Sports

La Coupe du monde 2023 ne sauvera pas le rugby français

Yannick Cochennec, mis à jour le 30.09.2017 à 8 h 02

L'argument financier derrière la candidature de la France à la Coupe du monde 2023 de rugby peine à faire oublier la chute des effectifs et les inquiétudes sur la santé des joueurs.

Bernard Laporte à Londres (Royaume-Uni), le 25 septembre 2017. © Glyn Kirk / AFP.

Bernard Laporte à Londres (Royaume-Uni), le 25 septembre 2017. © Glyn Kirk / AFP.

Dans une sorte de frénésie événementielle, la France s’est mise à proposer sa candidature à l’organisation de trois rendez-vous planétaires en l’espace de seulement deux ans, entre 2023 et 2025.

Pour les Jeux olympiques et paralympiques de 2024, c’est fait: Paris accueillera bien les athlètes du monde entier dans sept ans. Reste à transformer l’essai pour la Coupe du monde de rugby de 2023 et l’Exposition universelle de 2025. Avec de nombreuses questions en suspens, à commencer par celle liée à la sécurité: les forces policières et militaires pourraient-elles absorber successivement trois rendez-vous de cette envergure?

Alors que la France n’a plus accueilli l’Exposition universelle depuis 1900, le pays a encore fraîchement en mémoire la Coupe du monde 2007 de rugby organisée sur son sol.

Séduction financière et grandiloquence des campagnes

Opposée à l’Irlande et à l’Afrique du Sud pour l’obtention de celle de 2023, la France vient de dévoiler son argumentaire devant les membres de la Fédération internationale de rugby (World Rugby). Après avoir donné un premier avis le 31 octobre, celle-ci tranchera définitivement entre les trois candidats le 15 novembre.

Comme souvent dans ce type de dossier, la séduction financière a exercé son charme –pas très discret–, dans le sillage des chiffres mirobolants de la dernière Coupe du monde 2015 en Angleterre, qui a crevé tous les plafonds en termes de fréquentation et de revenus.

La fédération française de rugby (FFR), par la voix de Bernard Laporte, son président, aurait ainsi promis de dégager des bénéfices de quelque 300 millions d’euros pour s’attirer les faveurs de World Rugby.

Une fois encore, le pari de l’événementiel et, en quelque sorte, du «toujours plus» a été fait dans une perspective de développement du rugby en France. Tandis qu’elle sort «à peine» d'une Coupe du monde à domicile il y a dix ans (dont l'héritage est d'ailleurs très contrasté, entre un XV de France «décroché» de l’élite et un rugby amateur en souffrance), la FFR relance les dés avec un postulat toujours simple: un tel tournoi international règlera forcément certains maux et ouvrira un nouvel espace en oubliant –un peu– «tout le reste».

Encore tout récemment, la grandiloquence déployée dans l'argumentaire pour les Jeux olympiques 2024 a attesté de cette inclination, pas seulement française, pour les campagnes bourrées d’éléments de langage de communicants.

Le rugby français loin d'afficher sa meilleure forme

Des buts seront atteints, d’autres moins, voire pas. À Lima, où les JO lui ont été attribués officiellement, la France n’a pas découvert un champ de 10.000 puits de pétrole. Et le rugby français, en cas de succès en novembre, n’aura pas découvert, loin de là, la solution à tous ses soucis.

Car le rugby français est loin d’afficher sa meilleure forme ou son meilleur visage. Bernard Laporte est piégé dans une situation évidente de conflit d’intérêts, que la seule «négligence» ne peut excuser. Son XV de France n’est plus aussi rayonnant que dans le passé et, sur le plan des licenciés, la FFR fait plutôt grise mine. Le rugby amateur, quant à lui, broie carrément du noir: dans certains clubs, les effectifs fondent comme foie gras au soleil, comme l’a montré un récent reportage de l’émission «Stade 2».

«Je vais vous dire, quand je suis arrivé à la tête de la FFR, on m’a annoncé 480.000 licenciés», a récemment dit Laporte au Figaro. «Et je le croyais. Mais non: il y en a 330.000 dont 70.000 dirigeants! On a perdu 12.000 licenciés de moins de 14 ans ces dernières années».

 

«On a donc besoin de notoriété car, aujourd’hui, d’autres sports nous dament le pion. Quand, comme moi, tu grandissais à Gaillac, tu allais automatiquement au rugby. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Le gamin de Gaillac a dix choix.»

 

«Une Coupe du monde à domicile, il ne peut y avoir meilleur outil de promotion de notre sport. C’est dans l’intérêt de tout le monde, du monde amateur au rugby professionnel, que plus de gens viennent pratiquer notre sport.» Air connu et un peu facile…

Plus qu’une crise aiguë domine la sensation d’un vrai malaise –que l’énergique Bernard Laporte avait su percevoir pour se faire élire à la tête de la FFR en décembre dernier– et d’un vrai décalage entre le haut niveau médiatique et la base confrontée à la dureté du quotidien.

Des périls sanitaires menaçant le jeu et les joueurs

Dans cette méfiance générale, les parents, comme dans le football américain aux États-Unis, rechigneraient de plus en plus à envoyer leurs progénitures au «casse-pipe» dans les écoles de rugby. Les enfants ont toujours tendance à imiter ce qu’ils voient à la télévision; ils risqueraient de reprendre les gestes du rugby d’affrontement, devenu loi professionnelle, qui fait de plus en plus mal physiquement.

Au cœur du désamour supposé, le journaliste Philippe Kallenbrunn, à l’origine des révélations sur Bernard Laporte dans le Journal du Dimanche, vient d’ailleurs de nourrir le débat –et les inquiétudes– à travers un livre-enquête très riche, Peur sur le rugby. Il déroule la pelote des périls sanitaires menaçant le jeu et les joueurs, à la fois dans le Top 14, en Pro D2 et, peut-être plus gravement, dans les rangs amateurs moins surveillés et suivis médicalement.

L’ouvrage n’est pas un réquisitoire mais un état des lieux plutôt sombre, avec nombre de situations à l’appui. Conscientes de l’urgence, les autorités compétentes tentent de traiter le problème avec sérieux, mais sans réelle politique franche ou coordonnée en la matière. Le Grenelle de la santé pour les joueurs de rugby n’a même pas réussi, il y a quelques jours, à réunir la FFR et la ligue nationale de rugby, éternellement à couteaux tirés.

Une stratégie relevant du fusil à un coup

En vérité, la candidature de la France à la Coupe du monde ne dessine pas un avenir pour le rugby français, à peine un horizon. Claude Atcher, l’un des porteurs du projet –par ailleurs au cœur de polémiques– a également manqué de diplomatie en déclarant que si la France était l’heureuse élue, la mort du rugby serait évitée. Comprendre: selon des critères financiers, en oubliant de balayer devant une porte française pourtant encombrée d'autres difficultés.

Le sport français en est de plus conscient: la martingale «événement sportif international= plus de revenus et de licenciés» ne fonctionne plus vraiment. Ce type de stratégie relève plutôt du fusil à un coup. Il est grand temps de trouver de nouvelles idées. Et cela vaut pour le rugby, sport toujours magnifique, comme pour toutes les autres disciplines…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (570 articles)
Journaliste
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