Economie

Pourquoi la France ne sauvera pas son industrie

Eric Le Boucher, mis à jour le 28.09.2017 à 11 h 16

Les déclarations d'amour épisodiques de nos politiques pour l'industrie française ne suffiront pas à la remettre sur pied.

Un TGV près de Lesquin (Nord), le 29 août 2017. © Philippe Huguen / AFP.

Un TGV près de Lesquin (Nord), le 29 août 2017. © Philippe Huguen / AFP.

Mais d’où vient cet amour soudain pour l’industrie? La classe politique toute entière, de Le Pen à Mélenchon, se dresse poitrine en avant contre la perte des chantiers navals STX et celle des constructions ferroviaires Alstom. Est-ce en souvenir du goût enfantin des petits bateaux et des petits trains? On se le demande.

Contre les Italiens, contre les Allemands, nos voisins, nos amis, il n’est pas de mots assez durs pour dénoncer «un bradage d’intérêts stratégiques». Et tous de regretter le décrochage industriel de la France.

Voilà pourtant un bon demi-siècle que la France industrielle «décroche». La part de l’industrie est tombée à 12%, pire qu’en Grande-Bretagne, la moitié de l’Allemagne. Les effectifs ont été réduits de 1,5 million depuis vingt-cinq ans.

La France toute entière complice du meurtre

Et la France a été en vérité toute entière complice du meurtre. En dehors des périodes électorales où les candidats foncent au chevet d’Arcelor ou de Whirlpool toutes télévisions devant, ou bien encore les cris des élus locaux quand une de «leurs» usines ferment, l’industrie n’attire personne.

Emmanuel Macron à l'usine Whirlpool d'Amiens (Somme), le 26 avril 2017. © Éric Fefeberg / AFP.

Travailler sur les chaines de Renault, ça tente qui? L’industrie, vous iriez? Sérieux... Trop dur comme boulot, le salaire est trop petiot, les horaires pas rigolos, l'industrie trop polluante pour l’esprit écolo, trop rétro pour l’esprit bobo.

L’industrie était rangée avec l’agriculture au rang des vieilleries avilissantes et salissantes. L’avenir cool, c’est le tertiaire, les bureaux, les services et le quaternaire, labos et R&D. Les usines sont faites pour fermer. Et les jeunes refusent d’y entrer.

Dans l’administration, depuis le rattachement du ministère de l’Industrie à Bercy et du ministère de l’Énergie à l’Environnement, plus personne ne défend l’industrie. Parce que pour créer de l’emploi, et faire baisser les statistiques du chômage, l’industrie est nulle. Mieux vaut les services forts employeurs de non-qualifiés que l’Éducation nationale s’évertue à produire par centaines de milliers.

Parce qu’elle pollue ensuite, parce qu'elle présente des risques. Horreur les explosions de la chimie, horreur les «effets secondaires» de la pharmacie, horreur la bouffe «industrielle».

L’amour tout neuf auquel on assiste par intermittence depuis… disons depuis Sarkozy, est bien suspect. Il sonne creux et, surtout, il fait planer trois illusions.

Première illusion: «sauver l'emploi»

Nationaliser STX «pour préserver les emplois», négocier pied à pied avec Siemens pour «sauvegarder les salariés» est une comédie triste.

On sait depuis Mitterrand et 1983 que la nationalisation n’empêche nullement les licenciements. Ce fut le drame de la sidérurgie lorraine, et ce fut la cause de la rupture avec les communistes.

Non, on ne peut pas «sauver les emplois». Si le marché se replie, si les commandes se rétractent, il faut adapter les effectifs. Sinon, c’est créer des gouffres financiers à la charge des contribuables. Si la technologie évolue, c’est tout comme. On ne peut pas rouvrir les mines, le charbon est une horreur en CO2.

Bref, propriété publique ou propriété privée ne fait rien à l’affaire. L’emploi industriel ira comme peau de chagrin. Et toute promesse de garder les emplois à Saint-Nazaire ou Belfort est une utopie à laquelle les employés ne devraient surtout pas croire.

Une fusion avec un concurrent est utile pour mettre le groupe dans une meilleure compétitivité face aux Américains ou aux Chinois. C’est la raison pour laquelle il faut soutenir les opérations concernant STX et Alstom. L’emploi global dans ces joint-ventures sera plus solide. Mais ne jamais espérer que cela se décline au niveau de toutes les usines et de tous les ateliers.

Deuxième illusion: «réindustrialiser»

La deuxième illusion est de penser qu’on pourra remonter la pente: «réindustrialiser». Non. D’abord parce que le calcul des effectifs évolue: des emplois comme la comptabilité ou la livraison, faites hier en interne, sont externalisées. En amont, les fournisseurs ont de plus en plus de choses à faire (les sièges de voitures par exemple). Les groupes ne conservent que le cœur de plus en plus serré de leur métier.

L’industrie doit être redéfinie dans son périmètre.

Ensuite et surtout parce que la concurrence mondiale ne peut que se renforcer. Espérer garder isolé Alstom face à l’ambition des Chinois est mal connaître la férocité du monde qui vient. Et penser qu’on va le «protéger» par des tarifs aux frontières ou des normes est autant illusoire.

La lutte sera frontale et l’industrie française qui reste a certes beaucoup d’atouts dont il faut être fier, mais aussi beaucoup de faiblesses qu’il faut admettre: pas assez de robots, un parc de machines vieilli (âge moyen: 19 ans), un positionnement «milieu de gamme» qui est très fragile.  Il y aura encore des fermetures et des drames, les «sauver» sera un mauvais combat.

Troisième illusion: se reposer sur le volontarisme politique

La troisième illusion est de croire qu’il suffit d’un volontarisme au sommet. Il suffit que l’État intervienne. C’est du Montebourgisme sans effet autre que médiatique. Nicolas Sarkozy n’a pas «sauvé» Alstom. François Hollande a forcé la SNCF à commander des locomotives, cela n’est pas de la bonne politique.

À une politique industrielle est à redéfinir non pas au cas par cas, mais globalement. Il faut inverser tous les comportements français depuis trente ans: le désintérêt politique, le détournement de l’administration, l’aveuglement de l’Éducation nationale, le principe de précaution et, in fine, le dédain des Français eux-mêmes.

Peut-on retrouver le goût de venir chez Renault et PSA? Après tout, nos constructeurs, après avoir frôlé l’abîme, ont effectué un rétablissement spectaculaire sous la direction de deux PDG étrangers, les Carlos –Ghosn et Tavares–, et affrontent des défis passionnants: les nouveaux outils de la mobilité.

«Il n’y a pas d’avenir sans industrie», disent nos politiques. C’est court. Y parvenir impose en vérité un complet retournement culturel: regarder devant plutôt que derrière, découvrir les vertus du risque, voir international, aimer les groupes italiens et allemands autant que français et se prendre d’amour pour l’avenir. Pas gagné.

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte