaire continue de clamer son innocence, arguant que le corps partiellement retrouvé dans une valise immergée n’était pas celui de la victime. Pour preuve, avance-t-elle, «c’est le tronc d’un homme noir» ou bien ledit tronc «a été scié», alors que celle que la presse a surnommée «la diabolique de Nancy» avait loué une meuleuse et non pas une scie. Or, comme elle se plait à le rappeler:

«Une scie et une meuleuse, cela ne fait pas le même travail.»

«J'ai tout de suite compris qu'il s'était passé quelque chose»

La vieille femme vit aujourd’hui à Cannes. Elle occupe un petit appartement dans lequel elle explique vivre au milieu des piles que constitue son dossier, épais de 18.000 pages. Inlassablement, elle traque les rapports d’autopsie, à l’affût du moindre élément qui pourrait, à ses yeux, faire d’elle la victime d’une erreur judiciaire. 

«Monsieur Bernard Hettier, né le 7 novembre 1930 à Nancy, a disparu de son domicile le 24 juin», lisait-on dans l’édition de l’Est Républicain du 7 juillet 1985.

Bernard Hettier. © Patrick Hertzog / AFP.

Employé à l’usine Solvay de Dombasle (Meurthe-et-Moselle), l’homme «aux cheveux blonds-gris», d'un mètre soixante-quinze et «de corpulence mince», était vêtu au moment de sa disparition d’un «blouson beige, d’un pantalon gris». Il portait des «chaussures brunes». Sa voiture, une Renault 9, demeure également introuvable, lit-on dans l’article.

C’est sa fille Patricia qui est venue déclarer la disparition de son père au commissariat, le 1er juillet 1985. L’homme de 54 ans, n’a pas donné signe de vie depuis le 22 juin et ne s‘est pas rendu à son travail le 24 juin, comme il aurait dû. Il devait partir en vacances à compter du 1er juillet.

Ce père de trois enfants n’est pas du genre à se murer dans le silence ni à fuguer, d’où l’inquiétude de sa fille.

«J’ai tout de suite compris qu’il s’était passé quelque chose. Ce n’était pas dans ses habitudes de ne pas me donner de nouvelles», se souvient Patricia.

Une ancienne maîtresse dont on a bien du mal à se débarrasser

Le 22 juin, à 5h du matin, il quitte son travail à Dombasle, où il occupe un poste de nuit. Vers 5h30, il arrive devant chez lui, au volant de la 4L blanche de l’entreprise. Une femme l’attend devant son domicile, dans sa voiture, une Renault 9 blanche.

Il sait très bien de qui il s’agit. C’est Simone Weber, veuve Fixard, son ancienne maîtresse dont il a, aux dires de ses proches, bien du mal à se débarasser. Selon le beau-frère du disparu: 

«Cette femme fréquentait M. Hettier depuis environ deux ans. […] [Elle] le harcelait sans cesse, le surveillait, semblait avoir une emprise sur lui, et lui-même en avait peur».

Ce matin-là, lorsque Bernard l’aperçoit devant son domicile, il ne s’arrête pas chez lui, et va trouver refuge chez un couple d’amis en centre-ville de Nancy. «T’as pas l’air de me croire mais elle m’attend avec le fusil», aurait-il déclaré à la femme qui lui ouvre la porte et chez laquelle il reste jusqu’en milieu de matinée.

Lorsqu’il regagne son domicile, vers 11h45, Simone Weber est toujours là. À des voisins avec lesquels il échangent quelques mots, il explique qu’il va «sûrement avoir droit à une engueulade». Il rentre chez lui, elle l’y rejoint.

Vers 13h15, ils ressortent et chacun démarre à bord de son propre véhicule. Bernard a laissé sa voiture de fonction, la 4L blanche, devant chez lui et a emprunté sa propre automobile —également une Renault 9, bleue celle-ci. Lorsque les deux voitures partent dans la même direction, c’est la dernière fois que l’on voit Bernard vivant. 

Le soir-même, peu avant 19h, «Raymond», un «copain de Bernard», téléphone à sa compagne. Il lui indique que Bernard l’a chargé de la prévenir: il a dû se rendre dans sa maison de campagne des Vosges, mais n'a pas eu le temps de l'avertir. L’enquête démontrera qu’il ne s’est jamais rendu dans les Vosges ce jour-là. 

L’un des fils de la compagne de Bernard Hettier trouve la Renault 9 sur un parking de l’avenue de Strasbourg, près du centre-ville de Nancy, en face de chez Simone Weber. Le lendemain, en début d’après-midi, le véhicule n’est plus là. 

Usurpation d'identité chez le médecin

Le 26 juin, un homme, se présentant comme Bernard Hettier, téléphone au gardien de l’usine Solvay, indiquant qu’il a un problème à aller résoudre de toute urgence dans sa maison de campagne vosgienne. 

Le 2 juillet, le chef du personnel de l’entreprise Solvay reçoit un arrêt de travail –du 30 juin au 7 juillet- concernant Bernard Hettier, posté depuis Epinay.

«Nous avions trouvé bizarre que le numéro d’immatriculation de sécurité sociale ne soit pas rempli entièrement», explique le chef de Bernard aux enquêteurs.

Rien d’étonnant à cela, puisque ce n’est pas Bernard Hettier qui est allé consulter le médecin auteur du certificat en région parisienne. Le patient, un trentenaire, «plutôt petit et trapu» voire «bedonnant», selon le docteur, n’était autre que l’un des gendres de Simone Weber.

Elle était venue le trouver chez lui le 30 juin pour lui demander de se faire ausculter par un médecin qui ne le connaissait pas, en se faisant passer pour Bernard Hettier. Interrogé par la police, le gendre finira par se souvenir qu’il avait trouvé étrange que sa belle-mère, ce jour-là, refuse d’ouvrir le coffre de sa voiture qui semblait plein comme un œuf…

Comment utiliser un couteau électrique pour la viande?

Les enquêteurs passent au crible tout l’entourage de Simone Weber. Témoins de première ligne: les voisins du rez-de-chaussée de Simone Weber, Monsieur et Madame Haag.

Ils disent avoir vu Simone Weber rentrer dans son appartement, le 22 juin, en compagnie d’un homme d’une cinquantaine d’années arrivé à bord d’une voiture de couleur sombre. Il était environ 18h, c’était l’heure du jeu «Des chiffres et des lettres», précisent-ils.

Ils se souviennent avoir entendu beaucoup de bruit en provenance de l’appartement de Simone Weber, d’où ils n’ont jamais vu le quinquagénaire ressortir.

«Dans la soirée du dimanche 23, ils ont entendu au-dessus un bruit sourd, comme un corps qui tombe», rapporte l’enquêteur Christian Jacques à l’Est Républicain. Ils ont ensuite entendu un autre bruit, «comme un aspirateur, mais qui ne bougerait pas».

Le lendemain, à l’aube, en regardant par le judas, ils ont vu Simone Weber descendre dix-sept sacs poubelle et les charger dans sa voiture. Et dans la journée, au grand étonnement de la voisine du rez-de-chaussée, Simone Weber est venue lui demander des explications sur l’utilisation d’un couteau électrique pour la viande. C’était l’heure de «L’Ecole des fans». 

Lorsqu’elle est entendue par la police, Simone Weber ne se démonte pas. Oui, parfaitement, elle se trouvait bien devant le domicile de Bernard Hettier, le 22 juin, à 5h du matin.

«Je l’attendais dans mon véhicule […], j’avais besoin de ses services à propos d’un lavabo bouché», reconnait-elle. «Je voulais être sûre de le rencontrer».

Elle ne conteste pas non plus posséder deux fusils à son domicile, équipés d’un système silencieux. 

Dans le coffre de sa voiture, les enquêteurs vont trouver une meuleuse louée dans un magasin de bricolage de Nancy, la veille de la disparition de Bernard Hettier.

Un faux mariage avec un octogénaire

Les échanges téléphoniques entre Simone et sa sœur Madeleine, domiciliée à Cannes, sont passés au crible. Les deux femmes s’appellent souvent depuis une cabine téléphonique et évoquent les difficultés scolaires d’une certaine «Bernadette» qu’il faut fréquemment changer d’établissement. «Bernadette» n’est autre que la voiture de Bernard Hettier, qui sera retrouvée cachée dans un box en face de chez Madeleine. Un box qu’elle louait avec un nom d’emprunt: Madame Chevalier.

Autre élément à charge: un mariage plus ou moins officiel entre la suspecte et un octogénaire au début des années 1980. Le mariage avait été contracté dans la plus stricte intimité à Strasbourg, en avril 1980; le mari était décédé le 14 mai de la même année. La jeune veuve était tout simplement venue s’installer dans la maison de feu son époux.

Marcel Fixard, ex-faux mari de Simone Weber. © Patrick Hertzog / AFP.

En septembre 1981, Simone Weber était poursuivie par la gendarmerie pour faux et usage de faux. Des ordonnances de digitaline trouvée à son domicile jetait un certain trouble sur les raisons de la mort de son mari.

Cela ne prouvait toutefois en aucun cas la responsabilité de Simone Weber dans la disparition de Bernard Hettier, dont on a juste retrouvé la voiture, à Cannes, près de chez la sœur de Simone Weber.

Un tronc humain découvert dans un bras de la Marne

Les choses se corsent lorsque, le 15 septembre 1985, dans un bras de la Marne à hauteur de Poincy, un pêcheur retrouve le tronc d’un homme dans une valise jetée dans la rivière. Le tronc est emballé dans un plastique et la valise est lestée par un parpaing.

«J’ai reconnu le bagage tout de suite ! Il en avait acheté deux identiques. Finir dedans, lui qui ne prenait jamais de vacances, quelle ironie…», rapporte la fille du disparu, Patricia Hettier.

Ce reste humain est «impossible à identifier», explique Christian Jacques. Mais «formellement, il présentait de nombreuses similitudes avec les symptômes des maladies dont souffrait Bernard Hettier: déformation osseuse due à de l’arthrose de la cage thoracique, du rachis, des cervicales, cicatrice au niveau de l’aine et groupe sanguin identique».

Par ailleurs, le parpaing est couvert de terre et tâché de peinture bleu ciel, la même que l’on trouve dans le jardin du domicile de Simone Weber…

Les avocat de Simone Weber, Me Alain Behr et Me Jacques Vergès, procèdent en 1987 à une «reconstitution sauvage» à l'aide d'une meuleuse du même modèle que celle qui aurait servi au découpage de Bernard Hettier. © Charles Caratini / AFP.

Pour le juge Thiel, en charge de l’instruction, le tronc retrouvé dans la valise est celui de Bernard Hettier que Simone Weber, amante éconduite et jalouse, a tué d’une balle de 22 long rifle dans la tête (une douille a été retrouvée sous une armoire à son domicile), avant de le découper en morceaux avec la meuleuse de location (déclarée volée mais sur laquelle des morceaux de chair ont été retrouvés) et d’en dissimuler les restes dans des sacs poubelles et dans une valise.

Bien que les preuves matérielles de sa culpabilité soient très minces, l’instruction sera close cinq ans –et soixante-quinze auditions– après la disparition de Bernard Hettier. Simone Weber sera renvoyée devant les assises, accusée à la fois du meurtre de son ancien amant et de l’empoisonnement de son premier mari, l’octogénaire décédé trois semaines après son mariage.

Un procès des plus rocambolesques

La cour d’assises de Meurthe-et-Moselle à Nancy a abrité, en janvier et février 1991, l’un des procès les plus rocambolesques de l’histoire.

Après avoir épuisé vingt-cinq avocats, Simone Weber a récusé d’entrée de jeu les jurés  –pour la plupart des femmes de son âge– qui ne lui plaisaient pas. Elle assurait elle-même sa défense.

Le journaliste du Monde, Maurice Peyrot, qui avait couvert le procès pour le quotidien du soir l’avait qualifiée de «coriace et magnétique».

Celle qui n’était ni «le genre de femme à coup de foudre», ni «le genre de femme qui racole» ou «à partager» a multiplié les sorties contre chaque témoin qui la mettait en difficulté.

«Ce n’est pas la peine de continuer, ce n’est pas un procès équitable. Et on parle de faire respecter le droit au Koweit! Tout cela, c’est du baratin!», lança-t-elle, alors qu’une amie de Bernard Hettier venait d’évoquer à la barre la peur que la victime éprouvait à l’égard de son ancienne maîtresse.

«Cette mégère a fait un roman», a-t-elle scandé, cette fois, après la déposition accablante de sa voisine du rez-de-chaussée. «Si j’avais tué, je l’aurais fait ailleurs que dans un endroit où je sais que les gens guettent toutes les allées et venues. Et si j’avais tué un homme, je ne mettrais pas des débris à la porte de ma voisine», s’est-elle justifiée.

Une conférence de presse internationale, et le numéro de Pierre Bellemare

Le 28 février 1991, Simone Weber a été condamnée à vingt ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Bernard Hettier. Elle a, en revanche été acquittée pour la mort par empoisonnement de son mari octogénaire.

«Quand je sors de cette prison, je prends l’avion pour n’importe où pour sortir de ce pays pourri!», avait-elle prévenu. Ce n’est pourtant pas ce qu’elle a fait.

Libérée en novembre 1999 de la prison centrale des femmes de Rennes où elle a été détenue pendant quatorze ans, Simone Weber est venue s’installer dans un petit appartement au-dessus de chez sa sœur, dans une résidence de Cannes.

Là-bas, elle est une petite grand-mère attachante qui se plaint de la solitude, surtout depuis qu’elle a retrouvé sa sœur Madeleine, 83 ans, morte, un petit matin d’août 2016.

«Il y avait des poulets partout! Je me suis crue en garde à vue et je n’ai même pas eu le droit de la toucher!», s’indigne-t-elle, avant d’ajouter: «Tout cela parce que je m’appelle Simone Weber».

Plus de vingt-cinq ans après sa condamnation, elle continue d’implorer qu’on lui organise «une conférence de presse internationale» pour lui permettre de prouver son innocence, et réclame avec fermeté le numéro de téléphone de Pierre Bellemare.

De son côté, Patricia Hettier, dont la «vie n’est plus la même» depuis la disparition de son père, confessait en juillet 2015 à l’Est républicain, vivre encore avec «la haine au ventre».

«Parfois, j’en arrive à me dire que j’aurais dû faire justice moi-même», confiait-elle. «Je voudrais tellement qu’elle avoue, qu’elle dise ce qu’elle a fait du reste de papa…».

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Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (19 articles)
Journaliste
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