Monde

Ce que la crise catalane dit de la démocratie espagnole

Laura Guien et Fabien Palem, mis à jour le 28.09.2017 à 8 h 51

L'État espagnol semble prêt à tout pour que ne se tienne pas ce dimanche le référendum sur l'indépendance de la Catalogne, déclaré illégal. Mais à quel prix?

Barcelone, le 20 septembre I JOSEP LAGO / AFP

Barcelone, le 20 septembre I JOSEP LAGO / AFP

Le conflit entre l’Espagne et le gouvernement indépendantiste catalan a débouché la semaine dernière sur une scène insolite: l’envoi de la police militaire espagnole, la Guardia Civil, dans des bâtiments officiels catalans. Cette vaste opération anti-référendum, mythologiquement dénommée Anubis, faisait suite au maintien de la consultation sur l’autodétermination de la région par le gouvernement catalan en dépit du caractère illégal, déclaré par le Tribunal Constitutionnel espagnol.

Des officiers espagnols ont monté la garde toute la journée devant des institutions catalanes et interpellé quatorze fonctionnaires collaborant avec l’exécutif local, dont le bras droit du vice-président de la région, et le secrétaire général de la vice-présidence de la Généralité de Catalogne.

Si les hauts responsables et les fonctionnaires catalans ont été relâchés 48 heures plus tard, les images de policiers armés devant des bâtiments du gouvernement local ont rapidement provoqué des réactions enflammées. Le jour même, dans des manifestations spontanées devant les institutions perquisitionnées, la rue s’est rapidement mise à scander des slogans rapprochant l’actualité avec la période franquiste. Des références au passé le plus sombre de l’Espagne, reprises en écho sur Twitter. Le slogan «Cela se passait comme cela avec Franco» («Esto con Franco, si pasaba») –réponse ironique au «Avec Franco, cela ne serait jamais arrivé» des nostalgiques du franquisme– est ainsi devenu une tendance en quelques heures.

«Le Franquisme n'est pas mort»

 

À l’étranger, l’intervention policière espagnole a également remué les esprits. Pour France Info, les arrestations ont ainsi rappelé «les tristes heures du franquisme». En Angleterre, certains tabloïds déclarent que «le Franquisme n’est pas mort». Dans la foulée de cette semaine mouvementée, plus de 50 députés du parlement européen se sont décidés à adresser au chef du gouvernement conservateur espagnol, Mariano Rajoy, une lettre pour «exprimer [leur] profonde préoccupation au regard de la situation en Catalogne, qui a atteint un point critique».

Un portrait de Franco à Barcelone I LLUIS GENE / AFP

La mesure de la presse et des institutions internationales, de rigueur depuis le début de la crise catalane en Espagne, semble s’être effritée rapidement face à cette situation politico-judiciaire radicalisée. L’image de l’Espagne peut-elle sortir indemne de cette gestion de crise pour le moins musclée?

«Toutes les lignes rouges sont franchies»

 

Si l’épisode de mercredi dernier peut surprendre à l’étranger, il n’est pourtant pas le premier du genre en Catalogne. Quelques jours auparavant, le ministre des Finances avait déjà pris des mesures autoritaires en plaçant sous tutelle les finances de la région, normalement gérées de façon autonome. La sonnette d’alarme avait également été tirée par les partisans du vote, quand la police espagnole avait pénétré dans diverses rédactions de médias catalans afin de remettre des notifications judiciaires concernant l’interdiction de publier la publicité du référendum dans leurs pages. Une démarche normalement confiée au personnel judiciaire et non policier, et donc pour le moins inhabituelle.

Pour Joan Serra Carné, journaliste de Nació Digital, l’une des rédactions «visitées» par la police espagnole, «dès lors que les institutions catalanes ne contrôlent plus leurs finances et que des fonctionnaires sont détenus, toutes les lignes rouges de ce qui est tolérable dans un État de droit sont franchies». Thomas Jeffrey Miley, politologue rattaché à l’université de Cambridge, ne mâche pas non plus ses mots à l’heure de commenter les décisions du gouvernement espagnol:

«C'était une performance stupide. On dirait presque que les juges veulent forcer la main de Rajoy afin qu’il adopte une posture plus belligérante.»

Cet observateur de la question catalane fait référence à l’origine des perquisitions réalisées par la police espagnole dans les administrations catalanes. Car ces dernières n’émanent pas directement d’une décision du gouvernement de Rajoy, mais d’un juge d’instruction de Barcelone, à la réputation ultra conservatrice, Juan Antonio Ramírez Sunyer. Les perquisitions et arrestations dans la capitale catalane font suite à la plainte déposée auprès de ce dernier par le parti d’extrême droite VOX.

Arrestation, le 19 septembre dernier I LLUIS GENE / AFP

«Un gros but contre son propre camp»

 

Reste que, si les perquisitions et les arrestations ne sont pas à créditer directement au gouvernement de Rajoy, la posture rigide maintenue depuis, par ce dernier, et l’arrivée dans la foulée d’importants renforts policiers en Catalogne, n’a fait que renforcer le sentiment d’autoritarisme ambiant.

Une stratégie risquée selon Thomas Jeffrey Miley:

«Du point de vue de la stabilité de l’État, c’est un gros but contre son camp. Cela change beaucoup de chose dans la bataille pour l’opinion internationale.»

Sur le terrain diplomatique, l’attitude de Madrid pourrait être, perçue à première vue, comme contre-productive. C’est également l’avis du sociologue et spécialiste de l’économie politique Jorge Galindo:

«Cela va porter un préjudice considérable à l’image de l’Espagne. Le travail de communication institutionnelle du gouvernement espagnol par rapport à la crise catalane a été insuffisant. Ils n’ont pas fait le travail qu’il fallait pour communiquer autour de la situation avec les médias internationaux et auprès d’instances telles que l’UE et d’autres pays.»

Pau Marí-Klose, professeur au centre d'études en sciences sociales de l'institut Juan March de l'université de Saragosse, qualifie lui aussi «d'extrêmement maladroite» la communication du gouvernement espagnol à l'international:

«Le gouvernement central est incapable d'expliquer qu'il y a une mise en danger de l'ordre légal de la part des autorités catalanes. Ils sont en train d'échouer lamentablement sur le plan de la communication car ils n'ont aucune capacité à expliquer ce qu'ils font, ni ce qu'ils vont faire après le 1er octobre.»

Soft power catalan

 

Une absence de plan com’ d’autant plus préjudiciable qu’à l’inverse, l’indépendantisme catalan s’est évertué à diffuser son « soft power» aux quatre coins du globe, particulièrement depuis le début des années 2010, période à laquelle le sentiment séparatiste a réalisé une percée dans l’opinion catalane.

Ce travail de sensibilisation à la cause catalane aura-t-il été facilité par les images malheureuses de la police espagnole en Catalogne? Lundi dernier en tout cas, Carles Puigdemont, président de la région et chef de file des indépendantistes, faisaient le tour des plateau étrangers, et répondait en français dans le texte lors de la matinale de France Inter.

«L'assimilation du Partido Popular à un parti d'extrême droite est une position particulièrement répandue dans la société catalane, depuis le début de la transition démocratique»

Le sociologue Pau Marí-Klose

Sur le font adverse, et bien qu’unanimement reconnu par les chefs d’État européens comme seul interlocuteur sur cette question, Emmanuel Macron en tête, le gouvernement central espagnol est resté bien plus discret dans les médias internationaux. Face au maillage médiatique dense réalisé par le camp indépendantiste, les rares personnes qui ont pris la parole pour défendre la posture de Madrid vis-à-vis du référendum illégal ne font pas partie du camp de Rajoy. Ainsi, Josep Borell, membre du parti socialiste de Catalogne, s'est étrangement retrouvé à défendre la position du parti de Rajoy, le Partido Popular (PP) sur le plateau de la principale chaîne de télévision anglaise.

« Au sein du PP, le problème, c'est que personne n'ose se rendre sur un plateau de la BBC car ils sont incapables de s'exprimer en anglais. Encore moins en français! Ce parti n'a pas un profil moderne, ou à peine!» condamne le sociologue Pau Marí-Klose.

Du plomb dans l'aile de la transition modèle

 

Un manque de modernité et de souplesse qui, associés aux références explosives du franquisme, pourrait mettre en péril le storytelling que l’Espagne a consciencieusement mis en place suite à son entrée en démocratie en 1978. À savoir, celui d’une «transition démocratique modèle» et d’un pays dont l’échiquier politique serait débarrassé d’une extrême droite, soi-disant quasi inexistante. Pau Marí-Klose nuance d’emblée:

«L'assimilation du Partido Popular à un parti d'extrême droite est une position particulièrement répandue dans la société catalane, depuis le début de la transition démocratique. Cela est notamment dû aux positions dures défendues sur le sujet de l’indépendance catalane. En Espagne, les questions territoriales et le rapport à la centralisation du pouvoir participent grandement à établir la distinction entre la droite et la gauche.»

Selon Teresa Forcades, «les événements ne porteront pas préjudice à l’image de l’État en tant que tel, mais la réaction du pouvoir central permettra à de nombreux observateurs, particulièrement à l’étranger, d’ouvrir les yeux sur la nature du PP.» Cette nonne, militante indépendantiste et féministe, partisane d’une République catalane sociale et laïque, ajoute: 

«Ce parti maintient une claire continuité idéologique avec certains présupposés franquistes. À savoir: la sacralisation de l’unité de l’Espagne, la confiance dans l’armée, le mépris de la médiation démocratique, l’autoritarisme et l’abus de pouvoir, ou encore la connivence entre pouvoirs politique et religieux catholique…»

Une droite conservatrice

 

Assimiler le parti de Rajoy au franquisme n’est-il pas pour autant une exagération? Si l’on s’en tient aux faits, l’actuel parti de Mariano Rajoy possède effectivement une connexion biographique avec le gouvernement de Franco. «Alianza popular, qui est devenu le Partido popular en 1989, a essentiellement été créé par des ex-dirigeants franquistes. Au début des années 1980, ce parti recueillait des votes d'une droite qui, sans être nécessairement fasciste, était ultra conservatrice», rappelle Pau Marí-Klose.

Aznar et Rajoy en 2015 I SAGRARIO CAGIGAS / AFP

Ces liens héréditaires avec le franquisme vont petit à petit s’estomper, dans les années 1990, aux débuts du Partido Popular: « Une nouvelle génération prend les reines. Celle d'Aznar, de Rajoy, qui a réussi à convaincre une grande partie de l'Espagne que le PP n'était plus le monstre franquiste des années 1970.»

Le profil ultra idéologique du parti perd également progressivement de sa vigueur. En Espagne comme à l’étranger, Rajoy se positionne comme un dirigeant apparemment moins marqué idéologiquement que son prédécesseur, José Maria Aznar, principalement connu pour sa proximité avec l’idéologie néoconservatrice de Georges Bush, concrétisée lors de l’engagement de l’Espagne dans la guerre en Irak.

Ne pas assumer le premier rôle

 

Pour la politologue Marta Romero, les différences entre les deux personnalités sautent aux yeux: «À l’intérieur du Parti Populaire, certains secteurs perçoivent qu’Aznar était et reste un visionnaire, un vrai leader, quand Rajoy est décrit comme un technocrate, un simple gestionnaire.» Un profil plus timoré qui aurait pu nuire au chef du gouvernement ces dernières années.

«Mariano Rajoy a été durement critiqué par les secteurs les plus conservateurs de son propre parti, qui l’accusent de manquer de fermeté idéologique. Notamment sur des sujets tels que le débat territorial et la défense de l’unité espagnole», poursuit la politologue.

Acculé par l’avancée du projet indépendantiste, le leader actuel du PP verrait-il dans la gestion musclée de la crise catalane une aubaine pour réaffirmer son leadership auprès des secteurs les plus conservateurs du parti? Ce serait sous-estimer le niveau réel de conservatisme du Galicien. Car, durant sa première mandature (2011-2015), fort d’une large majorité, Rajoy s’était déjà risqué à mener des projets conservateurs extrêmement controversés.

Exemple paradigmatique: le projet de loi contre l’avortement porté par son gouvernement en 2014 et finalement retiré après des mois d’intenses mobilisations sociales, non sans avoir coûté sa place au ministre de la Justice à l’origine du projet. «Ce projet montre bien que les différences entre ces deux chefs de gouvernement ne sont pas si profondes. Rajoy a lui aussi mené des projets très idéologiques. Mais il l’a fait en évitant d’assumer le premier rôle, à l’inverse d’Aznar.»

Dans la gestion catalane, Mariano Rajoy semblerait appliquer cette même méthode, qui consiste à se maintenir en seconde ligne du front d’attaque, laissant les instances judiciaires et ses ministres, ceux de l’Intérieur et de l’Économie en tête, prendre les décisions les plus polémiques. Si le président du gouvernement espagnol a soigneusement évité d’agiter l’article 155, synonyme de retrait complet de l’autonomie d’une région, la prise de contrôle des finances et de la police de la région par les autorités centrales est désormais effective.

Erdogan, Orban, Trump…

 

Si Rajoy semble couvrir ses arrières, c’est que se joue-là la réputation de l’Espagne en tant qu’État démocratique. Cette gestion au second plan pourrait-elle se retourner contre le chef du gouvernement? Pour Teresa Forcades, «une forte mobilisation d'en bas, du peuple, pourrait déboucher sur la démission de Rajoy et un référendum d'autodétermination avec des garanties pour la Catalogne, soutenu par la pression internationale».

Le 20 septembre dernier à Barcelone I LLUIS GENE / AFP

Pau Mari-Klose n’est pas aussi tranché: «Avec Erdogan en Turquie, Orban en Hongrie, les gouvernements affichant un seuil d’autoritarisme dangereux sont nombreux et aucun ne semble actuellement en payer les pots cassés». D’autant que le conflit actuel entre Madrid et Barcelone, mélange de crise identitaire, économique et politico-judiciaire, reste plus difficile à lire que d’autres situations qui lui sont contemporaines.

«Au final, les élections allemandes génèrent davantage d’inquiétudes que les agissements de Rajoy, qui ne fait que retirer les urnes d’un référendum non autorisé.» 

Ce qui n’empêche pas de questionner la posture excessive du gouvernement espagnol, qui semble avoir abandonné la résolution d’une crise politique à la sphère juridique.

Pour sa première sortie à l’international depuis les évènements, Mariano Rajoy a choisi de s’afficher avec… Donald Trump. Au regard de la réputation internationale de ce dernier, l’opération, bien que prévue de longue date, ressemble fort à une énième erreur de communication politique du gouvernement espagnol. 

Laura Guien
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