France

Macron, souverainiste… européen

Jean-Claude Casanova, mis à jour le 27.09.2017 à 17 h 07

Pour le chef de l'État français, «nos défis ne sont plus à l'échelle des nations».

Emmanuel Macron I ludovic MARIN / AFP

Emmanuel Macron I ludovic MARIN / AFP

Macron va vite. Privilège de la jeunesse et plus encore de l'intelligence qui permet de voir large et loin et donc de mener de front plusieurs projets. En même temps qu'il transformait le droit du travail, réduisait la dépense publique et annonçait une myriade de réformes, il a prononcé deux grands discours qui permettent de cerner sa politique mondiale: à Athènes le 7 septembre et devant l'assemblée générale de l'ONU, le 19 du même mois. On peut donc énoncer les lignes directrices de sa vision du monde.

D'abord, le président Macron est bien un héros du parti européen, de ce parti battu au referendum de 2005, mais désormais au pouvoir. Il veut «refonder l'Europe» et faire progresser son intégration. C'est clair et net. Je ne sais pas qui a inventé cette expression curieuse selon laquelle la France définirait sa politique étrangère par une «tradition gaullo-mitterrandienne». Sans doute, vient-elle de fonctionnaires qui ont servi sous le parti socialiste et sous le parti gaulliste, et qui cherchent à légitimer la constance de leur dévouement par une synthèse artificielle. Dois-je rappeler que De Gaulle a traité François Mitterrand d'«arsouille», et que ce même Mitterrand fut antigaulliste de juin 1940 jusqu'à sa mort en 1996, après avoir prit soin de faire entrer Jean Monnet au Panthéon.

Bien que De Gaulle ait joué un rôle décisif en faveur du traité de Rome, en 1958, et qu'il ait tardivement compris que l'axe germano-français était essentiel pour la construction européenne, on ne peut pas le ranger au sein du parti européen, aux cotés de Robert Schuman, de Jean Monnet, de Guy Mollet, de Maurice Faure, de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d'Estaing, de Raymond Barre, de Michel Rocard et de François Mitterrand qui tous à des moments divers et conformément à l'intention initiale de 1951 ont fait progresser l'Europe vers le fédéralisme. De Gaulle a d'autres mérites et sa propre grandeur. Pour l'Europe, il a parfois accompagné, parfois freiné, sans plus. Certes, il rêvait de l'Europe carolingienne, mais la guêpe nationaliste le tourmentait plus que l'abeille impériale.

«Retrouver le sel de la zone euro»

 

Les deux axes qui confirment le choix européen de Macron sont simples à définir. Ils ont été confirmés par son discours à la Sorbonne du 26 septembre. D'abord, il accepte l'idée d'une Europe à deux dimensions –quoiqu'en dise Bruxelles, qui, avec son irréalisme habituel, plaide contre tout segmentation de l'ensemble européen, comme elle a plaidé naguère pour intégrer la Turquie! Il veut donc renforcer la zone euro, en faire le cœur le plus intégré de la Communauté européenne. Il faudra, dit-il, «retrouver le sel de cette zone euro et inventer une gouvernance forte qui nous fera souverain, avec un budget de la zone euro, avec un véritable responsable exécutif de cette zone euro, et un parlement de la zone euro devant lequel il devra rendre compte». Notez bien l'usage européen du mot souverain.

Justement, il affirme un idéal insupportable aux souverainistes de droite ou de gauche, celui de «la souveraineté européenne» parce que «nos défis ne sont plus à l'échelle des nations», parce que –je continue de citer le discours d'Athènes– «la souveraineté véritable doit se construire dans et par l'Europe! Celle dans laquelle nous croyons! La souveraineté que nous voulons c'est celle qui consiste précisément à conjuguer nos forces pour bâtir ensemble une puissance européenne». Cette «souveraineté européenne nous permettra de nous défendre et d'exister». Sur cette deuxième perspective les propositions restent vagues, mais la direction prise par celui qui conduit est précise.

Héraut du multilatéralisme

 

Devant l'ONU, Macron se confrontait à Trump, et d'une certaine façon il opposait  la souveraineté européenne à la souveraineté nationale américaine. Et il a mené cette confrontation avec un art consommé. Le président américain est souverainiste: tout au long de son propre discours à l’ONU, il a invoqué vingt fois la souveraineté des États-Unis.

Il ne veut pas, pour l'instant, accepter l'idée que les problèmes mondiaux doivent être traités collectivement par des politiques multilatérales menées avec le reste du monde, avec l'Europe, la Russie, la Chine et les émergents et d'autres plus petits encore. Emmanuel Macron a été plus applaudi que Trump, on s'en doute, et il a fait tous les efforts de rhétorique nécessaires pour gagner les bravos d'un public un peu spécial.

Ce qui est important c'est que son plaidoyer pour une politique multilatérale restait réaliste. Il n'a pas cédé à la Russie, à propos de l'Ukraine. Il veut organiser la lutte contre le terrorisme. De même pour la question du climat. Il souhaite une solution coordonnée du problème syrien. Il ne fait pas un préalable du départ de Bachar al-Assad mais il le désigne comme un «criminel».

Le choix de l'Amérique

 

Rien n'illustre mieux sa stratégie que la conversation qu'il a eue, à New York, avec des journalistes anglo-saxons à propos du président Trump et que rapporte l'éditorialiste du New York Times Roger Cohen. Il se garde bien de diaboliser Trump (ou de l'invectiver), mais il déclare à propos de l'accord de Paris sur le climat et de l'accord nucléaire avec l'Iran: «Ce que je souhaite est de convaincre Donald Trump que la solution ne consiste pas à briser ce que nous avons fait.» Position modérée qui vise à prolonger, éventuellement à modifier et à amender les accords existants avec l'Iran et le pacte sur le climat. Cela consiste à chercher une solution qui permette à Trump de sauver la face et d'accepter l'essentiel de ce que son prédécesseur Obama a négocié avec les Européens.

Opération difficile mais opportune: si elle échoue, elle maintient, grâce à l'amabilité de Macron, de bonnes relations entre la France et les États-Unis et, si elle réussit, elle garantit la continuité de la politique occidentale. Dans l'un et l'autre cas, elle renforce la position de la France et de l'Europe dans l'opinion éclairée des États-Unis, qui n'aime pas Trump mais qui reste dévouée au rôle mondial et libéral de l’Amérique.

Sans nous brouiller avec les Américains (et de ce point de vue son talent est supérieur à celui du général de Gaulle), il a expliqué au président Trump que «l'Amérique a le choix: rester une grande puissance dans un monde multipolaire, en en prenant la tête et parfois en essayant d'imposer ses vues; ou bien quitter le club, ce qui serait totalement différent, car elle prendrait le risque d'être beaucoup plus marginalisée». C'est la voix même de la raison. Puisse-t-il être entendu.

Jean-Claude Casanova
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